Maroc

L'église de l'incarnation

L'Église au Maroc est uniquement composée d'étrangers. Discrète et petite, elle vit au quotidien le dialogue islamo-chrétien. Nous avons rencontré Monseigneur Hubert Michon, Archevêque de Rabat, et plusieurs Salésiens de Don Bosco aux côtés des Marocains, en particulier à Kénitra, à Casablanca et à Rabat.

Présent en Afrique du Nord depuis le IIème siècle, le christianisme qui connut son apogée sous le Protectorat français, ne compte plus aujourd'hui que quelque 25.000 baptisés pour les deux diocèses de Tanger et de Rabat. Les statistiques de 1996 donnaient 22.500 baptisés pour le diocèse de Rabat, avec 63 prêtres ou religieux et 173 religieuses ; 2.500 pour le diocèse de Tanger, avec 77 prêtres ou religieux et 119 religieuses. C'est à partir de l'indépendance, en 1956, que la communauté chrétienne a progressivement diminué, à mesure que la population européenne disparaissait.

Solidaires d'un peuple

Mgr Hubert Michon, archevêque de Rabat, qui accueillit le Pape Jean-Paul II en 1985, lors de sa visite au Maroc, précise : " Il y avait plus de 600.000 baptisés en 1956, mais ce n'est pas cela l'important... Aujourd'hui, notre mission n'est pas de recruter ou de convertir, mais d'être le signe de la présence du Christ. Nous désirons être une Église solidaire. Nous voulons vivre parmi les Marocains, partager leurs expériences, tout en les respectant , sans rien nier de nos convictions. C'est tous les jours que nous vivons le dialogue inter-religieux avec nos amis marocains, sans qu'on se le dise.

C'est tous les jours que nous voulons être solidaires par notre action, nos sentiments, nos préoccupations, de la population de ce pays, de ses aspirations, de ses difficultés, de ses recherches. Cela par des contacts personnels ou au travers des institutions que nous possédons, des écoles, des bibliothèques pour jeunes, un centre pour des rencontres universitaires, des promotions de jeunes filles, la participation à la vie d'associations, par des infirmières qui travaillent dans des hôpitaux... ".

Un synode récent

Les Chrétiens du diocèse de Rabat viennent de vivre récemment un Synode ; commencé en 1993, il s'est terminé en 1995, suscitant une dynamique et un élan nouveau. "

D'une part, continue Mgr Michon, nous avons à vivre notre christianisme et l'Évangile en relation avec les Marocains, dans la vie de tous les jours et dans le partage et la solidarité avec les plus pauvres, nous avons à prendre part à tous les efforts de développement dans le domaine social et dans le domaine économique. D'autre part, nous avons à réaliser la communion entre nous Chrétiens, malgré la diversité des origines et des mentalités. Les Français sont majoritaires, mais il y a aussi des Chrétiens de l'Est, des Espagnols, des Italiens, des étudiants d'Afrique du Sud. Personne ne doit se sentir marginalisé. Nous devons bâtir une Église du Christ où chacun se sente chez lui ".

La mission des Salésiens

Sept Salésiens vivent et travaillent au Maroc, en paroisses, en aumônerie, ou en écoles. Ils participent pleinement à la vie du diocèse, en particulier au service des jeunes et ceci depuis 1929.

· À KÉNITRA, anciennement Port-Lyautey, la JUK SPEL que dirige Monsieur Pierre Jacquinet, est une école professionnelle réputée. Son existence remonte à 1975, date à laquelle le Père Richer décida de transformer le patronage de la JUK (Joyeuse Union de Kénitra) en Centre d'Apprentissage pour les jeunes Marocains. Il se dirigea vers une section professionnelle d'électricité (SPEL). La première promotion comptait 9 élèves. Ils sont aujourd'hui une centaine.

Les cours -niveaux BEP français - sont dispensés par des professeurs marocains - presque tous anciens de la JUK-SPEL et par des coopérants français, choisis par la DCC (Délégation Catholique pour la Coopération).

Le Centre de la JUK-SPEL est très connu. Il ne peut malheureusement pas accueillir tous les jeunes qui se présentent chaque année, faute de place et de moyens. "

Nous essayons de former des hommes compétents, des électriciens de valeur, explique Pierre Jacquinet, Salésien coadjuteur, directeur depuis 1978, en les faisant réfléchir sur quelques principes de base : la justice, la rigueur, la vie professionnelle, la confiance en soi. Nous développons chez eux la prise de responsabilité à partir des activités comme le sport, l'organisation des matches interclasses, de la bibliothèque et même d'activités culturelles. L'accueil a aussi une place très importante. Ces jeunes savent que leur école est ouverte bien avant l'heure des cours, et que les éducateurs sont à leur disposition. De plus les anciens élèves reviennent volontiers nous voir et nous savons aussi qu'en général les entreprises sont satisfaites de leurs compétences ".

