AL MAGHREB




MAROC

Le Maroc, pays du soleil couchant, Maghrib al-‘aqsa , offre, dans l’ensemble de l’Afrique du Nord, une histoire originale. Il la doit sans doute à la puissante personnalité de ses peuples restés tout au long des siècles moins marqués des influences extérieures, notamment arabe, que l’Algérie et la Tunisie, mais tout autant à de vigoureux traits géographiques.
Le Maroc océanique est largement ouvert vers l’ouest, mais une avancée du plateau central le sépare en deux bassins communiquant malaisément par le « pont de Rabat ». Le Maroc saharien est pauvre, périodiquement surpeuplé, marqué par le contraste des oasis et des grands espaces. Entre ces deux régions se dresse la montagne qui est un écran troué de passes plus ou moins aisées, où « la liberté s’est toujours maintenue sauvage et altière ».
Ces ensembles juxtaposés, sans point de convergence, ont joué chacun leur rôle dans l’histoire du Maroc.
Entre les arcs montagneux, le désert et l’Océan, frangé par la barre, le Maroc forme comme une île aux liaisons précaires. Comme dans toute la partie méridionale du bassin méditerranéen, nomades et sédentaires se sont affrontés au cours des siècles, cependant qu’à partir de la conquête arabe l’islam a marqué de ses traits propres la vie politique et sociale avec l’importance du pouvoir d’allégeance, l’absence de règle fixe de succession, le rôle des hérésies, des réformes et des confréries religieuses.
Bien qu’elle soit originale et qu’elle comporte de nombreux traits d’insularité, l’histoire du Maroc n’est pas celle d’un pays isolé, et l’on y retrouve les fluctuations de l’histoire mondiale : formation des grands empires de l’Antiquité, islamisation de la Méditerranée méridionale, influences des grandes découvertes, de l’impérialisme européen et de la décolonisation.
Le Maroc moderne illustre bien cette situation : cadre d’une lutte pour l’indépendance, acquise en 1956, il conserve cependant la structure de pouvoir monarchique antérieure à l’établissement du protectorat français. Bien que favorisé sur le plan des richesses minières et des conditions climatiques par rapport à ses voisins maghrébins, il connaît comme eux les difficultés propres aux pays héritant de la colonisation une infrastructure industrielle orientée vers la métropole, plaquée sur une base agricole en crise.
De même lui faut-il échapper au cercle du sous-développement, rester maître de ses destinées et affirmer sa personnalité : y parviendra-t-il par la voie du libéralisme économique, présentement adoptée par ses dirigeants ou par une autre option ? Ces choix semblent commander son avenir pour une longue période.

1. Histoire


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[Le Maroc antique]
[Islamisation et grandes dynasties]
[Le royaume idriside]
[Les Almoravides]
[Face aux Européens ]
[La guerre sainte des Sa'diens]
[Les 'Alawites]
[La pénétration européenne]
[Le royaume en difficulté]
[Dans le régime du protectorat]
[Renouveau du nationalisme]
[L'indépendance]
[L'historiographie Marocaine]

Le Maroc antique

Le Maroc sort de l’ombre de la préhistoire et des mythes de la légende au moment où la thalassocratie phénicienne y établit ses comptoirs. Les premières installations à Liks (Larache), Tingi (Tanger) puis Tamuda (Tétouan) permettent les échanges avec l’intérieur et sont des relais sur la route de l’or. Le périple d’Hannon, entre 475 et 450 avant J.-C., mené jusqu’au Gabon, peut apparaître, malgré les obscurités dont il reste entouré, comme l’« acte de naissance de l’histoire marocaine ». Les colonies phéniciennes, pendant près d’un millénaire, diffusent, parmi les tribus locales, leur civilisation avec l’usage des métaux et de plantes nouvelles, leur langue et leur culte.
Ici comme dans le reste de l’Afrique du Nord, Rome succède à Carthage. Son influence se fera d’abord sentir par l’intermédiaire des dynasties locales qui inaugurent une brillante civilisation berbéro-romaine. De ces souverains, Juba II, qui règne des hauts plateaux orientaux à l’Atlantique de 25 avant J.-C. à 23 après J.-C., est le plus célèbre. L’annexion proclamée en 40, Ptolémée, son fils, va transformer le nord du pays en province romaine, la Mauritanie Tingitane, que la Moulouïa sépare de la Césarée, ou province de Cherchell. Au-delà, vers le sud, des postes avancés et des comptoirs élargissent l’influence romaine. La Mauritanie, dirigée d’abord par un procurator , sera rattachée à la Bétique en 285. La province est mise en valeur par la création de routes et de villes (Volubilis), par le développement agricole et un commerce actif.
À la fin du IIIe siècle, dans la crise que traverse l’Empire, le Maroc romain est progressivement abandonné ; seuls sont conservés, avec la région de Tanger, certains points de la côte comme Essaouira (Mogador). L’intérieur s’enfonce dans les « siècles obscurs » (E. F. Gauthier). Dans l’effondrement de l’Empire romain, au moment où arrivent les Vandales, la présence chrétienne semble se maintenir vivace et les cités poursuivre leur existence.

Islamisation et grandes dynasties berbères (VIIe-XVe s.)



Avec l’islamisation, le Maghreb, échappant à la latinité et au christianisme, se trouve désormais rattaché au monde de la Méditerranée orientale. L’Islam tente de recréer à son profit l’unité de la mer intérieure et va, non sans difficulté, soumettre l’Afrique du Nord entre le milieu du VIIe siècle et le début du VIIIe. Avec Misa b. Nusayr, gouverneur de l’Ifriqiya (l’actuelle Tunisie), commencent l’organisation de la conquête et la soumission des Berbères par la conversion et l’enrôlement dans les armées arabes partant pour la conquête de l’Espagne. Dans cette première phase, si importante dans le domaine culturel (l’arabe) et le religieux (l’islam), le Maroc reste divisé en tribus ou confédérations berbères plus ou moins indépendantes dont une des plus remarquables, celle des hérétiques Barghawata, constituera, jusqu’au XIIe siècle, une entité politique sur l’Oum er-R’bia.

Le royaume idriside (686-917)

Le pays va sortir de cette confusion avec la constitution du royaume idriside. Idris Ier, échappé au massacre des descendants du Prophète en 786, s’est réfugié en Afrique du Nord et s’installe à Oulila (Volubilis). Bien accueilli, usant de son autorité religieuse, habile à nouer des relations avec les tribus, il étend son autorité. Son fils Idris II continue son oeuvre. Il élargit le royaume vers le sud et l’est. Contrôlant le carrefour des routes marocaines, il développe Fès dont il est sinon le fondateur, du moins le véritable créateur. Il donne ainsi au Maroc sa capitale qui dispose d’une excellente situation géographique. Tôt renforcée d’immigrés de Cordoue ou de Kairouan, elle devient un important centre intellectuel et religieux. La mort d’Idris II remet en cause son oeuvre d’unification. Les difficultés de succession s’aggravent des rivalités entre Fatimides, qui se sont imposés en Ifriqiya, et Omeyyades de Cordoue, pour lesquels le Maroc est enjeu d’importance. De ces luttes religieuses, tribales, politiques et des rivalités économiques, le détail échappe à l’historien. Cependant, à travers la décadence idriside se maintient un important commerce, notamment vers le Sahara d’où arrivent l’or et les esclaves. À l’occasion de ces troubles du IXe et du Xe siècle, où se sont affrontées les trois grandes influences de l’histoire du Maroc, l’écart s’accroît entre la prospérité de l’ouest du Maghreb et l’appauvrissement de l’est ravagé par les invasions des nomades hilaliens et maqils.

Des conquérants réformistes : les Almoravides

L’apparition de la dynastie des Almoravides (al-murabitin , les gens du ribat ) fait pour longtemps prédominer les influences du Sud sur celles de l’Orient. La tribu des Lamtina, maîtresse des routes caravanières du Sahara occidental, poussée par le désir des riches terres du Nord et par le zèle réformiste dont l’a enflammée le prédicateur ‘Abd Allah b. Yasin dans le ribat (couvent) du Sénégal, conquiert en quelques années le Maroc et crée un vaste empire ibéro-maghrébin. Premier exemple des mouvements qui vont désormais marquer l’histoire du pays : l’union d’une passion religieuse, d’une poussée ethnique, d’une ambition économique porte au pouvoir une nouvelle dynastie.
La grande cité caravanière de Sidjilmasa, carrefour des routes sahariennes, est enlevée en 1054, la capitale du Sous, Taroudant, en 1057. Sous la conduite de Yisuf b. Tashfin, les conquérants débordent au nord de l’Atlas. La fondation de Marrakech, en 1062, fournit au Maroc sa deuxième capitale, inaugure le nouveau destin bâtisseur de ces nomades. Fès prise en 1069, les Almoravides poussent vers l’ouest, jusqu’en Kabylie. Mais c’est essentiellement dans l’axe nord-sud que s’affirme le nouvel empire.
En Espagne, la reconquête chrétienne (Tolède est prise en 1085) menace les princes musulmans, les reyes de taifas , raffinés et divisés. Yisuf b. Tashfin vient au secours de l’Islam, remporte la victoire de Zellaca (1086) sur les troupes d’Alphonse VI de Castille, se retourne contre les principautés musulmanes qu’il enlève les unes après les autres. La dernière fut Valence, défendue par le Cid, en 1103. Au sud, battant l’empire de Ghana en 1077, les Almoravides avaient assuré leur contrôle des routes de l’or. Ainsi est constitué, au début du XIIe siècle, un immense empire s’étendant sur l’Espagne musulmane, le Maghreb occidental et central, le Sahara. La prospérité économique, fondée sur les échanges complémentaires entre le Nord et le Sud et sur le contrôle des routes vers l’Afrique noire, entretient une importante renaissance artistique, symbiose entre les influences andalouse, marocaine et saharienne.
L’épopée des Almoravides ouvre une période de domination marocaine dans l’Islam occidental. Pourtant, leur empire est bientôt menacé. Les descendants des grands fondateurs n’ont point leur valeur. La vie religieuse se sclérose rapidement, laissant s’éteindre la flamme réformatrice. L’étendue même des possessions favorise les mouvements séparatistes. Faiblesses internes d’autant plus graves que les chrétiens en Espagne se font plus menaçants tandis que les tribus berbères réfractaires de l’Atlas sont acquises au mouvement almohade, né lui aussi d’une réaction religieuse, d’une poussée ethnique, d’ambitions économiques.
Les Almohades, Berbères puritains Ibn Timart, originaire du sud du Maroc, s’est retiré, après des études en Orient, près de Bougie où se confirme sa vocation de réformateur et de prédicateur. Réfugié à Tinmal dans le Haut Atlas, au milieu des Berbères Masmida, il prêche le retour au Coran et à la tradition, le puritanisme et la doctrine de l’unicité de Dieu contre les déviations et l’impiété almoravides. Il constitue une forte communauté inspirée des traditions berbères (groupe des Dix, conseil des Cinquante, etc.).

C’est à son disciple ‘Abd al-Nu’min, à ses qualités et à ses ambitions que le mouvement doit sa fortune. La conquête de la montagne isole le Maroc atlantique du commerce saharien, permet d’enlever Fès en 1145, Marrakech en 1147. Déjà les troupes almohades sont intervenues en Espagne. Elles s’emparent alors rapidement de l’ensemble de l’Afrique du Nord.
Une forte organisation noue les différentes parties de l’empire et s’efforce, non sans difficulté, de maintenir l’unité contre les multiples oppositions qui subsistent au Maghreb et devant les menaces chrétiennes en Espagne. Le règne de Ya‘qib al-Mansir (1184-1199) est l’apogée de la civilisation almohade : la vie de la cour où se retrouvent les plus grands esprits de tout l’Occident musulman est brillante, les constructions remarquables par leur taille et leur beauté.
Mais là encore l’effondrement est proche : la destinée de la dynastie almohade rappelle, par sa fin comme par ses origines, celle de la dynastie almoravide. Les luttes de succession, la faiblesse des souverains, l’immensité de l’empire qui encourage des tendances centrifuges menacent l’oeuvre. La victoire chrétienne de Las Navas de Tolosa amorce, en 1212, un renversement décisif des forces en Espagne : Séville tombe en 1248 au moment où les Almohades perdent le contrôle des routes sahariennes.
Dès 1269 le Maroc passe aux mains des Mérinides, tribu berbère des hauts plateaux. Ils continuent la politique des dynasties précédentes, s’efforçant de rétablir à leur profit l’unité du Maghreb : ils conquièrent Tunis en 1347. Mais le monde a changé : l’Europe s’ouvre aux influences nouvelles, se lance dans les grands voyages de découvertes, et les premières tentatives ibériques au Maroc, prolongements de la Reconquête, opérations commerciales ou de police, conduisent les Portugais à Ceuta en 1415.

Maintien de l’indépendance face aux Européens (XVIe-XVIIIe s.)

La civilisation marocaine peut continuer de briller, mais déjà la menace sur l’indépendance du pays se précise. Tout le XVe siècle et le début du XVIe sont marqués par des tentatives ibériques. Les Portugais s’emparent de Tanger en 1471 puis occupent Safi, Azemmour, Mazagan, Agadir, poussant des incursions dans l’intérieur ; en 1497 les Espagnols s’établissent à Melilla. La crise politique marocaine, marquée par la rivalité des grandes familles et par leur influence sur des souverains faibles, par les luttes de succession et par l’influence croissante des tribus, s’accompagne d’une grave crise économique née de la concurrence de nouveaux courants commerciaux utilisant les routes maritimes et les voies sahariennes orientales. Les difficultés, l’opposition à une occupation étrangère désormais étendue à tous les ports, de Melilla à Santa Cruz, suscitent le revif religieux. Ample mouvement de foi qui développe le culte des saints (maraboutisme), multiplie les confréries, il aura d’importantes conséquences sur l’avenir du pays en achevant son islamisation ; il renforça aussi les particularismes et fit évoluer le Maroc dans des voies opposées à celles qui commençaient de s’imposer en Europe.

La guerre sainte des Sa‘diens (1523-1603)

Des confins « sauvages » du Sahara vont, une fois encore, surgir les forces nouvelles. Les Sa‘diens, descendants du Prophète, venus d’Arabie au milieu du XIVe siècle, prennent, à la demande des gens du Dra, la tête de la guerre sainte. Entre 1510 et 1523, ils s’imposent dans le sud du pays. La reprise d’Agadir sur les Portugais, en 1541, premier coup d’arrêt à la pénétration européenne, leur vaut un immense prestige et leur facilite la conquête du Maroc.
La dynastie, maîtresse du pays en 1554, en reforge l’unité par la guerre sainte, qui a favorisé ses débuts. La victoire d’Alcazarquivir (Ksar-el-Kébir) sur les Portugais, en 1578, donne à A?mad al-Mansir (le Victorieux) prestige international et richesses - grâce à l’abondance des rançons des chevaliers chrétiens. Le nouveau souverain (15781603) s’oppose aussi aux Turcs, maîtres de la Tunisie et de l’Algérie. La conquête des oasis du Touat et du Gourara, les expéditions en direction du Soudan redonnent au Maroc, avec le contrôle du commerce saharien, les moyens financiers d’une forte réorganisation intérieure. L’administration centrale (makhzen ) est rénovée, l’armée développée, les cultures, comme celle de la canne à sucre, et l’artisanat sont encouragés. Le commerce avec l’Europe s’accroît et les grandes constructions se multiplient, à Marrakech en particulier.
L’oeuvre, toutefois, n’est pas plus solide que celle des dynasties précédentes. Elle tient trop aux circonstances heureuses et à l’exceptionnelle personnalité du souverain. Aussitôt celui-ci disparu, les difficultés assaillent le Maroc : difficultés d’ordre économique du fait de la concurrence de nouvelles routes commerciales et de nouveaux fournisseurs de sucre, de la prospérité factice due à l’inflation des années 1590, faisant de ce siècle d’or le « reflet de l’or qui passe » ; d’ordre politique aussi, dues à la montée des forces des confréries et de leurs ambitions temporelles.
La piraterie accentue la rupture entre les différentes régions géographiques. Salé, favorisé par sa position et qui accueille les morisques d’Andalousie, après les grandes expulsions de 1609-1611, devient une petite république indépendante vivant des prises de bateaux et des rachats de prisonniers ainsi que du négoce qui en découle. Le particularisme et l’esprit régionaliste - une des constantes de l’histoire du Maroc - semblent à nouveau l’emporter. L’anarchie croissante favorise les pouvoirs locaux.