Alexis, Jean-Yves, Julien et Thomas, les quatre Coopérants français de l'année scolaire 96-97 sont enthousiastes de l'expérience qu'ils vivent aux côtés de Mohamed Ghioula, le responsable des études, et des cinq professeurs marocains. " Nos élèves sont très motivés et volontaires. Nous essayons d'apporter nos compétences, mais nous apprenons aussi beaucoup, grâce à eux. Leur civilisation est très différente de la nôtre. Nous vivons ici une expérience très enrichissante " reconnaissent-ils de façon unanime. "

Et de plus, poursuivent-ils, Pierre Jacquinet, notre directeur, fait ici autorité et est très apprécié de tous, tout comme le Père Louis Kerbiriou qui l'aide dans les tâches de secrétariat et d'économat ". Une aide précieuse est aussi apportée par Monsieur Teste de Sagey, le président fondateur de l'association de la JUK-SPEL.

· De l'autre côté de la rue, face à la JUK-SPEL, une petite église discrète, a pour curé le Père Dominique Desramaut, responsable de la paroisse du Christ-Roi, regroupant des paroissiens de la plaine du Gharb : Kénitra, Sidi Ahia, Sidi Slimane, Moulay, Bousselham, Souk el Arbaa... une petite centaine de chrétiens !

" J'assure une présence salésienne, nous dit le Père Desramaut, avec tout le calme qui le caractérise. Ici à la paroisse du Christ-Roi, nous avons une équipe d'animation liturgique, un groupe de catéchèse et une bibliothèque. Je vais aussi parfois dans le bled, pour des messes, jusqu'à Mouli-Bouslame, à 115 km de Rabat. J'aime aussi faire le marché, c'est un lieu de rencontre idéal. Le Père Desramaut a un emploi du temps bien occupé, car il est procureur de l'Évêché et surtout économe de l'école Don Bosco, qui jouxte son église et la maison d'habitation de la communauté salésienne dont il est le supérieur.

· L'école Don Bosco. Son directeur, Monsieur Ben Rabah, en parle avec passion et beaucoup de fierté. Les 558 élèves de son école primaire, il les connaît bien. Il les accueille et les salue un à un à leur arrivée le matin sur le pas de la porte d'entrée, avec un sourire et un petit mot pour chacun. À la récréation, les maîtres et les maîtresses sont sur la cour, proches des enfants. " L'accueil et la confiance, répète-t-il avec insistance, sont essentiels en éducation ".  
L'école Don Bosco est, elle aussi, trop petite. Alors on agrandit. Quatre classes supplémentaires sont en chantier. D'autres enfants de Kénitra auront eux aussi le sourire en entrant à Don Bosco. Le niveau scolaire et éducatif est très sérieux, et ces enfants qui parlent l'arabe et le français, n'ont absolument rien à envier à ceux de France, quand on voit le sérieux avec lequel ils travaillent et le niveau qui est le leur.

L'école Don Bosco, dont tous les enfants sont musulmans, est sous la tutelle de l'ECAM, l'enseignement catholique au Maroc, qui scolarise environ 12.000 élèves : 3.500 en maternelle, 8.200 en primaire et 300 en technique. Les enseignants sont au nombre de 600, quasi tous Marocains et musulmans eux aussi. " L'ECAM est un service, nous dit son secrétaire général, le Père d'Ales, qui essaie d'être adapté aux besoins du Maroc et qui est soutenu par une extraordinaire confiance de la part des parents marocains ". Lorsque le Pape Jean-Paul II est venu au Maroc en 1985, les instances gouvernementales avaient demandé expressément : " La première chose que nous vous demandons, c'est de maintenir vos écoles catholiques au Maroc ".

À deux pas de là, Sœur Saint Charles, de la Congrégation du Saint Sauveur et de la Sainte Vierge, depuis 33 ans au Maroc, dirige l'école de la Sainte Famille, une école maternelle comptant 230 enfants de 3 à 5 ans, mais aussi la JUK-CFF, un centre de formation féminine comprenant un CAP de couture et de broderie et une formation au métier de nurse. Une cinquantaine de jeunes filles bénéficient de cette formation. " Notre présence de religieuses, dit Sœur Saint Charles, est une présence discrète, dépouillée. Nous vivons l'Incarnation, dans le respect des personnes, toutes aimées de Dieu ".

Geneviève et Sophie, deux Coopérantes françaises, s'investissent là aussi, avec dynamisme, dans la formation au secrétariat ou dans l'accompagnement des maîtresses en maternelle. En paroisses ou en aumôneries, elles donnent aussi un sérieux coup de main.

À CASABLANCA

Dans la capitale économique, travaillent également deux autres Salésiens. Le Père Jean Le Fourn fait équipe avec les prêtres diocésains de l'église Notre-Dame de Lourdes. Il s'y plaît beaucoup et sa grande préoccupation depuis trois ans, est de rejoindre les gens. Les terrains sont multiples : catéchèse, réunions de parents ,groupes bibliques, accompagnement de couples, suivi des coopérants, récollection avec les religieuses, célébrations des messes et des sacrements. " Nous avons une chance, explique-t-il, notre communauté chrétienne est assez homogène. Notre souci aussi est de rejoindre les chrétiens qui font souche au Maroc. L'Église ici doit toujours réfléchir à la rencontre du christianisme avec les autres religions, la rencontre de l'Évangile et des cultures. Sur ce sujet, il faut lire le livre de Michaël Amaledoss : " À la rencontre des cultures ", une rencontre jamais achevée, toujours à poursuivre.

En pleine ville, près du Lycée Lyautey et du collège Anatole France, vous trouvez l'aumônerie catholique que dirige le Père Denis Troadec. Il vous accueille avec bonhomie, la pipe au coin des lèvres. " Le Maroc est devenu mon pays, confie-t-il, je suis ici depuis 26 ans. Le pays et les habitants sont très attachants et très accueillants ". L'aumônerie, une ancienne villa, est elle aussi bien accueillante, avec salles de réunions, oratoire, coin cuisine, bibliothèque. Elle est ouverte à tous. On peut y venir pour manger, se reposer, se distraire, téléphoner, utiliser l'ordinateur, regarder une vidéo, ou créer des liens. Une cour intérieure permet aussi des matches de volley ou de football. L'initiation chrétienne se fait par une catéchèse proposée aux élèves de la 6ème à la 3ème. On y prépare aussi la profession de Foi (en 6ème) et la Confirmation (en 4ème). Avec l'aide d'intervenants, des réunions à thèmes rassemblent également un certain nombre de jeunes.
Tous les trimestres, un camp se déroule avec les plus grands dans la montagne à Ifrane, à 250 km de Casablanca, avec les aumôneries de Rabat et de Meknès. Le SUM (Scoutisme Unifié au Maroc) compte aussi une cinquantaine de membres parmi les garçons et les filles. " Ici, nous vivons le sacrement de la présence, un peu à la manière du Père de Foucauld, ajoute Denis, dans le respect de l'Islam et du Judaïsme. À part la catéchèse, l'évangélisation ne se fait pas par la parole, mais par une simple présence ; mais, voir vivre des Chrétiens, n'est-ce pas un droit pour l'Islam ? "

· À RABAT, dans la capitale, se trouve la cathédrale de Mgr Michon et son évêché tout proche. Depuis septembre 1992, deux Salésiens ont répondu à l'appel du diocèse pour venir y travailler : Philippe de Raimond et Jean-Pierre Michau, curé de la cathédrale. " Notre vie est faite, disent-ils, de rencontres avec Marocains et non Marocains, de catéchèse, de groupes de réflexion, de visites à la prison, d'animations liturgiques, de services diocésains... Nous avons beaucoup de mariages mixtes. Notre souci est de les accompagner et d'être en sympathie profonde et en solidarité vraie avec les Marocains qui nous accueillent dans leur pays.

La préoccupation de notre Église actuellement est de mettre en pratique les décisions du dernier Synode, dans le respect des personnes et des différences. Au Maroc, nous découvrons combien nous sommes différents les uns des autres, Chrétiens et Musulmans en particulier. Les différences peuvent être une richesse si nous nous reconnaissons solidaires et membres de la même famille humaine ".

Une Église présente mais discrète, une Église confrontée à la différence. Jean-Paul II vient de lui rendre hommage en disant aux Évêques d'Afrique du Nord réunis en visite ad limina à Rome le 31 octobre 1997 : " Parmi les croyants de l'Islam, vos communautés donnent un témoignage désintéressé d'amitié et de convivialité. L'Église dans votre région exprime de façon particulière le mystère de l'Incarnation de Dieu parmi les hommes, spécialement le mystère de Nazareth. En effet, elle rend manifeste la présence discrète mais bien vivante du Christ, respectueuse des personnes comme des différentes communautés humaines et religieuses... petit troupeau qui, dans sa vie sociale, ne possède ni pouvoir ni prétention autre que celle de l'amour ".

Job INISAN

Extrait de DBA N° 890    

© DBA - 31/01/98

VOLVER AL GUION-RETOUR AU REPERTOIRE

AtrasLE LIEN Inicio LE PADRE Adelante