Les ‘Alawites

Les chérifs ‘alawites du Tafilelt n’étaient, au milieu du XVIIe siècle, qu’une modeste puissance, mais ils sont porteurs d’un grand nom, ils tiennent aussi un des axes du commerce saharien, encore important malgré sa relative décadence ; ils sont, enfin, portés par l’ambition et entraînés par les qualités de guerriers et d’organisateurs de leurs chefs, Milay Ma?ammad puis Milay al-Rashid (1664-1672). Maître du Maroc oriental, celui-ci entre à Fès en 1666, s’empare de Marrakech en 1669. Son frère et successeur, Milay Isma‘il (1672-1727), le plus célèbre des sultans du Maroc, consolide l’oeuvre du fondateur de la dynastie et donne un nouvel éclat à la civilisation marocaine.
Sa principale tâche est de combattre les populations insoumises ou révoltées. Il crée une puissante armée à partir de nouveaux contingents de troupes noires (‘abids ) et de l’ancien système des tribus militaires (gishs ). Elle lui permet de s’opposer aux empiètements des Turcs, de reprendre la plupart des places de l’Atlantique encore occupées par les Européens (Mehdia, 1681 ; Tanger, 1684 ; Larache, 1689). Politique coûteuse aux frais de laquelle ne suffisent pas les revenus décroissants de la course, étroitement contrôlée par le sultan, ni les droits prélevés sur un commerce extérieur que gêne une réglementation minutieuse. D’ailleurs elle se complique de difficultés diplomatiques avec les principales puissances : le sultan rompt avec la France et l’Espagne en 1718.
La crise financière suscite, dès la mort du sultan, des révoltes militaires. Une longue période de révolutions et de troubles paralyse le pays jusqu’en 1757. À l’agitation de l’armée s’ajoutent les poussées des tribus montagnardes vers les plaines voisines, les difficultés économiques, les famines qui déciment la population. C’est le début d’un long déclin que ralentit plus qu’il ne l’arrête le redressement opéré sous le long règne de Sidi Mu?ammad ben ‘Abd Allah (1757-1790). La forte reprise du négoce avec l’Europe (fondation d’Essaouira en 1765, traités de commerce), la réoccupation de Mazagan (1769) n’empêchent ni la décadence économique, marquée après 1787 par l’abandon de la frappe de l’or, ni les rébellions, ni le développement des pouvoirs féodaux que les crises de succession ont favorisées. Le pays tend à se replier sur lui-même. La disparition de la course, les entraves mises aux relations avec l’étranger, la forte dépopulation provoquée par les terribles épidémies de 1798-1800 et de 1818-1820, le ralentissement du commerce européen pendant les guerres de l’Empire, la relégation des agents diplomatiques à Tanger, tout contribue, au début du XIXe siècle, à un isolement non seulement accepté mais explicitement voulu par le sultan Milay Sliman (1792-1822).

La pénétration européenne (XIXe-XXe s.)



Face à ce déclin et à ce repli s’affirme le dynamisme nouveau de l’Europe industrielle, entraînée dans un mouvement général d’expansion qui la pousse à instaurer partout le libéralisme commercial, puis le système colonial. L’histoire du Maroc subit, désormais, de façon croissante, les pressions extérieures.

Le royaume en difficulté (1822-1912)



Le Maroc ne peut en effet rester longtemps à l’écart au moment où les routes méditerranéennes prennent, au milieu du XIXe siècle, une importance nouvelle. Les efforts de pénétration des commerçants britanniques de Manchester et de Gibraltar débouchent, en 1856, sur un traité de commerce, qui ouvre le pays aux produits européens. En 1863, une convention franco-marocaine aggrave encore la situation du Maroc. L’Espagne, à partir des présides conservés sur la côte rifaine, Ceuta et Melilla, reprend une politique d’expansion par la guerre de 1859-1860 et obtient, lors du traité de 1861, une importante indemnité de guerre et la rétrocession de l’ancienne possession de Santa Cruz Pequeña. Ainsi, en moins de sept ans, de décembre 1856 à 1863, ont été modifiés du tout au tout les rapports traditionnels entre le Maroc et l’Europe.
La rivalité des trois puissances se nourrit d’ambitions différentes : commerciales et stratégiques pour la Grande-Bretagne, préoccupée de la sécurité du détroit de Gibraltar ; politiques et sentimentales pour l’Espagne qui retrouve les souvenirs de la Reconquista ; économiques et territoriales pour la France désirant créer un ensemble nord-africain homogène, sous son autorité. Leur opposition, si elle sauvegarda le statu quo politique du Maroc, accentua une pénétration économique à laquelle l’Allemagne participa, à partir des années 1885-1890. Malgré les difficultés, les échanges, et en premier lieu les importations, s’accroissent fortement dans la seconde moitié du siècle. Cet essor, le développement des colonies européennes dans les ports, passées de quelques centaines d’individus à plus de quinze mille, l’extension de la protection, l’invasion des produits étrangers altérèrent gravement les structures traditionnelles de l’économie et de la société, provoquant de multiples crises.
Moilay Hasan (1873-1894), l’un des plus grands sultans de l’histoire marocaine, s’efforça prudemment de moderniser le pays, sans tomber sous l’influence dominante d’une puissance ; d’opposer les unes aux autres les rivalités, sans concessions majeures ; d’affirmer, au prix de coûteuses expéditions militaires, l’intangibilité des limites du Maroc contre les tentatives d’installation dans le sud du pays.
Il ne put que retarder l’échéance. L’avènement d’un successeur jeune et faible, l’entente, surtout, en 1904, de la France et de l’Angleterre, dont l’opposition avait constitué la principale sauvegarde du Maroc indépendant, précipitèrent la crise. L’affaiblissement du pouvoir central, la pénétration européenne, la remise en question des formes traditionnelles de la vie provoquèrent des oppositions et l’apparition de prétendants. Des tribus entrèrent en dissidence, ce qui accrut l’impécuniosité de l’État et le contraignit à l’emprunt (1904).
Cependant, le gouvernement français, assuré de l’appui des Anglais et s’étant acquis, par des accords analogues, celui de l’Espagne et de l’Italie, poursuivit, malgré l’opposition allemande, son dessein. La conférence d’Algésiras (avr. 1906) plaça le Maroc sous une sorte de protectorat de puissances, mais laissa à la France une influence prépondérante qu’elle affirma en débarquant, en août 1907, à Casablanca.
La pénétration française fut coupée de crises internationales provoquées par l’Allemagne qui cherchait, à travers le problème marocain, à ruiner l’entente franco-anglaise : affaire des déserteurs de 1908 ; « coup d’Agadir » de juillet 1911. Entravée par la résistance des tribus, elle conduisit cependant le sultan à accepter un traité de protectorat (30 mars 1912).

Dans le régime du protectorat (1912-1930)



Le régime du protectorat est hypothéqué par les engagements internationaux, comme l’acte d’Algésiras qui, imposant le système de la porte ouverte, interdisait toute mesure de protection douanière, et par d’autres accords signés par la France, qui divisaient le pays en trois parties administrées différemment. À l’Espagne fut confiée, le 27 novembre 1912, une zone d’influence au nord (Rif) et au sud (Tarfaya, Ifni). Le statut définitif de Tanger, sous contrôle international, fut réglé en 1923 par la convention de Paris.
Pendant quatorze ans, le protectorat s’incarna dans la forte personnalité de Lyautey, premier résident général (1912-1925). Il fit oeuvre de conquête, d’organisation, de mise en valeur. Le ralliement des tribus, au nom du sultan, s’obtint en usant de diplomatie à l’égard des grands caïds ou en effectuant des opérations militaires. Les institutions laissèrent subsister le makhzen central et les anciens pouvoirs locaux complétés et contrôlés par une administration nouvelle. L’action économique, à l’aide d’importants capitaux privés, pour une grande part contrôlés par la Banque de Paris et des Pays-Bas, mettait en place un vaste équipement, cependant que la colonisation rurale se développait : ainsi, 57 000 hectares de lots officiels furent distribués et près de 200 000 hectares achetés par des particuliers en 1922, tandis que s’accroissait le nombre des Européens (40 000 immigrants de 1919 à 1922).
Mais l’essor économique, s’il entraînait le pays dans les voies nouvelles, n’était pas sans causer de graves déséquilibres qui rapidement se traduisaient par des mouvements sociaux et politiques. L’opposition de la domination européenne allait provoquer la révolte des masses paysannes (révolte d’Abd el-Krim, 1921-1926), relayées à partir des années trente par les nouvelles élites urbaines, avant que n’entrent en scène, après la Seconde Guerre mondiale, les masses ouvrières.
Abd el-Krim sut exploiter l’opposition à la domination européenne et le mécontentement des populations rifaines ; la République des tribus confédérées du Rif mit un moment en péril le protectorat. La reddition d’Abd el-Krim en 1926, comme le retrait de Lyautey, ouvrit une nouvelle période où la France recourut de plus en plus à l’administration directe, accéléra la colonisation rurale (en 1935, 840 000 ha, dont 271 000 ha de lots officiels), encouragea le peuplement européen et reprit la conquête militaire, achevée en 1944. Les effets de la crise économique mondiale, qui fut sensible au Maroc en 1931-1932, des maladresses administratives, comme le dahir (arabe, ?ahir , loi) sur la juridiction berbère de mai 1930, la poussée démographique et ses premières conséquences sociales provoquèrent les premiers symptômes d’une nouvelle opposition. Celle-ci ne vint plus de la montagne et des forces traditionnelles, mais des jeunes élites modernes.

Renouveau du nationalisme



Ce mouvement nationaliste urbain, influencé aussi par les doctrines réformistes et panarabes qui agitaient l’Islam, prit forme en 1930. Le premier parti politique marocain, sous le nom de Comité d’action marocaine, animé par Allal el-Fassi, Ouazzani et Balafrej, élabora un « plan de réformes » qui, sans remettre en cause le principe du protectorat, s’en prit à ses déviations et à l’administration directe.
L’ère de libéralisme politique qu’ouvrait, en 1936, l’avènement du Front populaire en France encouragea les espoirs. Le mouvement gagnait les villes et les campagnes. Les troubles de 1937, à Meknès et Marrakech, montrèrent son extension. Pourtant, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les divisions du parti nationaliste, la crainte des revendications des pays de l’Axe rapprochèrent Français et Marocains.
Au lendemain du conflit, la situation avait considérablement changé. Les difficultés alimentaires, montrant la fragilité de l’économie du pays, avaient provoqué une grande misère et une forte émigration rurale. Le système colonial avait partout été ébranlé, la Charte de l’Atlantique avait rappelé le « droit de tous les peuples à choisir la forme de gouvernement sous lequel ils veulent vivre ». Le débarquement américain de novembre 1942, l’entrevue d’Anfa de 1943 où le sultan rencontra Roosevelt, les encouragements du président des États-Unis au nationalisme marocain précisèrent les revendications des partis politiques. L’influence de la Ligue arabe, la caution donnée au mouvement nationaliste par le sultan (discours de Tanger, 1947) rendaient urgente une nouvelle définition du régime du protectorat.
Des négociations s’engagèrent entre le sultan Sidi Mohammed et le gouvernement français, mais elles achoppèrent sur la question de souveraineté. À la fête du Trône, qui coïncidait en 1952 avec le vingt-cinquième anniversaire de son avènement, le sultan réaffirma sa volonté d’indépendance, cependant que les sanglants événements de Casablanca, les 7 et 8 décembre, annonçaient la crise. La résidence interdit le Parti communiste et le parti de l’Istiqlal (indépendance), encouragea l’opposition au sultan de certains milieux traditionalistes (pétition du 21 mai 1953). Le 20 août, Sidi Mohammed fut contraint d’abdiquer. Il fut remplacé, le 21, par son cousin Ben Arafa. Le gouvernement français avait laissé faire : sa politique marocaine s’élaborait moins à Paris que dans les cercles liés à la résidence.
Les réformes qui devaient justifier le coup de force furent remises de mois en mois devant l’opposition conservatrice, puis le développement du mouvement de résistance marocain. Aux difficultés intérieures s’ajoutaient les difficultés extérieures. L’Espagne appuyait l’opposition marocaine. Les États arabes et asiatiques apportaient, aux Nations unies, leur soutien au mouvement nationaliste. Les revers d’Indochine (mai 1954), l’insurrection algérienne (1er nov. 1954) contraignirent le gouvernement français à s’orienter vers une solution politique.

L’indépendance



Après la recherche laborieuse d’un compromis, la déclaration de La Celle-Saint-Cloud, le 6 novembre 1955, annonce des « négociations destinées à faire accéder le Maroc au statut d’État indépendant uni à la France par des liens permanents d’une interdépendance librement consentie et définie ». Les négociations furent rapidement menées et aboutirent, le 2 mars 1956, à un accord qui considérait comme caduc le traité de Fès du 30 mars 1912 et reconnaissait l’indépendance du Maroc.
L’Espagne dut aligner son attitude sur celle de la France et mit fin à son pouvoir sur la zone nord (déclaration commune de Madrid, 6 avril 1956, accord du 7 avril 1956). Le sort de Tanger, enfin, fut réglé par la Conférence qui se tint à Fedala du 8 au 29 octobre 1956. Le Maroc était, à la fin de 1956, redevenu indépendant et unifié.

L’historiographie Marocaine



De multiples tâches attendaient le « nouvel » État. Il lui fallait se dégager des influences administratives étrangères, rallier une fraction réticente de l’armée de libération, créer des institutions. Il lui fallait aussi retrouver le sens de son évolution historique.
La lutte pour l’indépendance semblait se poursuivre par la reconquête d’un passé qui paraissait avoir été doublement confisqué : d’une part dans sa gestion, d’autre part dans son écriture dont on supposait qu’elle avait été systématiquement déformée par la vision « coloniale ». La redécouverte de leur passé par les Marocains et le renouvellement de l’historiographie dominent ainsi la vie culturelle du Maroc depuis les années 1960.
Au vrai, le protectorat, s’il avait fourni des instruments de travail en publiant des sources européennes (Les Sources inédites de l’histoire du Maroc , 30 vol.), des monographies (Villes et Tribus , 13 vol.) et des revues d’un haut niveau scientifique (Archives berbères , 1915-1920 ; Archives marocaines , 1904-1936 ; Hespéris, depuis 1922), avait surtout encouragé les travaux archéologiques.
Les premières années de l’indépendance sont marquées par un manichéisme aux valeurs inversées, ainsi que par la recherche de la spécificité de l’histoire marocaine dans des interprétations générales souvent d’inspiration marxiste.
Le renouvellement se fait dans les années 1980 seulement. Il est dû conjointement à la relève de jeunes historiens marocains et à l’accès à de nouvelles sources.
Au Maroc, la direction des Archives royales a commencé de publier, à partir de 1972, les documents du Makhzen (El Wuatiq, 7 volumes parus), puis a ouvert aux chercheurs, précautionneusement, puis assez largement, les fonds royaux. La multiplication des universités (13 en 1992) a décentralisé la recherche, accru le nombre des départements d’histoire avec leurs congrès, leurs revues, leurs instituts de recherche.
Une partie croissante de la production historique est publiée en arabe. Elle demeure peu connue hors du Maroc à cause des difficultés de diffusion des livres et des revues. La plupart des nombreuses thèses universitaires, en grande partie exemptes des travers de la période précédente, utilisent de manière scientifique des sources multiples.
À la fin de 1988, l’ouverture des Archives françaises rapatriées du Maroc et conservées dans le dépôt des Archives diplomatiques de Nantes a donné un nouvel élan à la recherche.

2. Géographie



À l’extrémité occidentale de l’Afrique du Nord, comme une île entre la mer et le désert, le Maroc a certainement la personnalité la plus accusée du Maghreb. Il est accidenté de montagnes jeunes, dessinant une dorsale de hautes terres, flanquée de part et d’autre par des plaines ou des plateaux. Projeté entre la Méditerranée et l’Atlantique, séparé de l’Europe par un détroit de quatorze kilomètres, profondément enraciné au sud dans le continent africain, le Maroc appartient à la fois au monde méditerranéen, au monde océanique et au monde saharien.
Le contact atlantique est sans doute l’élément le plus original. Du cap Spartel au cap Juby, il se fait sur plus de mille kilomètres le long d’une côte rocheuse, battue par la grande houle contre laquelle ne s’offrait aucun abri sûr jusqu’à la construction des ports de Casablanca et de Safi. Ce littoral est bordé de plaines basses ou de plateaux peu élevés qui ne s’opposent aucunement à la pénétration des influences maritimes. Les vents humides se propagent facilement jusqu’à l’amphithéâtre montagneux qui enserre ces plaines ; ils permettent la culture en terre sèche loin dans l’intérieur. Ces caractères font considérer le Maroc occidental, ou atlantique, comme le « Maroc utile » et le coeur économique du pays.
La façade méditerranéenne, sur quatre cent cinquante kilomètres, est à la fois plus étroite et plus isolée. Les montagnes qui la bordent sont difficilement franchissables. Elle se réduit à une bande côtière, limitée par un rivage abrupt et sauvage, praticable seulement à ses extrémités. Mais le monde méditerranéen, au moins dans ses aspects humains les plus remarquables (cultivateurs et arboriculteurs sédentaires), se prolonge à la faveur du relief, par-delà les parcours bédouins du Moyen Atlas, jusque chez les Chleuhs du Haut Atlas ou de l’Anti-Atlas occidentaux.
Le contact saharien est moins pesant au Maroc qu’en Algérie ou en Tunisie, grâce à la diagonale de montagnes. Cependant, la face est et la face sud du pays s’incorporent aux hautes plaines steppiques ou au socle saharien, et l’obstacle montagnard n’est pas tel que, de temps à autre, les masses d’air du désert ne se déversent sur les plaines atlantiques qu’elles réchauffent et dessèchent ; c’est le chergui .

Entre la Méditerranée, l’Atlantique et le Sahara


Un relief très diversifié
Parmi les pays de l’Afrique du Nord, le Maroc se distingue à la fois par l’altitude plus élevée de ses montagnes et par la remarquable extension des plaines et des plateaux. Le Haut Atlas occidental compte plusieurs sommets dépassant quatre mille mètres, dont le djebel Toubkal (4 165 m) qui est le point culminant de toute l’Afrique du Nord. En revanche, les surfaces planes ou peu accidentées couvrent près des deux tiers du pays.
Dans l’ensemble des montagnes marocaines, le Rif, au nord, est un système à part dont la structure en nappes s’apparente à celle des unités telliennes d’Algérie. Relativement peu élevé (2 450 m au djebel Tidighine), le Rif est cependant une chaîne compliquée, déversée vers le sud, arquée et allongée d’est en ouest. Comme l’Atlas tellien qu’il prolonge, il contribue à l’isolement du littoral méditerranéen.
Au sud, le Haut Atlas, orienté est-nord-est - ouest-sud-ouest, est aussi dans le prolongement des montagnes algériennes de l’Atlas saharien. C’est un énorme pli de fond soulevant, entre de grandes cassures, un bloc de roches anciennes, le Haut Atlas occidental, avec sa couverture secondaire, le Haut Atlas central et oriental. Cette chaîne rigide élevée, mais franchissable en deux ou trois endroits (Talremt, Tichka, Tizi-n-Test), tombe sur la mer par des plateaux tranchés brutalement par la côte.
Le Haut Atlas et le Rif encadrent une région tabulaire, une meseta . À l’est, l’extrémité occidentale des hautes plaines oranaises constitue les hauts plateaux du Dahra au-dessus de la vallée de la Moulouya. À l’ouest, la Meseta marocaine est soulevée au maximum jusque vers quinze cents mètres dans le Massif central marocain, et ses roches anciennes sont recouvertes, à l’est, par la masse calcaire du Moyen Atlas. Dans sa partie orientale, le Moyen Atlas forme une chaîne plissée, dépassant trois mille mètres au-dessus de la Moulouya (Blou-Iblane et Bou-Nassere). Cet édifice compact et peu articulé, ce « dos que le Maroc tourne à l’Algérie » ne laissant entre le Rif et lui que l’étroit couloir de Taza, crée l’originalité du Maroc atlantique auquel rien, en Afrique du Nord, ne peut être comparé.
Enfin, dans l’extrême Sud, la bordure saharienne a été ployée jusqu’à plus de deux mille mètres en pli de fond dans l’Anti-Atlas, coupé en deux par la percée nord-ouest - sud-est de l’oued Dra. Au nord, l’Anti-Atlas est séparé du Haut Atlas par un long sillon interrompu par le volcan tertiaire du Siroua (3 300 m). Au sud, les crêtes monoclinales du djebel Bani s’enfoncent plus ou moins régulièrement sous les plateaux désertiques des hamadas.

Des domaines bioclimatiques contrastés
La disposition du relief, les influences conjointes de l’Océan et du désert, la position du pays en latitude et longitude font du climat marocain un climat méditerranéen à l’été sec, à la fois contrasté et nuancé.
Ici encore, le domaine le plus original est le domaine atlantique. La proximité de la mer atténue les écarts de température et accroît sensiblement l’humidité de l’air. Des cultures permanentes en terre sèche existent au Maroc à la latitude de Béchar et des grands ergs nord-sahariens. Cependant, la latitude et la distance de la côte imposent des subdivisions. Sur le littoral, au nord de Safi, règne un climat méditerranéen atlantique de type portugais, avec quatre cents à huit cents millimètres de précipitations ; au sud, c’est un climat canarien, tempéré, brumeux pendant la période estivale, mais avec des précipitations de plus en plus faibles vers le sud. Dans l’intérieur, au nord, les étés chauds et secs, les hivers frais ou froids selon l’altitude, avec des précipitations supérieures à quatre cents millimètres, s’étendent jusqu’en bordure du Moyen Atlas ; au sud, l’été est excessif, aride, et certaines années sont franchement désertiques.
Le domaine montagnard est naturellement plus complexe et varié. Les hivers y sont froids et pluvieux, le gel et la neige fréquents. Les étés sont chauds malgré l’altitude, et les orages font qu’ils ne sont pas absolument secs. De multiples climats locaux tiennent à la position en latitude et altitude, à l’exposition et la topographie.
L’est du Maroc se caractérise par une sécheresse accentuée (il y tombe partout moins de quatre cents millimètres d’eau par an) et par des écarts thermiques très sensibles entre l’hiver et l’été. Le gel et la neige sont loin d’y être inconnus : on retrouve là les traits du climat de l’Oranie. La région présaharienne exagère encore ces caractères. Les précipitations, inférieures à deux cents millimètres, y sont rares et irrégulières, et les écarts thermiques accusés aussi bien d’une saison à l’autre qu’entre le jour et la nuit. Seule la frange atlantique jouit de conditions légèrement plus modérées.
Comme dans tous les pays méditerranéens, l’obstacle majeur à l’épanouissement de la végétation est la sécheresse de l’été, à laquelle s’ajoute, au-dessus de mille mètres, le froid de l’hiver. Sur la côte, cette sécheresse est en partie compensée par les brouillards littoraux. Mais vers le sud et vers l’est, la moyenne des températures augmente alors que les précipitations diminuent. Les conditions défavorables de l’été méditerranéen tendent à occuper l’année entière ; et la végétation s’appauvrit et se disperse. Bien sûr, des facteurs locaux perturbent la régularité de cette dégradation. Les plaines atlantiques intérieures méridionales font déjà figure de demi-déserts. En montagne, au contraire, les étages élevés, sur les versants humides, conservent loin au sud un manteau forestier. Une fois de plus, la dorsale diagonale montagnarde sépare nettement un domaine atlantique d’un domaine oriental et saharien.

Le problème de l’eau
Ce rôle permanent de la montagne se retrouve, en dernier lieu, dans les caractères de l’hydrographie. Grâce à son altitude, le Maroc, mieux arrosé que le reste du Maghreb, est doté en son centre d’un véritable château d’eau d’où divergent de grands fleuves permanents vers l’Atlantique, tels le Sebou, le Bou-Regreg, l’Oum er-R’bia, le Tennsift, le Souss ; vers la Méditerranée, comme la Moulouya ; et même vers le Sahara : Dra, Dadès. Cependant, la plupart des cours d’eau marocains sont des oueds, c’est-à-dire des gouttières intermittentes, à sec en été, gonflées en automne et au printemps par des crues brutales et passagères.
Ces conditions posent à l’homme un grave problème d’eau, que la technique moderne s’efforce de résoudre mieux qu’autrefois : excès d’eau, seulement, il est vrai, dans la basse plaine du Gharb, et surtout manque d’eau, en partie résolu par une irrigation à laquelle la plus grande partie du Maroc, le bled seguia , doit la vie.

Population et activités économiques
L’explosion démographique a accompagné le profond changement de la répartition du peuplement, favorable aux régions basse-atlantiques. La puissance de la conurbation atlantique (Casablanca-Rabat), pivot de l’organisation territoriale, s’est affirmée en même temps que le Maroc s’urbanisait rapidement et modernisait ses structures de production. Malgré les progrès réalisés - agriculture irriguée, diversification industrielle -, les bases économiques du pays demeurent fragiles. Le bilan social est médiocre ; l’aggravation des inégalités sociales menace l’équilibre de la formation nationale.

Population et développement
Forte de 27 millions d’habitants en 1994, la population est très inégalement répartie sur le territoire national. Les régions situées au-delà des montagnes atlasiques forment une périphérie délaissée ; elle n’est parcourue que par quelques groupes de pasteurs semi-nomades, ou habitée ponctuellement par des ksouriens à l’étroit dans les vallées du pied de l’Atlas (Tafilelt, Dadès, Draa) qui ne trouvent que dans l’émigration des ressources propres à assurer leur survie. Le vaste amphithéâtre montagneux dominant les plaines atlantiques oppose les régions pastorales du Moyen Atlas, du Haut Atlas oriental et du Plateau central, peu peuplées, aux montagnes densément occupées du Rif du Haut Atlas occidental et de l’Anti-Atlas. La forte pression démographique, caractéristique de montagnes refuges, y a nourri de puissants courants d’émigration. Les bas pays atlantiques rassemblent, sur un cinquième du territoire, les trois quarts des populations. L’inversion du peuplement, caractéristique du Maroc ancien, est effacée.
La dynamique démographique est caractéristique d’un pays qui se trouvait, il y a quelques années encore, au plus fort de la transition démographique. Estimé à 5 millions d’habitants au début du XXe siècle, à 10 millions en 1956, l’effectif de la population dépassera 30 millions en l’an 2000. La baisse de la mortalité (8 p. 1 000 en 1991), inégale selon les milieux de résidence - les campagnes accusant un sérieux retard - et selon les groupes sociaux, fut responsable de l’explosion démographique. La fécondité n’a décroché qu’au milieu des années 1970. Le nombre d’enfants par femme est passé de 7,2 en 1962 à 4,2 en 1992. La promotion du statut de la femme citadine, autorisée grâce à l’école et au travail salarié, explique la différence importante de fécondité entre les villes (2,5 enfants par femme) et les campagnes (6 enfants). Avec un taux d’accroissement naturel de 2,2 p. 100, le Maroc appartient au groupe des pays les plus prolifiques du monde. La charge démographique de 520 000 personnes supplémentaires que la société supporte annuellement met en question la capacité du système politique à créer les conditions de la mobilisation de la force de travail et de la satisfaction des besoins fondamentaux des familles.
La proportion d’analphabètes de quinze ans et plus demeure élevée : 51 p. 100 pour les hommes et 78 p. 100 pour les femmes, en 1990. Afin de sortir les populations de l’illettrisme, de sérieux efforts ont été accomplis dans le domaine de l’éducation. Cependant, la pression démographique a nui à la réalisation des objectifs. Beaucoup d’enfants scolarisables ne fréquentent pas l’école. La scolarisation de 80 p. 100 dans le primaire (de 6 à 11 ans) tombe à 30 p. 100 dans le secondaire. Les « évasions » scolaires des jeunes filles à l’âge de la puberté sont nombreuses.
L’arrivée des jeunes sur le marché du travail est le problème central auquel est confrontée la société. Le chômage est un chômage de jeunes - plus de la moitié des chômeurs ont moins de vingt-cinq ans -, et le sous-emploi s’étend. Les activités du secteur non structuré (S.N.S.), parcellisées et de large diffusion spatiale, comprennent autant les petites entreprises de production marchande, fortes consommatrices de main-d’oeuvre, que les travaux occasionnels de simple survie. Elles alimentent l’effervescence des quartiers populaires. La population active occupée du S.N.S. prédomine dans la plupart des branches d’activité urbaine, particulièrement dans les secteurs du commerce, des services, des transports et de l’artisanat, avec des proportions supérieures à 70 p. 100. Le poids et le rôle du secteur informel révèlent l’incapacité de l’économie moderne à mobiliser la force de travail et la faculté d’adaptation des populations à une situation de pénurie et de crise. Le S.N.S., en se démultipliant, occupe le plus grand nombre, mais il ne lui procure que de faibles ressources et le condamne à la pluriactivité. Plus du tiers de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, conscient des disparités économiques et sociales accrues et du fonctionnement d’une société à plusieurs vitesses. Il en résulte une situation sociale de crise, particulièrement aiguë dans les villes.

L’urbanisation du Maroc
Modérée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, puis rapide, la poussée urbaine s’est intensifiée jusqu’à devenir explosive. La population des villes est ainsi passée de 420 000 habitants en 1900, répartis dans vingt-sept villes, à 2,9 millions d’habitants au lendemain de l’indépendance et à plus de 13 millions désormais, résidents d’environ trois cents centres urbains. La multiplication et la diffusion spatiale des villes, l’étalement désordonné des espaces urbains révèlent l’intensité du processus. Celui-ci résulte de la rencontre de la dynamique démographique citadine avec celle de la migration campagnarde. Ballottée par les modernisations, mais conservatrice en matière de structures agraires inégalitaires, la société rurale a alimenté de puissants courants migratoires. Ils représentaient, en année moyenne, 45 000 personnes (années 1950), puis 125 000 personnes (années 1970) et enfin 271 000 personnes en 1987.
L’armature urbaine est assez bien équilibrée. Au sommet de la hiérarchie, deux villes millionnaires : Casablanca (3 millions d’habitants), métropole captatrice de tous les pouvoirs économiques, et Rabat-Salé (plus d’un million de citadins), capitale politique et administrative. Les villes de second rang conservent des rôles régionaux actifs à l’image des anciennes cités historiques de Fès et de Marrakech, des centres de Meknès, d’Oujda et Tanger. Un troisième niveau de villes provinciales structure le territoire. Tétouan, Kenitra, la capitale du Rharb, Safi, Agadir à la tête du réseau du Souss ont dépassé les 200 000 habitants, tandis que Beni Mellal, Khouribga, centres dynamiques des plaines et plateaux du Centre-Ouest, Mohammedia, Laayoun, capitale économique des provinces sahariennes, et désormais El Jadida, Nador ainsi que plusieurs autres centres (Ksar el-Kebir, Taza) ont franchi le seuil des 100 000 habitants. Une vingtaine de villes de plus de 100 000 habitants, regroupant plus de 70 p. 100 des citadins, et un nombre équivalent de centres de 50 000 à 100 000 habitants dominent une constellation de villes petites et moyennes (entre 230 et 250, selon les critères retenus), en moyenne très dynamiques. Désormais, le contrôle du territoire par les villes est total. L’intégration des économies régionales dans la sphère de l’économie de marché, l’élargissement du cadre d’intervention de l’État, la diffusion des innovations et de nouveaux modes de consommation ont pleinement participé à l’urbanisation des espaces et des sociétés régionales.
Le domaine aride compte plus d’une trentaine de petites villes ; les remises des travailleurs émigrés et la promotion administrative ont généré de multiples flux d’échanges commerciaux et de services. Les montagnes, traversées par la route, parcourues par les marchands ont vu naître quelques centres commerciaux, aux noeuds routiers ou le long des « pénétrantes ». Le réseau urbain des bas pays n’a pas cessé de se renforcer. Demeure le contraste entre la moitié septentrionale, plus riche et solidement structurée par plusieurs armatures urbaines régionales (Chaouïa-Tadla, Rharb-Saïs...), et la zone, au sud de l’Oum er-Rbia, insuffisamment organisée d’où n’émergent que quelques gros foyers urbains : Marrakech, Safi et la conurbation gadirie.
Au centre du dispositif spatial, dominant le réseau urbain, ordonnant toute la vie du pays, la conurbation atlantique rassemble quatre citadins sur dix. De forme rubanée, s’étendant sur 2 000 kilomètres carrés, elle englobe deux villes millionnaires, une capitale régionale, une ville industrielle, des cités satellites, de vastes zones résidentielles périurbaines, des espaces industriels et consacrés aux loisirs, des ceintures maraîchères et constitue une zone métropolitaine d’environ 5 millions d’habitants dont le poids gauchit toute l’organisation de l’espace.
Les transformations de l’économie : l’agriculture
La place du secteur agricole se mesure à sa contribution à la formation du produit intérieur brut (17 p. 100), à sa part dans l’emploi national (autour de 35 p. 100) et à sa participation dans les échanges (un quart de la valeur des exportations). Cette dimension comptable est ambiguë, car fonctionnent deux agricultures aux caractères distincts. L’agriculture vivrière, zone de bour (culture sèche) ou de petite hydraulique, caractérisée par la pauvreté des moyens de production et la médiocrité des rendements, fut négligée par l’État bien que regroupant la majorité des surfaces cultivées et des hommes. L’agriculture moderne, dynamique et performante, est l’objet de toutes les attentions de l’État moderne qui favorise la grande hydraulique, les cultures d’exportation, les productions sous contrat... L’agriculture vivrière « néo-traditionnelle » occupe les trois quarts de la surface cultivée des plaines et des collines. La médiocrité des rendements, comparativement aux potentialités des milieux régionaux, s’explique autant par la faiblesse et les irrégularités des précipitations - près de 90 p. 100 des terres sont en agriculture pluviale - qu’en raison de la persistance de méthodes de travail et d’organisation de l’exploitation, de faible niveau technique. La fragilité économique et sociale des exploitations tient aussi à l’inégale répartition de la surface agricole utile. 5 p. 100 des exploitants contrôlent 40 p. 100 des terres melk , 57 p. 100 des foyers ruraux sont propriétaires d’exploitations de moins de 5 hectares, très morcelées, cinq ou six parcelles en moyenne, tandis que le quart des exploitants ne possèdent pas de terre. Les conditions du maintien de rapports sociaux de faible efficacité économique sont réunies, capitalisme de rente et fréquence de contrats de métayage (bel khobza ).
Les cultures vivrières sont dominées par les céréales qui occupent plus de 5 millions d’hectares. La production, vulnérable aux aléas climatiques, enregistre des variations brutales et amples ; au cours des années 1980, elle a chuté à 20,5 millions de quintaux (Mq) et s’est redressée pour atteindre 79,4 Mq. Les céréales de printemps, autres que le maïs (4,3 Mq), n’ont pas réussi leur percée et n’occupent que des superficies restreintes : sorgho et riz, environ 21 000 hectares. Parmi les céréales d’hiver, l’orge, cultivée sur les marges défavorables du bour, occupe les plus grandes superficies (47 p. 100). Le blé dur, adapté aux traditions culturales du monde paysan, cède la place au blé tendre. La progression de celui-ci tient aux progrès techniques (rationalisation des méthodes de culture, utilisation d’intrants, diffusion de nouvelles variétés) comme aux changements dans les habitudes de consommation que favorise le soutien des prix à la consommation de la « farine blanche ». Le blé tendre est cultivé en association, sur les riches terres agricoles du Saïs, du Rharb et des plaines de la Chaouïa et des Doukkala. Les rendements sont plus élevés sur les terres irriguées, dépassant 25 quintaux à l’hectare contre 14 en moyenne. Les légumineuses (fèves, pois chiches, lentilles, etc.) cultivées sur les espaces les plus « traditionnels », soumis aux rigueurs climatiques, n’occupent qu’une superficie réduite (environ 500 000 ha) pour une production de 3,5 Mq.
L’élevage conserve une place éminente, intéressant près d’un million d’agriculteurs-éleveurs. Les ovins (14 millions de têtes, en 1990) sont élevés sur les parcours des plateaux et des montagnes, tandis que les caprins (5,3 millions de têtes) sont nombreux dans les provinces méridionales, le Rif et l’Oriental. L’élevage bovin (3,3 millions de têtes) souffre, comme les autres secteurs, de bas rendements consécutifs au caractère extensif et complémentaire : races locales et pacages sur les bours et les montagnes (Moyen Atlas et Plateau central). Dans le cadre du plan laitier, l’État a pris des mesures d’encouragement à la production : races bovines sélectionnées, développement des cultures fourragères, mise en place de réseaux de collecte de lait et de coopératives. Néanmoins, faute de les étendre au monde des petits éleveurs, le potentiel d’élevage demeure sous-utilisé. Aussi, la production de viande et de lait est-elle devenue déficitaire depuis 1974. Les faiblesses structurelles de l’agriculture vivrière contribuent, avec la pression démographique, l’urbanisation et les transformations de la consommation alimentaire, à creuser le déficit alimentaire. En 1990, 1,35 million de tonnes de blé furent importées pour une valeur de 1,4 milliard de dirhams.
Le gouvernement a misé sur la grande hydraulique - une soixantaine de barrages régularisent 9,5 milliards de mètres cubes - et a confié aux offices régionaux de mise en valeur agricole l’équipement de neuf périmètres irrigués et l’encadrement des agriculteurs. Deux sont situés en région aride et semi-aride : Tafilelt et Draa ; les autres appartiennent aux régions à régime pluviométrique plus favorable. Les périmètres - équipés de grande hydraulique - du Tadla (environ 100 000 ha), du Rharb (80 000 ha), de basse Moulouya (65 000 ha) et des Doukkala (60 000 ha) sont les plus étendus. Comme la petite et la moyenne hydraulique fournissent un apport complémentaire d’environ 120 000 hectares, le Maroc possède, au début des années 1990, un patrimoine imposant d’environ 850 000 hectares irrigués.
La grande hydraulique a démontré, sur le plan technique, un savoir-faire remarquable dont témoignent les barrages-réservoirs, les damiers réguliers des périmètres et l’ordonnance des paysages. Pourtant, le coût exorbitant des aménagements - 70 p. 100 des investissements publics agricoles - et des charges, comme le système d’incitation à la modernisation (subventions aux intrants, crédit, mesures fiscales, etc.), socialement très sélectif, ont remis en question le bien-fondé de la stratégie de développement. Parmi les principaux griefs, on retient le contrôle renforcé de l’État (du technicien) sur les zones riches et la déresponsabilisation du fellah, la dépossession des petits agriculteurs au profit des « gros », progrès technique et injustice sociale allant de pair. La participation effective des usagers, la revitalisation des structures paysannes intermédiaires et un nouveau statut social pour le fellah requièrent une « nouvelle donne hydraulique ».
Les cultures industrielles (betteraves, canne à sucre et, secondairement, coton) ainsi que l’agrumiculture et les cultures maraîchères ont bénéficié des aides et des encouragements de l’État, tant en amont de la production (financement et équipement des réseaux d’irrigation) qu’en aval (organisation des circuits de commercialisation). Le pays importait, en 1963, la totalité du sucre brut. Le démarrage de la sucrerie du Beth (Sunab) fut le point d’ancrage d’une production sucrière nationale. Le plan sucrier était fondé sur la production de sucre de betterave dans les périmètres du Rharb, du Tadla, des Doukkala, de la Moulouya et du Loukkos. L’encadrement technique de la production et des prix incitatifs ont permis d’atteindre 63 000 hectares en betterave sucrière (2,9 millions de tonnes). Avec des rendements moyens de 50 tonnes à l’hectare (betterave) et de 70 tonnes à l’hectare (canne à sucre), pour une production totale de 4 millions de tonnes, le Maroc satisfait les deux tiers de ses besoins. Les oléagineux ont connu des progrès spectaculaires. La culture du coton est pratiquée exclusivement dans le périmètre du Tadla (15 000 ha en moyenne) ; celle du tournesol, dans le Rharb jusqu’en 1987, a gagné d’autres régions. Les agrumes couvrent une superficie d’environ 70 000 hectares dont les trois quarts sont situés en périmètres irrigués : Rharb, Souss Massa, Haouz et région Beni Mellal. La production, spécialisée dans les variétés tardives (Maroc-late, clémentines) de 1,4 million de tonnes, en 1989, est destinée pour plus de 50 p. 100 à l’exportation sur les marchés de l’Union européenne. Les cultures maraîchères couvrent des superficies supérieures à 170 000 hectares dont 20 000 en primeurs. Malgré les aides de l’État et les investissements du capital financier, les exportations rencontrent des difficultés, en raison des concurrences externes, notamment celle des États méditerranéens de l’Union européenne. Néanmoins, elles demeurent un poste important de recettes.
L’agriculture fonctionne, ainsi, à plusieurs vitesses et génère, tant les déséquilibres internes, techniques et culturels sont puissants, de violents contrastes de niveaux de vie, difficiles à réguler. Or les choix politiques récents de désengagement de l’État risquent d’aggraver les dysfonctionnements. Que deviennent les projets de développement rural intégré situés dans les zones de bour (projets Fès-Karia-Tissa, El Hajeb, Oulmes-Rommani...) et les ambitions d’assurer la transition des campagnes « vivrières » vers les formes modernes d’organisation de la vie rurale, si les soutiens et les actions de l’État s’effacent pour laisser le champ libre aux seuls mécanismes du marché ?

Le secteur minier et énergétique.
Le sous-sol marocain recèle les plus riches réserves de phosphates du monde, estimées à 60 milliards de tonnes. Elles constituent la première richesse du pays. La production annuelle, autour de 20 millions de tonnes, provient principalement des gisements des Ouled Abdoun et des Ganntour. Le monopole d’exploitation et d’exportation est confié à l’Office chérifien des phosphates (O.C.P.) qui emploie 30 000 personnes. Le groupe O.C.P. poursuit la réalisation de divers projets parmi lesquels figurent l’extension des zones de production de Khouribga et de Benguerir, l’exploitation des gisements de Sidi Hajjaj et de Meskala. La société Phosboucraa, dans laquelle l’O.C.P. détient 65 p. 100 des parts et l’Espagne 35 p. 100, exploite les phosphates sahariens (gisement d’oued Eddahab). La transformation et la valorisation des phosphates sont le principal objectif, malgré l’extrême vulnérabilité de cette matière aux variations des cours ; ce but est atteint pour plus du tiers de la production totale. Le complexe industrialo-portuaire de Jorf Lasfar, port inauguré en 1982 - capacité de transit prévue de 42 Mt -, a bénéficié des trois quarts des investissements réalisés par la puissance publique, dans le domaine de la chimie, durant les vingt dernières années. Grâce à la mise en fonctionnement des unités de production de Maroc-Phosphore III et IV, le Maroc dispose, désormais, d’un outil de production extrêmement puissant. Le phosphate et ses dérivés constituent le principal poste des exportations (83 p. 100 des recettes). Les autres gisements miniers sont de faible importance. La production de minerai de fer (région de Nador) et de pyrrhotine (Kettara) a chuté, celle de minerai de plomb (Aouli-Mibladène) et de zinc (Touissit) régresse, celle de minerai de cuivre (Bleïda et Bou Gaffer) et de manganèse (Imini) stagne.
Dépourvu de pétrole et pauvre en charbon (les mines d’anthracite de Jerada fournissaient 526 000 tonnes en 1990), le Maroc est tributaire de l’étranger dans le domaine énergétique. Sa dépendance quasi totale pour le pétrole représente une lourde charge, accaparant jusqu’à 50 p. 100 des recettes d’exportation. La production énergétique appelée sur le réseau de l’Office national d’électricité a été de 9 371 gigawattheures en 1990, assurée pour près de 85 p. 100 par les centrales thermiques de Mohammedia, Kenitra et Jerada. Afin de réduire la dépendance pétrolière, le Maroc poursuit la mobilisation de son potentiel hydraulique et envisage une optimisation de la recherche dans les domaines du pétrole, du gaz et du charbon et le recours à l’énergie nucléaire.

L’industrie marocaine

Les plans de développement n’ont eu de cesse d’encourager l’industrie, évoquant l’ardente nécessité de promouvoir les exportations de produits manufacturés - participation plus active aux marchés de sous-traitance internationale - sans négliger, pour autant, les industries de substitution dans les secteurs des biens d’équipement et intermédiaires, d’encourager la création des petites et moyennes entreprises, terreau des emplois industriels peu capitalistiques, et la régionalisation de l’investissement. L’appareil productif demeure de taille modeste, inégalement étoffé et mal réparti géographiquement, en dépit des efforts consentis et de codes des investissements favorables. L’industrie manufacturière ne contribue que pour 17 p. 100 à la formation du P.I.B. et emploie 335 000 actifs du secteur structuré. Cependant, nombre de petites entreprises ressortissent à la petite production marchande, employant une abondante main-d’oeuvre faiblement qualifiée, souvent exploitée et sous-payée.
La progression des emplois, qui n’étaient que de 100 000 en 1967, n’a pas atténué les contrastes régionaux. La conurbation atlantique regroupe les deux tiers des unités de production et près de 70 p. 100 de l’emploi industriel. Le pôle casablancais, incluant Mohammedia et la couronne périurbaine, composée des petits centres industriels de Dar Bouazza, Bouskoura, Mediouna, Tit Mellil, Ain Harrouda, rassemble 62 p. 100 du total. Les autres foyers industriels paraissent, par contraste, de très faible poids. Seuls émergent Tanger, désormais deuxième ville industrielle (20 000 emplois), spécialisée dans le textile et la confection, et Fès (16 000 emplois). Safi (chimie), Meknès (agroalimentaire), Marrakech et Agadir (6 000 emplois) sont les autres foyers de quelque importance. Malgré les tentatives de déconcentration de l’appareil productif - trente-cinq zones industrielles crées, et instauration de dispositions juridiques et financières favorables aux provinces -, l’industrie échappe peu à l’emprise casablancaise. Guère plus de 10 p. 100 de la main-d’oeuvre industrielle trouve un emploi dans les moyennes et petites villes. À l’exception des périphéries de Casablanca et de Rabat-Salé, n’apparaissent sur la carte que les petites constellations industrielles du Rharb, du Tadla, des Doukkala et du Souss.
L’industrie marocaine présente une structure sectorielle assez diversifiée, mais déséquilibrée. Les entreprises productrices de biens de consommation finale, peu capitalistiques, utilisant une main-d’oeuvre attachée à des postes de travail sans qualification, sont les plus nombreuses. Les industries agroalimentaires, celles du textile, de l’habillement et du cuir occupent plus de 60 p. 100 des actifs du secteur répertorié. Les industries agroalimentaires souffrent d’une trop grande dispersion, de déficits d’organisation et de gestion, de l’inadaptation des équipements et des infrastructures, à l’image de la pêche dont l’armement est dépassé. L’État a concentré ses efforts sur l’industrie sucrière. La construction d’une quinzaine de sucreries (7 dans le Rharb, 3 dans le Tadla) a permis de satisfaire la demande intérieure en sucre raffiné. Les industries du textile et de l’habillement emploient plus du tiers de la main-d’oeuvre. Longtemps concentrée dans la zone Casablanca-Mohammedia, l’industrie textile (fils, tissus, etc.) a essaimé à Fès (usines intégrées de la Cofitex et de la Cotef), à Oued Zem et à Kasba Tadla où fonctionnent deux filatures de coton. Les ateliers de confection et de bonneterie, structurés ou informels, se sont multipliés dans un certain désordre. S’ils rencontrent de notables succès à l’exportation, encore que se dressent de multiples obstacles à la pénétration des marchés extérieurs, ces secteurs supportent de lourds handicaps : dépendance à l’égard de l’étranger, insuffisance de l’intégration industrielle, faible valeur ajoutée...
Les industries métallurgiques, en l’absence de complexe sidérurgique (simple laminoir à Nador), occupent une place modeste. L’État a avancé un projet de développement des activités énergétiques : raffinage de pétrole et production électrique. L’effort principal a porté sur la réalisation d’une seconde raffinerie de pétrole et d’un complexe des huiles lubrifiantes à Mohammedia, tandis que la production électrique a bénéficié de l’entrée en service de deux importantes centrales thermiques à Mohammedia et à Kenitra.
Le secteur de la chimie constitue la base de l’industrie marocaine : transformation des phosphates en acide phosphorique et engrais. Après Maroc-Chimie, Maroc-Phosphore I et II à Safi, l’effort s’est focalisé sur Jorf Lasfar. Dans le cadre du plan cimentier et pour répondre à une demande en progression, le secteur du ciment a connu une forte impulsion du fait de l’extension des capacités de production des unités d’Agadir, Temara, Tanger et Tétouan, de la réalisation des projets Lafarge II et de la cimenterie de l’Oriental.

Les activités tertiaires

Le réseau des transports permet de bonnes relations interrégionales et internationales. Le réseau ferroviaire a peu évolué depuis l’indépendance ; une seule liaison nouvelle, Nouasser-Jorf Lasfar, ouverte en 1987, a enrichi le réseau, long de 1 893 kilomètres, dont 974 électrifiés. Douze millions de voyageurs et 29 millions de tonnes (dont 68 p. 100 de phosphates) ont été acheminés en 1990. Les projets de l’Office national des chemins de fer concernent plus le renforcement des grandes lignes qu’un élargissement du champ d’action ; l’axe Marrakech-Laayoun, long de 900 kilomètres et d’un coût considérable, relève encore de l’intention politique.
Le réseau routier à grande circulation est infiniment plus complexe, dense et de qualité : 60 000 kilomètres de routes, dont la moitié revêtue. L’ouverture de nouvelles voies à grandes circulation et de pistes carrossables permet une meilleure circulation des hommes et des marchandises. Le désenclavement régional a contribué, avec le resserrement des réseaux administratifs (41 provinces et 18 préfectures), à la diffusion des éléments de progrès : école, dispensaire, etc., et à l’intégration des sociétés rurales dans les réseaux d’échanges mercantiles.
Les échanges du Maroc avec l’extérieur s’effectuent presque exclusivement par la voie maritime. L’infrastructure portuaire se compose de huit ports de desserte nationale et internationale, d’une dizaine de ports à caractère régional. En 1990, Casablanca (16 Mt) n’assurait que 42 p. 100 du trafic, suppléé en partie par Mohammedia, port pétrolier (5,9 Mt), et Jorf Lasfar (5,6 Mt). Safi (4,7 Mt), grâce aux phosphates, échappe à la médiocrité du trafic des autres ports. Tanger demeure le seul port de voyageurs (plus de 1,1 million de passagers) emprunté par les travailleurs marocains à l’étranger lors de retours temporaires au pays et par les touristes.
Le transport maritime s’élève à 38 Mt en 1990 ; les importations en représentent près de la moitié, les postes principaux étant les produits énergétiques, les céréales, le soufre brut ; les exportations portent encore, pour l’essentiel, sur les produits bruts d’origine minérale et les biens alimentaires, même si des progrès notables ont été accomplis dans le domaine des demi-produits (engrais et acide phosphorique). La valeur des importations a progressé rapidement, creusant le déficit de la balance commerciale, estimé à 22 milliards de dirhams, en 1992.
Les remises des travailleurs marocains à l’étranger ainsi que les recettes touristiques représentent deux postes essentiels de la balance des paiements ; 1,2 million de Marocains résident à l’étranger, parcourant un espace migratoire de plus en plus vaste qui s’étend à toute l’Europe, à la Méditerranée orientale et à l’Amérique du Nord. La diaspora marocaine alimente un flux financier qui n’a cessé de grossir tout au long des années 1980 : 13 milliards de dirhams en 1987 contre 1 milliard en 1973. En dix années, les recettes touristiques ont été multipliées par six (plus de 10 milliards de dirhams). Le nombre des entrées était estimé à près de 3 millions en 1990, dont la moitié en provenance de l’Algérie voisine. L’Europe (1,2 million de touristes) est traditionnellement le premier marché touristique marocain. Les pôles les plus fréquentés demeurent le Sud (région d’Agadir : plus de 20 000 lits) et le Tensift (Marrakech : plus de 16 000 lits). La qualité de l’accueil est satisfaisante ; en témoigne la densité du parc hôtelier et du réseau des transports aériens. Plusieurs aéroports de classe internationale fonctionnent : à Casablanca (Mohammed-V), Agadir, Marrakech, Tanger...
Les progrès réalisés, au cours des années d’ajustement structurel, dans la maîtrise des déficits des finances publiques sont notables : le déficit a été ramené à 3,3 p. 100 du P.I.B. en 1990. Cependant, la situation demeure très fragile, tant l’endettement extérieur est élevé (plus de 26 milliards de dollars) et le rééchelonnement de type latino-américain permanent. Jusqu’ici, le Maroc a fait face. Il le doit au dynamisme et à l’abnégation de son peuple. Celui-ci a besoin d’espoir et de justice sociale. L’amélioration des conditions de vie matérielle et démocratique est une tâche nécessaire et urgente ; elle implique une meilleure répartition des revenus, une autre politique sociale.

3. Un changement politique « immobile »

En 1956, deux forces politiques, le roi et l’Istiqlal, paraissaient habilitées, pour avoir incarné et animé le nationalisme marocain, à revendiquer la conduite des affaires publiques et à faire prévaloir leur propre conception dans l’élaboration des nouvelles institutions constitutionnelles. Aussi les premières années de l’indépendance sont-elles dominées par une lutte d’influence dont l’enjeu est le contrôle de l’appareil d’État et la conquête du leadership politique. La monarchie sort victorieuse de cette confrontation en faisant adopter, par référendum en 1962, une Constitution à sa mesure, et ce après avoir contribué à l’effacement progressif de l’Istiqlal au profit d’un réseau de clientèles locales lui assurant le contrôle du monde rural et d’une force publique placée sous son autorité. Le fonctionnement du nouveau mécanisme constitutionnel va rapidement être bloqué sous l’effet de la politisation excessive des institutions parlementaires et de leur incapacité à résoudre les tensions sociales attisées par les défaillances ou l’immobilisme de la politique économique de l’État.
L’explosion de violence qui survient à Casablanca, en 1965, sonne le glas de cette expérience parlementaire, et la proclamation de l’état d’exception ouvre une période d’autoritarisme qui conduit à la concentration totale du pouvoir entre les mains du roi, et à une certaine traditionalisation dans l’exercice du pouvoir. Désavouant les partis et réhabilitant les procédés traditionnels de l’influence politique et religieuse de la monarchie chérifienne, le roi va gouverner en s’appuyant sur un réseau d’élites administratives, rurales et économiques, dont le loyalisme est la seule condition qui garantisse leur prospérité économique et leur prestige social. L’absolutisme royal devient la trame d’un système qui s’accommode d’une corruption intensive, d’une répression sélective et d’un enrichissement outrancier - à seule fin d’entretenir son propre fonctionnement. En 1970, le pouvoir va jusqu’à pérenniser ce système en l’inscrivant dans un texte constitutionnel qu’il élabore et fait adopter par référendum. La fiction institutionnelle ne pourra, cependant, trop longtemps résister au poids de la dégradation économique et sociale du pays causée par des années d’inertie et de corruption au sein de l’appareil d’État. À trois reprises, de 1971 à 1973, le régime se voit attaqué par un de ses plus fidèles alliés, l’armée, dont les tentatives de putsch et de subversion vont échouer. L’alerte aura pourtant suffi à obliger le Palais à réévaluer la situation et à tenter de renouer avec les forces politiques.
À partir de 1972 commence une nouvelle période, dominée par l’ouverture vers les partis d’opposition et par la recherche d’un équilibre neutralisateur dont le Palais puisse tirer le plus grand profit. En 1972, le roi fait adopter une nouvelle Constitution, d’inspiration plus libérale et plus démocratique que la précédente, et qui va largement dans le sens souhaité par les partis de l’opposition. La politique d’ouverture bute toutefois sur leur refus de participer au gouvernement de conciliation nationale proposé par le roi après le coup d’État manqué de l’été de 1972. Pour renouer le dialogue, Hassan II renonce à se placer sur le terrain strictement institutionnel en décidant de repousser les élections prévues par la Constitution. En revanche, il recrée indirectement dans le champ économique les conditions d’une mobilité qu’il ne réalise plus dans la manipulation du jeu politique traditionnel. La mise en oeuvre du plan économique 1973-1977, orienté vers une croissance plus soutenue et une plus grande justice sociale, en constitue la trame principale, où s’inscrivent des mesures d’accompagnement telles que la « marocanisation » du commerce et de l’industrie, la récupération des terres étrangères et la refonte du code des investissements. Cette stratégie de relance et d’intégration du champ économique dans le domaine politique va lui assurer une nouvelle emprise sur des élites sociales qu’il ne contrôlait plus depuis les complots.
Mieux encore que ces réformes économiques et sociales, c’est une menace extérieure qui va permettre au roi de créer les conditions d’une unité nationale. La décolonisation du Sahara espagnol, coïncidant avec la mort du général Franco, va offrir au Maroc l’occasion d’échapper à un partage inégal du Sahara qu’il n’avait pas su remettre en cause ni avant l’indépendance de l’Algérie, ni après la guerre des Sables de 1963. Après une négociation ambiguë et une bataille juridique peu convaincante, le roi reprend l’initiative avec la Marche verte qui constitue un succès politique majeur sur le plan tant interne qu’international.
Le consensus sur le Sahara et l’intégration du champ économique dans le domaine politique vont permettre à Hassan II d’engager le régime dans une démocratisation formelle, limitée aux élites et étroitement contrôlée, avec la complicité de l’ensemble des acteurs du système politique marocain. En effet, différées en raison de l’affaire saharienne, les élections locales et nationales qui se tiennent respectivement en septembre 1976 et en juin 1977 voient le succès d’un mouvement d’électeurs, les Indépendants, impulsé et favorisé par le profond courant monarchiste et nationaliste qui s’est cristallisé autour de la Marche verte. Un nouvel équilibre politique s’instaure sur un fond d’unitarisme, qui tend à neutraliser les surenchères et les clivages internes au profit d’une mobilisation nationale en faveur de l’enjeu saharien. Le parti de l’Istiqlal, après une cure d’opposition d’une quinzaine d’années, revient au pouvoir en étant associé au nouveau gouvernement conduit par Ahmed Osman, beau-frère du roi et président du Rassemblement national des Indépendants (R.N.I.). Ainsi se trouve mise en place une formule politique qui tend à asseoir l’exercice du pouvoir sur des bases plus stables et plus rationnelles sans pour autant affaiblir le leadership du roi.

Le nouvel équilibre politique à l’épreuve.

Pressions locales et dépressions économiques

Cette nouvelle formule politique, issue d’un long processus de démocratisation, ne va pas tenir les promesses qu’on pouvait en attendre. L’équilibre institutionnel et politique que l’affaire du Sahara a largement contribué à instaurer va paradoxalement s’effriter sous l’effet des prolongements du conflit. Les heurts entre les Forces armées royales (F.A.R.) et les commandos du Front Polisario se font de plus en plus fréquents, créant ainsi un véritable état de guerre au Sahara. La prolongation de cet état de tension entraîne un accroissement considérable des « dépenses de souveraineté » (elles triplent en trois ans et passent à 2 milliards de dirhams pour les équipements militaires en 1978), qui va peser lourdement sur les finances du pays, déjà affectées par la stagnation des recettes phosphatières et une inflation endémique. Les autorités sont amenées à réviser leurs options économiques et à observer une pause dans la politique de développement. Le plan quinquennal 1978-1982 est reporté au profit d’un plan triennal de transition (1978-1980) que le roi justifie au nom d’une mystique nationaliste et unitaire, et par un appel solennel à la « paix sociale ».
Cependant, loin d’entraver la crise, les nouvelles orientations économiques ne font qu’accentuer le malaise social des couches salariées et entretenir l’attentisme désabusé des milieux d’affaires. Parallèlement à la perte du contrôle militaire et à la dégradation de sa position diplomatique, le Maroc connaît, en 1979 et 1980, une vague de conflits sociaux dans des secteurs de plus en plus nombreux. Ces mouvements, soutenus par la Confédération démocratique du travail (C.D.T.), se politisent au contact des retombées de la révolution iranienne et amènent le pouvoir à réagir par la manière forte. La police intervient, faisant quelques morts et plusieurs blessés, procède à de très nombreuses arrestations et investit les locaux de la C.D.T. et de l’Union socialiste des forces populaires (U.S.F.P.). Les journaux de ces derniers sont suspendus, 500 enseignants sont licenciés et plusieurs responsables syndicaux arrêtés et déférés devant les tribunaux. Le nouveau Premier ministre, Maati Bouabid, nommé en mars 1979, s’efforce de renouer le dialogue avec les syndicats et de concilier une économie de guerre avec une politique de progrès social. Les salaires des employés du secteur public et privé sont augmentés, une enveloppe de 100 milliards de centimes est réservée au programme de développement et d’aménagement régional, des mesures d’économie d’énergie et de nouvelles restrictions d’importations sont décidées pour réduire le déséquilibre de la balance des paiements.
L’adoption d’un collectif budgétaire en octobre 1980 est mal accueilli par l’opposition, qui se montre très critique à l’égard de mesures qualifiées de « palliatifs à court terme ». Même au sein de la coalition majoritaire, on n’hésite pas à souligner les incohérences ou les insuffisances de la nouvelle politique économique par rapport aux exigences de la situation de guerre. Sur le terrain, la pression omniprésente du Polisario entraîne d’importants changements dans le dispositif militaire des F.A.R., et pousse le Maroc à adopter une stratégie plus offensive et de grande envergure.
Isolé sur le plan diplomatique et contesté sur le front social, le roi a cependant veillé à renforcer l’image consensuelle et libérale du régime : en effet, les résultats spectaculaires des référendums des 23 et 30 mai 1980 sur les réformes constitutionnelles (modifications des règles de la succession dynastique et prorogation du mandat de député de 4 à 6 ans) prennent l’allure d’un véritable plébiscite (99,71 p. 100 et 96,74 p. 100 de oui) illustrant « la parfaite symbiose du roi et du peuple » ; ils apportent un démenti catégorique au prétendu désarroi ou à la lassitude supposée du peuple face à la guerre du Sahara. Par ailleurs, durant l’été de 1980, quelque 3 000 enseignants et agents de la Santé publique, suspendus après les grèves de 1979 à Casablanca, sont autorisés à reprendre leurs fonctions, une centaine de prisonniers politiques sont libérés et plus de 300 personnes graciées.
En dépit de leurs effets positifs sur les plans psychologique et symbolique, ces mesures n’ont pas empêché le développement de certaines tensions politiques au sein de la majorité et dans les relations entre le pouvoir et l’opposition. Au-delà des chiffres officiels et de l’optimisme affiché en haut lieu, les dernières consultations ont révélé une forte poussée de l’électorat de l’opposition que le R.N.I. était appelé à neutraliser faute de pouvoir la canaliser. Mais cette formation hétérogène et invertébrée, que l’ancien Premier ministre A. Osman devait transformer en un parti digne de ce nom, s’est épuisée en querelles stériles et s’est caractérisée par l’absentéisme de ses députés, sans se soucier de parachever son implantation locale ni de consolider la tenue et la diffusion de sa presse. Plus ou moins favorisée par le ministre de l’Intérieur, une première rupture intervient en décembre 1980 et donne naissance à deux groupes : d’un côté, les Indépendants libéraux fidèles à A. Osman, qui sont représentatifs de la bourgeoisie industrielle et commerçante, souvent liée au capitalisme étranger, et qui souhaiteraient mettre fin à une guerre incertaine et coûteuse ; de l’autre, les Indépendants démocrates, rassemblés autour de Abdelhamid Kacimi, qui prétendent se distinguer par des attaches rurales et une plus grande sensibilité au sort des couches sociales les plus déshéritées.
Entre le pouvoir et l’opposition socialiste, les relations se sont progressivement dégradées, l’U.S.F.P. dénonçant les « incohérences » et les « atermoiements » de la diplomatie du Palais, et se montrant très critique vis-à-vis du fonctionnement démocratique des institutions aux niveaux local et parlementaire. En outre, dans le procès sur l’affaire d’Omar Benjelloun, elle a tout mis en oeuvre pour infirmer la thèse officielle concluant à l’assassinat du leader socialiste par des membres d’une association de Frères musulmans, la Jeunesse islamique.

Tensions politiques, ruptures du consensus, dissensions partisanes

En 1981, les flottements de la position marocaine dans le conflit saharien vont accentuer les clivages politiques internes et provoquer une véritable rupture du consensus national. En effet, alors même que le Maroc a redressé la situation militaire et amélioré sa position diplomatique, le roi propose au sommet africain de Nairobi un référendum contrôlé qui, selon lui, ne pourra être que positif... Le Polisario est pris de court, et la question de l’admission de la République arabe sahraouie démocratique (R.A.S.D.) est habilement contournée, mais l’U.S.F.P. ne manque pas de souligner les contradictions implicites d’une telle proposition et les menaces que fait peser ce compromis sur la « marocanité » des territoires sahariens. Autant de raisons qui lui paraissent justifier la consultation du peuple marocain sur l’« intégrité territoriale » de son pays. Ressenti comme une offense personnelle, ce communiqué entraîne l’arrestation de cinq membres du bureau politique de l’U.S.F.P., dont trois seront condamnés à un an de prison ferme pour « incitation au désarroi » et « atteinte aux citoyens dans leur attachement à la personne du souverain ». Une réaction qui permettrait de confirmer l’étroitesse des capacités d’expression de l’opposition, et de mesurer l’équivoque des fondements mêmes du consensus saharien. En effet, on n’oublie pas, dans les rangs de l’U.S.F.P., que le Sahara aurait pu être réintégré dans la foulée de l’indépendance si la monarchie avait aidé l’armée de libération du Sud à poursuivre sa percée, et si elle avait développé une « guerre populaire » de type algérien au lieu de s’employer à la désarmer et à la dissoudre dans une armée vouée au service exclusif de la dynastie et à la mise au pas de toutes les forces concurrentes ou suspectes. À l’inverse, pour les partis de la coalition majoritaire, le roi ne peut faillir au rôle historique de « réunificateur du royaume » qu’il s’est assigné, et rien ne permet de douter du succès de sa stratégie fondée sur la persévérance diplomatique et le réalisme politique.
Dans cette épreuve de force, chaque partie peut se trouver de bonnes raisons pour reprocher à l’autre d’avoir rompu le consensus : pour le roi, il lui faut d’une part justifier la répression qu’il a fait subir à l’U.S.F.P. après les graves émeutes de Casablanca (juin 1981), dont il lui attribue en partie la responsabilité ; d’autre part, accentuer la marginalisation politique de cette dernière et saper le crédit populaire incontestable qu’elle a su reconstituer à la faveur de la libéralisation et avec l’aide de la C.D.T. Quant à l’U.S.F.P., son tribut à l’unanimité ne lui a rien apporté sur le plan politique et elle n’a pas su endiguer les débordements de sa base militante, qui lui reproche son manque de combativité sur le plan économique et social. En fait, ce schisme dépasse l’affaire saharienne proprement dite pour concerner le projet global de société autour duquel de très fortes tensions se sont cristallisées, en raison même du poids financier de la guerre et de son discrédit dans certaines couches de la population.
Les tragiques émeutes de Casablanca survenues en juin 1981 symbolisent à cet égard un point de rupture du pacte communautaire sous la poussée d’injustices trop flagrantes, et sous l’effet de contradictions sociales engendrées par les incohérences, les échecs ou les défaillances de l’État dans sa conduite politique du développement. Bien que le roi ait reconnu plus tard la responsabilité du régime dans ces événements, il n’a voulu en retenir que les visées déstabilisatrices et les atteintes à la cohésion nationale, comme pour mieux justifier la dureté et l’ampleur de la répression menée à l’encontre de l’opposition.
Arrestations et inculpations en masse, procès en série, fermeture de locaux, interdiction de journaux, c’est toute la panoplie policière et judiciaire qu’a déployée le gouvernement à l’encontre de la C.D.T. et de l’U.S.F.P., accusés d’avoir été les instigateurs du soulèvement populaire. Une longue série de procès s’ouvre dans les grandes villes du pays, même dans celles où aucune violence n’a été signalée : les poursuites visent indistinctement les manifestants et les militants syndicalistes et politiques. Les verdicts sont sévères et reflètent la volonté du pouvoir, notamment du ministère de l’Intérieur, de briser l’influence politique de l’opposition socialiste. La préfecture de Casablanca, qui abrite 3,2 millions d’habitants, est découpée en cinq nouvelles préfectures de manière à assurer, sous couvert d’une gestion plus efficace, un contrôle renforcé de la population, en même temps qu’est décidé un plan de promotion des zones rurales et des quartiers populaires des villes.
Cette soudaine et violente flambée sociale n’est pas sans effet sur l’évolution des dissensions internes du R.N.I. dont l’éclatement, déjà consommé au niveau parlementaire, va se traduire par la création, en juillet 1980, d’un nouveau parti, le Parti national démocratique (P.N.D.). Le Palais prend appui sur ce parti dont le discours à consonance populiste lui permet d’accréditer, auprès des couches populaires urbaines et rurales, la politique de rigueur et d’austérité imposée par l’aggravation des déséquilibres économiques et financiers. Le nouveau gouvernement de novembre 1981, toujours conduit par Maati Bouabid, leur fait une très large place, au détriment des anciens Indépendants qui en sont écartés. Le roi confie à ces derniers la « lourde et importante mission » de devenir une « opposition constructive » pour les deux années de la législature, qui est prolongée jusqu’en 1983. Dans le même temps, il condamne comme « anticonstitutionnelle » l’attitude de l’U.S.F.P. dont les députés se sont retirés du Parlement pour protester contre l’application, à l’actuelle législature, de l’allongement du mandat parlementaire approuvé par le référendum de mai 1980.
Alors que le processus de démocratisation paraissait bloqué à la fin de 1981, les premiers signes d’un retour à la démocratie apparaissent dès le printemps de 1982 : Abderrahim Bouabid et les deux autres dirigeants socialistes sont graciés par le roi en février, tandis qu’en avril l’U.S.F.P. et la C.D.T. sont autorisés à rouvrir leurs locaux. La perspective des échéances électorales de 1983 n’est pas étrangère au renouveau de la vie des partis, marqué par la tenue des congrès du parti de l’Istiqlal en avril et du P.N.D. en juin 1982.
Pour les deux partis, il est en effet urgent de réactiver la vie politique nationale sur de nouvelles bases, en exploitant, pour l’Istiqlal, le terrain laissé à droite par la scission du R.N.I. et, pour le P.N.D., le « vide politique » laissé par les vieux partis traditionnels issus du mouvement national. Arslane El Jadidi, secrétaire général de ce nouveau parti et ministre de l’Emploi, a invité les 10 000 congressistes réunis à Casablanca à s’organiser pour jouer pleinement ce rôle de contrepoids et à militer dans les trente-six bureaux fédéraux déjà installés dans les provinces du pays. Bien que le cercle dirigeant compte beaucoup d’hommes d’affaires, l’idéologie de ce parti échappe au clivage droite-gauche pour se rattacher à une ligne réformiste et centriste, conforme aux aspirations des couches sociales qu’il prétend représenter. Se disant solidement implanté dans les campagnes, il défend un programme de lutte contre l’exode rural, et pour l’aménagement du territoire. Lors de la session d’automne, les treize députés de l’U.S.F.P. décident de participer de nouveau à la vie parlementaire en raison de la gravité de la situation intérieure, et pour éviter de prolonger une marginalisation qui ne pourrait que lui nuire pour les prochaines consultations électorales. En retour, le parti d’A. Bouabid attend du gouvernement qu’il lui restitue ses moyens, notamment qu’il autorise la reparution de sa presse, et qu’il libère ses militants socialistes et syndicalistes toujours emprisonnés, parmi lesquels le rédacteur en chef d’Al Mouharrir et le secrétaire général de la C.D.T.

Vers une démocratisation contrôlée du régime

1983-1984 : le renouvellement d’une majorité électorale

Depuis les dernières consultations électorales de 1977, l’évolution du contexte politique a conduit à l’effritement de la majorité entre la gauche et le Palais, sur un fond de crise économique et sociale alourdi par les menaces de complot militaire périodiquement ravivées par les incertitudes de la lutte armée et diplomatique pour la préservation du Sahara. Une certaine mise à jour des forces politiques semblait donc s’imposer au pouvoir, afin de lui permettre de ressourcer sa légitimité et de renouveler l’expression politique de ses soutiens. Ce sera l’objectif principal des consultations de juin 1983 pour l’élection des 15 500 conseillers communaux et municipaux et de septembre-octobre 1984 pour la désignation de la nouvelle Chambre des représentants. Dès janvier 1983, Maati Bouabid, Premier ministre en exercice, est officieusement chargé de créer une formation politique, l’Union constitutionnelle (U.C.), dont la vocation est de conquérir la génération d’après l’indépendance et de mobiliser les larges fractions de la population, tenues jusqu’ici à l’écart du jeu politique, notamment « les jeunes, les cadres du secteur public ou privé et les membres des professions libérales ». Cette création vise à briser le monopole politique des caciques du nationalisme et à rassembler les clientèles sensibles à la modernisation et aux idées de la droite libérale des démocraties occidentales : sécurité, désétatisation de l’économie, privatisation du secteur public, enseignement finalisé, bref un discours aux accents néo-libéraux qui fait de la libéralisation de l’économie le ressort principal de la relance qui est elle-même la clé du progrès social. Cette initiative entraîne une certaine émulation dans les rangs de la fraction conservatrice du Mouvement national : le parti de l’Istiqlal et le Mouvement populaire n’entendent pas laisser rogner leur implantation territoriale, ni leur capital idéologique par des créations artificielles de partis de circonstance. Le P.N.D. se montre très amer de ne plus être considéré comme la pièce maîtresse de la future coalition majoritaire et le R.N.I. très critique à l’égard de cette nouvelle forme d’atomisation de la vie politique nationale.
Dans les rangs de la gauche, le débat sur le principe de la participation aux élections s’en trouve ranimé ; l’U.S.F.P., qui a retrouvé des conditions plus normales d’existence, veut « se battre sur tous les fronts » et opte pour une stratégie de mobilisation électorale, ce qui va susciter une opposition très vive du courant radical et de violents affrontements au sein de son comité central.
Le Parti du progrès et du socialisme (P.P.S.) se rallie à la même position tout en appelant à l’union de la gauche autour d’un programme de réformes économiques et sociales mis au point lors de son IIIe congrès. L’Organisation arabe démocratique et populaire (O.A.D.P.), résurgence de la Gauche radicale (Mouvement du 23 mars) et nouvelle venue sur la scène politique marocaine, se déclare également prête à affronter les compétitions électorales. En revanche, l’U.N.F.P., qui a réaffirmé dans son IVe congrès ses options pour des changements radicaux et l’instauration du socialisme, renouvelle, comme elle le fait depuis 1976, son refus de participer à des élections dont elle dénonce la « constante » falsification par l’« appareil administratif ». Le redécoupage électoral donne lieu à quelques changements qui restent sans incidence sur les écarts de représentation villes-campagnes, mais dont les plus importants concernent les deux principales agglomérations de Casablanca et de Rabat pour des raisons d’équilibre politique. La campagne est marquée par les interventions à la R.T.M. (Radio-télévision marocaine) des leaders des six partis, une innovation dont l’impact s’est révélé non négligeable pour une formation comme l’U.S.F.P. longtemps vouée au silence et à l’opposition semi-clandestine. Très animée sur le terrain, la campagne menée par les partis politiques privilégie des thèmes d’intérêt national, dans les limites assignées par le roi, notamment le respect et la défense des institutions sacrées, tandis que les candidats « neutres » font une campagne locale, à l’image de leur capital social personnel ou de leur statut de notable. Les résultats traduisent par rapport à 1976 à la fois un certain respect des équilibres globaux plus ou moins déterminés par le pouvoir central et une profonde instabilité de la carte électorale du pays, qui illustre la volonté du Palais d’éviter l’enracinement des partis. La très forte poussée des « neutres » qui obtiennent le plus grand nombre de voix (21,13 p. 100) et de sièges (22,19 p. 100), notamment dans les communes rurales, illustre cette volonté du pouvoir de tempérer l’emprise électorale des partis. L’U.C. réussit une percée en enlevant 2 731 sièges, devançant ainsi le parti de l’Istiqlal (2 605 sièges, 16,83 p. 100) et le R.N.I. (2 211 sièges, 14,26 p. 100). L’U.S.F.P., qui a enregistré ses meilleures performances à Rabat, Fès et Marrakech aux dépens de l’Istiqlal et du R.N.I., ne recueille que 538 sièges (3,46 p. 100), tandis que le P.P.S. n’obtient que 19 élus, soit 0,12 p. 100. Loin de tirer profit de son long passage au gouvernement, l’Istiqlal se voit privé, du fait d’une dispersion géographique de ses élus, du contrôle politique de certains de ses fiefs électoraux. Les changements profonds dans l’implantation géopolitique des partis traditionnels sont justifiés dans les milieux officiels au nom de la règle légitime et bénéfique de l’alternance, tandis que du côté de l’opposition ils sont perçus comme le fruit d’un scrutin plus ou moins manipulé et qualifié de véritable « supercherie électorale ». Cette dénonciation rituelle va jusqu’à provoquer la convocation du Parlement et l’audition du ministère de l’Intérieur qui s’est attaché à plaider la « stricte neutralité » de son administration.
Après avoir fait adopter un projet de loi organique modifiant la composition et l’élection de la Chambre des représentants, le roi annonçait le report des élections législatives prévues en septembre après la tenue du référendum sur le Sahara. La législature s’achevant officiellement en octobre, un dahir est publié pour combler le vide juridique et permettre au roi, sur la base de l’article 19 de la Constitution, d’exercer le pouvoir législatif, sans recourir à l’état d’exception.
Devant les incertitudes répétées d’un référendum au Sahara, le roi annonce la constitution d’un gouvernement d’union nationale, destiné à consolider l’accord de tous les partis et dont la direction est confiée à Karim Lamrani, proche du roi et directeur de l’O.C.P. (Office chérifien des phosphates). Les responsables des six partis sont nommés ministres d’État sans portefeuille, et l’U.S.F.P. reçoit en outre le ministère de la Coopération. Faute d’accord sur les préalables de la consultation sur le Sahara, l’objectif est révisé et l’échéance des élections législatives est une nouvelle fois repoussée, à la suite des graves troubles intervenus en janvier 1984 dans plusieurs villes du Maroc. Reportée une première fois au mois de mars, la date de ces élections est finalement arrêtée au 14 septembre, après que le pays eut connu une période critique de tensions sociales et politiques. Pour assurer une certaine objectivité du scrutin, le gouvernement procède à une révision des listes électorales et à un redécoupage des circonscriptions destiné à corriger les disparités démographiques les plus flagrantes. Douze partis prennent part à la compétition, au cours d’une campagne animée mais encore marquée par le poids unanimiste de la ratification référendaire de l’union maroco-libyenne ; les résultats font apparaître, par rapport aux précédents scrutins, un assez faible taux de participation, mais consacrent le maintien, par-delà les différentes sensibilités, de l’équilibre global des forces politiques. L’U.C. confirme sa percée électorale en enlevant 83 sièges et consolide sa prépondérance politique au sein de la coalition majoritaire dont elle constitue la clé de voûte, tandis que l’Istiqlal accuse un net recul d’autant plus notable qu’il présentait le plus grand nombre de candidats.
Devancé par le Mouvement populaire, il semble payer le prix de sa compromission gouvernementale et de certaines de ses options ministérielles, tandis que l’U.S.F.P. enregistre une assez forte progression en enlevant 34 sièges. Bien que faible, la représentation du P.P.S. est doublée (2 sièges) tandis qu’un député de l’O.A.D.P. est symboliquement élu, ce qui traduit une certaine volonté du régime d’intégrer tout parti d’opposition, dès lors qu’il en accepte les principes fondamentaux et les règles informelles. La plupart des leaders des partis sont élus, mais les surprises n’ont pas manqué, avec l’échec de quelques personnalités politiques notoires (deux ministres) et des succès particulièrement significatifs comme l’élection de Mustapha Karchaoui, ancien rédacteur en chef d’Al Mouharrir , et de Jo Ohanna, israélite, ancien compagnon de Mehdi Ben Barka, qui a rallié l’U.C. Les élections au scrutin indirect vont contribuer à corriger certains déséquilibres dans l’opposition, l’Istiqlal parvenant à rattraper son retard, et à conforter certaines positions avancées, au sein de la majorité.
Au total, en dehors de quelques constantes, la topographie géopolitique du pays enregistre des changements notables par rapport à l’implantation traditionnelle des partis, en raison de certains déplacements de voix liés à la fois aux zones de turbulences sociales et à la stratégie de déracinement des partis implicitement poursuivie par le Palais. Le personnel politique parlementaire s’en trouve profondément renouvelé, tout en appartenant pour l’essentiel aux mêmes catégories sociologiques que celui de la Chambre précédente. En termes de majorité, la composition politique de la nouvelle Assemblée offre une plus grande plasticité du fait des combinaisons susceptibles de s’articuler autour du noyau central de l’U.C.

Hégémonie royale et nouveau Makhzen

Le nouveau Parlement, dont la représentation pluraliste tient lieu pour l’extérieur de véritable label démocratique, reste cependant confiné dans les limites étroites que lui assignent à la fois ses compétences constitutionnelles et le rôle politique dévolu par le roi. En effet, conçue dans l’esprit du régime pour exercer les fonctions traditionnelles de « consultation, conseil et assistance », l’institution parlementaire sera essentiellement appelée à soutenir les initiatives royales et à mettre en forme législative les grandes réformes gouvernementales décidées par le roi dans le cadre de la politique d’ajustement engagée depuis 1983 : modernisation du système fiscal, aides aux investissements, privatisation de certaines entreprises publiques, réforme de l’enseignement. Les critiques plus ou moins vives de la majorité, les réticences et les profonds désaccords de l’opposition n’en seront pas pour autant absents, notamment dans les débats consacrés aux implications sociales de la rigueur financière et de la libéralisation de l’économie commanditées par les organismes internationaux. Utilisées comme « clignotants », ces divergences vont permettre au roi, artisan principal de cette politique, d’adapter certaines réformes comme la T.V.A. aux structures de l’économie marocaine, ou encore d’alléger les contraintes excessives dictées par le F.M.I. et la B.I.R.D. Ainsi s’expliquent la réduction progressive, et non l’arrêt, des subventions aux biens de consommation, le report des augmentations des tarifs des services publics et l’entassement des rapports successifs sur la réforme du secteur public. En écho à ces critiques, le roi entend même prendre du champ par rapport aux consignes d’austérité imposées à l’État marocain par ses créanciers internationaux mais dont le coût social peut menacer la stabilité du régime : la politique budgétaire en porte la marque en maintenant une certaine progression des crédits d’investissements et une réduction modérée des dépenses de personnel ; certaines dotations ministérielles sont même augmentées (Défense nationale, Éducation, Collectivités locales), et des avantages spécifiques en matière fiscale sont accordés à des secteurs clés tels que l’agriculture (exonération d’impôts jusqu’en 2000) et l’immobilier.
Aucun changement notable n’interviendra dans la composition du gouvernement dont la direction sera de nouveau confiée à K. Lamrani, avant d’être attribuée en 1986 à Azzedine Laraki. Les partis issus du mouvement national en sont écartés au profit des formations de la nouvelle majorité parlementaire et d’un grand nombre de ministres « techniciens » dont le loyalisme monarchique est la principale garantie de la cohésion interne de l’équipe. En dépit des permutations de portefeuilles et de quelques créations de nouveaux postes, les formules gouvernementales traduisent une assez grande stabilité du personnel ministériel ; elles consacrent notamment la montée en puissance du ministre de l’Intérieur qui a vu s’accroître ses attributions en héritant également du ministère de l’Information. Grâce à une présence très active sur le terrain, relayée par un réseau de valeurs sûres et compétentes installées dans des sites institutionnels stratégiques, Driss Basri a su affirmer son autorité administrative et politique, et renforcer son crédit personnel auprès du roi. En effet, il exerce une certaine influence sur l’affectation et les mouvements du personnel administratif d’autorité, notamment le corps des gouverneurs, il assure le contrôle du secteur très sensible des médias, il intéresse les élus locaux à l’aménagement du territoire et à la promotion des agglomérations rurales, et il veille à les associer le plus largement possible aux décisions royales, consolidant ainsi le loyalisme politique du monde rural, qui a toujours garanti la stabilité du régime. Connu pour sa parfaite intégrité et servi par son ouverture sur toute l’élite politique marocaine, il peut jouer un rôle déterminant, dans une optique de succession dynastique, comme homme de la transition entre les deux rois et entre les deux générations.
Il occupe enfin une place importante parmi les barons du régime qui constituent le « noyau dur » du Makhzen et qui à ce titre participent autour du roi à l’exercice réel du pouvoir. Fonctionnant selon la tradition et profondément enraciné dans l’imaginaire collectif et le vécu social, ce pouvoir est fondé essentiellement sur le contrôle des réseaux d’influence politique personnels, familiaux ou régionaux, et sur la régulation des circuits d’acquisition et de distribution des richesses. En pleine extension à la fin des années 1980, le Makhzen a largement contribué à façonner les contours de la société politique marocaine par rapport à la proximité du pouvoir royal et à déterminer ses comportements en fonction des faveurs du roi ou de l’ampleur et de la fidélité de son propre dévouement. Érigé en véritable mode de gouvernement, contrôlant les mécanismes officiels ou y suppléant largement, le système Makhzen donne tout son sens à la « démocratie hassanienne », apparente et formelle, que corroborent la faible autonomie du gouvernement et le rôle politique limité du Parlement. Il justifie en revanche l’importance des nombreux symboles utilisés dans le jeu politique du monarque pour s’assurer une maximisation des pouvoirs tout en évitant la création de forces « antisystème ». Dans les autres secteurs, économique et administratif, il implique une présence active du souverain ou du clan familial et allié dans le contrôle des entreprises lucratives et stratégiques, ainsi qu’une maîtrise par personnes interposées des postes de responsabilité et des circuits de décision. La logique du système induit même le processus régalien d’accumulation de richesses à la fois financières et foncières que les mesures de marocanisation de 1973 ont facilité par l’intermédiaire des règles de contrôle et de manipulation du secteur privé.
En voulant éviter que se développent les germes d’une autonomie ou d’un leadership possible, le Makhzen a tendance à étendre son contrôle sur les segments de la société les plus significatifs. Ainsi en est-il du parrainage de toutes les professions libérales soigneusement effectué sous couvert de réorganisation et d’unification de leurs ordres, et du contrôle par le Palais de la plupart des associations socioculturelles créées en 1986 dans chacune des régions. Cette extension du Makhzen n’épargne pas le fonctionnement même de l’État dont il régule les processus et les objectifs de modernisation, de manière à digérer les mutations sociales et à maintenir les rapports d’allégeance que le roi entend faire prévaloir dans ses relations avec la société.

Une stabilité sous tension : menaces politiques et contraintes sociales

Facilité par la complicité plus ou moins active de la plupart des acteurs politiques et largement servi par un contexte d’unanimité nationale, ce mode de gouvernement a pu jusqu’ici écarter ou éliminer des alliances qui pouvaient se révéler dangereuses et gérer les contraintes du système social en préservant la stabilité à court terme. Le savoir-faire politique du roi y a beaucoup contribué, par son souci constant de rester à l’écoute de la demande sociale et d’y répondre soit par des réformes « discours » à vocation essentiellement idéologique, soit par des mesures « alibis » dont les effets d’annonce permettent d’évacuer les véritables réformes. Jouant également de la polyvalence de sa légitimité, le roi a su utiliser, suivant les circonstances, les ressources du chef de l’État, du chef de Makhzen ou du commandeur des croyants pour réduire ou éliminer les oppositions résolues au régime. Après les soulèvements urbains de janvier 1984, le pouvoir entame une série de procès qui débordent le cadre des manifestants et aboutissent à de sévères condamnations suivant des procédures de justice qui suscitent une profonde indignation de la part des associations internationales de défense des droits de l’homme. La dureté des conditions de détention déclenche une véritable escalade de grèves de la faim dont les conséquences parfois dramatiques entraînent une vive réprobation dans les rangs mêmes de l’opposition. L’image d’un Maroc ouvert et tolérant s’en trouve lourdement hypothéquée, en dépit des remises de peine accordées à d’anciens prisonniers politiques et de certaines mesures symboliques de libération prises périodiquement par le roi, qui entérinent généralement des ralliements individuels aux fondements du régime et à la cause nationale du Sahara. Cette clémence n’exclut pas le déploiement d’une étroite surveillance policière à l’égard des formations de la gauche légaliste (U.S.F.P., P.P.S.) ni la pression constante de l’appareil judiciaire sur les organisations clandestines de l’extrême gauche, telles que Ila Al Amam, ouvertement hostiles au régime et à la guerre du Sahara. Cette vague de répression policière et judiciaire n’épargne pas davantage les mouvements islamistes tels que le Mouvement de la jeunesse islamique marocaine accusé, avec la complicité de l’Algérie, de vouloir renverser la monarchie et le Mouvement moudjahidin accusé d’avoir distribué des tracts subversifs. Quant à Abdessalam Yassine, emprisonné depuis 1983 pour ses écrits pernicieux et impertinents, il est relâché à la fin de 1986 sans pour autant que sa revue soit autorisée à reparaître. La liberté d’action dont il dispose témoigne de l’efficacité du système hassanien à affronter la menace du fondamentalisme de contestation et sa capacité à en contenir l’expansion. Pour soustraire le mécontentement social à l’influence islamiste, le roi a su en effet, dès 1984, marquer le champ religieux de son emprise personnelle de commandeur des croyants, en interprétant voire en sollicitant les textes coraniques et en associant les oulémas à la défense de l’orthodoxie religieuse. Une quarantaine de postes de caïds ont été créés pour les lauréats de la faculté de la chari‘a afin d’assurer dans chaque province et préfecture le contrôle des mosquées et des prônes qui s’y font. En outre, le roi a mis en chantier, grâce à une souscription nationale fortement encouragée, la construction à Casablanca de la plus importante mosquée d’Afrique qui porte son nom et qui a été inaugurée le 30 août 1993, après sept ans de travaux...
Si l’islam apparaît comme l’un des facteurs nouveaux susceptibles de remettre en cause le monopole du pouvoir politique détenu par le souverain, la menace semble de courte durée et contribue paradoxalement à renforcer son emprise sur la classe politique dans la mesure où il paraît encore plus capable que quiconque d’y faire face. En revanche, l’évolution économique du pays à compter des années 1980 fait apparaître de sérieux déséquilibres dont le développement menace les capacités du système à contenir la dialectique politique et sociale par un jeu subtil de compensations matérielles et d’allocations symboliques. Le Maroc s’endette lourdement et accroît ses importations de céréales, la population urbaine atteint le seuil des 50 p. 100 d’une population qui a doublé depuis l’indépendance, le chômage des jeunes et des diplômés s’amplifie au fil des ans, et les inégalités sociales se creusent au sein des couches populaires rurales et des classes moyennes urbaines en plein essor démographique.
Consciente des limites de la logique néo-patrimoniale du système et des risques de rupture sociale que comporterait son maintien, la monarchie prend, en 1986, plusieurs initiatives destinées à assouplir le champ politique intérieur et à laisser se développer certains « espaces de sociabilité ». Des fonds publics importants sont attribués à la presse nationale des formations politiques et syndicales, des mesures sont prises dans le sens d’une régionalisation plus poussée du royaume, et une Organisation marocaine des droits de l’homme (O.M.D.H.), proche de l’opposition, est autorisée à se constituer. Dans le même temps, plusieurs associations régionales sont créées, dirigées par des hommes de confiance ou très proches du Palais, et dont les objectifs déclarés d’action sociale et de développement culturel ne sont pas totalement dénués d’arrière-pensées de clientélisme politique.

La crise du politique

En 1987, certaines convergences apparaissent dans le discours des partis d’opposition sur la problématique institutionnelle et la démocratisation du régime, l’U.S.F.P., l’Istiqlal et le P.P.S. rejoignant ainsi les préoccupations du R.N.I. en faveur de la réanimation du Parlement et de la réhabilitation statutaire de l’opposition. Cette revendication leur paraît d’autant plus urgente et impérative que la société marocaine traverse une phase critique marquée par le déclin de l’« institutionnel » que symbolise l’absentéisme structurel des parlementaires et par la stagnation de l’« idéologique » qu’entretiennent le fatalisme ambiant de la crise et le poids des contraintes extérieures qu’elle charrie (dette, facture pétrolière, F.M.I., C.E.E., etc.). C’est aussi, même si le Maroc en est encore épargné, le meilleur remède contre l’expansion politique du fondamentalisme qui a tendance à se nourrir tout autant du substrat islamique de la société que des pratiques absolutistes et autoritaires de l’État.
Le thème de l’union, longtemps tombé en désuétude, a également dominé le discours de l’opposition et réactivé du même coup une vie politique frappée d’apathie et de morosité. L’idée d’un rassemblement politique est officiellement annoncée par le P.P.S., à l’occasion de son IVe congrès national tenu à Casablanca du 17 au 19 juillet 1987, où Ali Yata lance un appel à l’ensemble des forces nationales démocratiques et progressistes pour dialoguer, se concerter et s’unir afin de réaliser un programme de salut.
Ce discours sur l’union qui vise à redynamiser la gauche marocaine est resté sans écho du côté de l’Istiqlal, tandis que, du côté de la majorité, notamment l’U.C., on s’est attaché à célébrer tous les avantages de la concertation entre les partis nationaux pour résoudre collectivement les difficultés du moment.
Porteur d’espoirs pour les nouvelles classes moyennes en quête de promotion sociale et, dans une certaine mesure, pour les milieux économiques en attente d’une alternance politique, le thème de l’union n’a pas pour autant dissipé le malaise interne de la gauche, entretenu aussi bien par ses faiblesses fonctionnelles actuelles que par l’héritage pesant et conflictuel de son expérience unitaire. En outre, même si la classe politique semble prêcher à l’unisson la tolérance démocratique et le pluralisme partisan, la monarchie manifeste toujours la plus grande fermeté à l’égard des oppositions plus ou moins affirmées contre les fondements idéologiques du régime et les principes directeurs de la gestion politique du pays. Sur la question des détenus politiques, le roi n’a pas pris la moindre mesure d’élargissement, pas plus qu’il n’a relâché le contrôle policier sur les groupes islamistes et gauchistes qui ont fait l’objet en juillet 1987 d’une série d’arrestations...
Déçues par l’absence de réels changements politiques ou de politique, et confinées dans une stérile expectative, les formations de la majorité - le Mouvement populaire (M.P.), le R.N.I. et l’U.C. - traversent également une crise d’efficacité politique qui les plonge dans une sorte de malaise existentiel et identitaire. En contrepoint d’une activité législative plutôt atone, les partis de l’opposition ont dénoncé les entraves à l’initiative parlementaire et reproché au gouvernement de tenir la Chambre des représentants à l’écart des décisions importantes en matière de relations diplomatiques et de politique économique.
Hormis les amendements communs au projet de réforme des codes des investissements, aucun signe ne semble déboucher sur une dynamique unitaire ou frontiste, que pouvaient laisser entrevoir les travaux du congrès du P.P.S. et du comité central de l’U.S.F.P. de l’été de 1987. Les pourparlers entre l’U.S.F.P. et le P.P.S. n’ont pas abouti, et les discussions entre l’Istiqlal et l’U.S.F.P., limitées à l’action parlementaire et syndicale, laissent dans l’ombre les questions de la reconstitution d’un front et de la participation au gouvernement. Les partis de gauche suspectent, il est vrai, l’Istiqlal d’être plus préoccupé de son retour au gouvernement que de stratégie unitaire. La perspective d’une koutlah électorale (bloc démocratique) s’estompe donc, la plupart des partis, dont l’Istiqlal et l’U.S.F.P., préparant leur prochain congrès national.
En matière de coordination, l’opposition parlementaire a marqué quelques avancées dans le débat qu’elle a engagé sur le projet de loi de privatisation en plaçant la contestation sur un terrain quasi exclusivement juridique et en dénonçant le caractère anticonstitutionnel du projet. Cette stratégie « juridique » lui a permis d’adopter un discours unitaire qui lui épargne un véritable accord sur les privatisations, accord qui n’irait pas de soi puisque l’Istiqlal est plutôt favorable au principe des privatisations, mais en désaccord sur la liste des entreprises à privatiser, alors que l’U.S.F.P., le P.P.S. et l’O.A.D.P. sont globalement hostiles aux privatisations.
Du côté de la majorité, certains partis ont tenu à se démarquer du gouvernement, notamment l’U.C. qui a pris la tête de la fronde majoritaire contre le projet de réforme du code des investissements, relayant ainsi l’opposition du patronat et de certains entrepreneurs marocains.
Dans le même temps, le mouvement associatif né en 1985 autour des solidarités régionales a continué de se développer au point de couvrir la quasi-totalité des grandes villes marocaines. Le plus souvent dirigées par des personnalités appartenant au cercle rapproché du roi ou par des ministres, ces associations se destinent officiellement au développement économique et socioculturel de la région, notamment en milieu urbain. Leurs activités consistent en l’organisation de colloques, séminaires, journées d’études, expositions et manifestations sur des sujets d’intérêt régional ou national, en actions sociales diverses et en réunions avec l’administration sur des questions d’aménagement urbain. Ces associations sont structurées en commissions sectorielles, qui servent d’interlocuteurs aux départements administratifs locaux et centraux concernés par le développement urbain ; et elles disposent à la fois de ressources propres déclarées et de ressources invisibles importantes, sous la forme de prestations (en infrastructures ou en fonctionnaires-adhérents) des administrations municipales ou provinciales.
Ces associations semblent aussi remplir une double fonction d’intégration horizontale et verticale des élites locales urbaines : dans un sens, elles offrent aux notables urbains des filières d’accès privilégié aux centres de pouvoir et assurent un poids considérable à leur médiation au niveau local ainsi qu’à leur influence sur leur clientèle ; de l’autre, elles tiennent lieu de point d’ancrage et d’agrégation des intérêts de ces élites.
Ce nouveau type de médiation notabiliaire, qui peut amorcer un processus de structuration de la société civile, n’a pas manqué d’inquiéter les acteurs du Makhzen traditionnel et tous les partis politiques. En effet, ces associations viennent concurrencer les partis sur un terrain qui leur est familier - celui de la clientélisation de la société -, et même sur l’échiquier politique national, en créant un vivier adapté à la constitution de nouvelles formations politiques. La plupart des leaders les ont donc dénoncées, considérant qu’elles débordent sur le champ naturel des partis et sont porteuses, autour de solidarités régionales ou ethniques, de segmentations dangereuses pour la rénovation de la vie politique.

Le temps du politique

Sur le terrain des libertés publiques et grâce à l’action conjuguée des trois organisations nationales, O.M.D.H., Association marocaine des droits de l’homme, Ligue marocaine de défense des droits de l’homme (L.M.D.D.H.), la défense des droits de l’homme a marqué certaines avancées dans l’opinion publique et dans le débat politique national sans pour autant parvenir à infléchir la position des autorités sur la délimitation des espaces de liberté et le champ de consensus obligé. Pour les dirigeants, le Maroc n’a pas de détenus politiques, mais seulement des « traîtres » qui ont commis des délits contre le triangle sacré de « l’islam, de la monarchie et du Sahara ». Les décisions d’amnistie et les mesures d’élargissement concernant les détenus continuent de relever du rituel makhzénien et du fait du prince ; toute infraction à ce balisage officiel est condamnée lourdement, comme l’a été le directeur du journal L’Opinion avant d’être gracié sur la requête non pas des associations de défense des droits de l’homme, mais des chorfa idrissides. Deux revues ont également fait les frais du raidissement des autorités à l’égard de la presse indépendante : Kalima , jeune revue à tonalité féministe et au contenu social engagé, a renoncé à paraître après une suspension et trois saisies en un an ; Lamalif , revue de référence et d’expression de la gauche intellectuelle marocaine, a disparu également en 1989. Alors même que les autorités du royaume préparaient avec leurs homologues français d’importantes manifestations culturelles pour faire de 1990 l’année du Maroc, le débat sur la question des droits de l’homme était relancé à l’occasion d’un rapport d’Amnesty International sur des « pratiques de torture contre certains prisonniers d’opinion et les mauvais traitements contre les personnes maintenues en garde à vue ». Pour couper court à la violente controverse qui l’oppose à cette organisation, le gouvernement marocain entend opérer des concessions pour soigner l’image démocratique d’un État qui veut s’ancrer à l’Europe occidentale et méditerranéenne. Sans paraître céder sur l’essentiel, le roi opte pour un traitement « marocanisé » des droits de l’homme en instituant un Conseil consultatif dont la composition et la mission relèvent d’une certaine stratégie de contrôle social et d’intégration politique. Ses trente-six membres sont en effet choisis soit directement par lui soit sur proposition des diverses organisations nationales, leur rôle principal étant d’éclairer, d’informer, d’alerter le souverain sur les insuffisances, les excès ou les erreurs qui seraient relevés au regard du respect desdits droits de l’homme, et de proposer les mesures destinées à réaliser un « plein État de droit ». Dans les références assignées à cet objectif, les exigences de « la société internationale entérinées par des déclarations et des conventions » convergent avec celles de « l’islam et de la tradition marocaine ». Ce débat n’a pas laissé indifférents les partis politiques, et notamment ceux de l’opposition, ni les organisations nationales de défense soucieuses de ne pas laisser le champ libre aux accusations des associations internationales. L’O.M.D.H. a plaidé auprès du Conseil consultatif des droits de l’homme (C.C.D.H.) pour une amnistie générale en faveur de tous les détenus politiques, le P.P.S. et l’U.S.F.P. ont approuvé et réclamé la plus grande fermeté de l’État contre les agissements illégaux des agents d’autorité, et la presse nationale s’est employée à dénoncer les violations ou même à en dresser des inventaires significatifs et éloquents. Le C.C.D.H. de son côté a publié un rapport concernant l’amélioration des conditions de la garde à vue et de la détention provisoire.
Dans la perspective des élections générales de 1990, les partis politiques d’opposition comme de la majorité ont réuni leurs congrès nationaux pour redéfinir leurs orientations programmatiques et se préparer à conforter ou à élargir leurs assises sociales.
Le Ve congrès de l’U.S.F.P. qui s’est tenu à Rabat en avril 1989 a mis à nu le clivage qui sépare la ligne militante et oppositionnelle au groupe parlementaire favorable au dialogue avec le pouvoir. Ce clivage, qui recoupe d’autres indicateurs sociologiques ou structurels tels que l’opposition intellectuels-ouvriers et paysans, relations parti-syndicat, direction plus ou moins personnalisée, recrutement plus ou moins clientéliste, a largement dominé la teneur et la tonalité critique des débats, tout en marquant les limites des options politiques et économiques arrêtées par le Congrès. Les institutions ne sont pas mises en cause en tant que telles, sous réserve d’obtenir les garanties générales dans le sens de leur démocratisation : élections libres, révision de la Constitution, renforcement de la séparation des pouvoirs, extension du champ des droits de l’homme, etc. Sur le plan économique, les options de l’U.S.F.P. affichent toujours une certaine distance par rapport à la complaisance du gouvernement à l’égard des recommandations du F.M.I. et de la Banque mondiale. La politique d’ajustement est condamnée comme étant la cause du chômage et de la crise sociale, et les mesures d’accompagnement telles que l’austérité budgétaire et la privatisation sont rejetées comme étant dénuées de perspectives ou totalement inadaptées à un pays « encore sous-développé ». La politique de redressement préconisée dans le rapport économique reste fondée sur le rôle central de l’État, menant une réforme agraire qui porte sur la redistribution des terres, et une restructuration de l’industrie avec une relance de l’investissement et de l’emploi public.
Des clivages de même nature ont traversé le parti de l’Istiqlal autour de la question de la participation. En effet, si l’Istiqlal a reconduit lors de son XIIe congrès, tenu en mai 1989, un dirigeant historique, M’Hamed Boucetta, cette continuité doit être nuancée au regard du retour sur la scène dirigeante de M’Hamed Douiri, un des leaders du Parti nationaliste, qui se distingue par une rhétorique « baasiste » d’ouverture, contre l’appareil du parti et d’attachement à l’islam. On lui doit sans doute le renforcement du pouvoir des instances locales dans l’organisation interne du parti, de même qu’un certain durcissement des relations entre l’Istiqlal et le pouvoir. Les options sur la participation institutionnelle sont assorties des mêmes réserves que celles de l’U.S.F.P., mais le programme économique et social se démarque fortement des orientations gouvernementales. L’assujettissement aux directives du F.M.I. est vivement dénoncé, au profit d’une politique d’inspiration protectionniste ; la dette doit être renégociée dans le sens d’un allégement, et le développement économique du Maroc doit pouvoir s’appuyer sur une plus grande ouverture des marchés des pays industrialisés aux produits d’origine marocaine.
Le rôle moteur indispensable du secteur public pour réactiver le secteur industriel et atténuer les déséquilibres régionaux y est réaffirmé, sans opposition de principe à des « privatisations » sélectives touchant le secteur concurrentiel et ménageant l’emploi.
L’autre point fort du programme qui le distingue de l’U.S.F.P. concerne la référence explicite à l’islam comme principe de moralisation et de régulation de l’ordre économique et social. Cette surenchère sur le religieux s’étend à la politique éducative et culturelle qui doit garantir la primauté de la langue arabe et protéger la société marocaine contre l’influence des modèles culturels étrangers, véhiculée notamment par la francophonie.
En dépit des réels efforts dans la rénovation de leurs discours et de leurs instances dirigeantes, les deux partis d’opposition parviennent difficilement à dépasser les limites de leur insertion sociale et les contradictions de leur ligne idéologique : le poids des référents du passé est encore présent dans le choix des hommes et la définition des programmes, tandis que leur vocation hégémonique à représenter l’ensemble de la société a du mal à s’accommoder au principe du multipartisme comme à la tradition du contrôle de la société rurale par l’administration makhzénienne.
Du côté de la majorité, les partis se sont également préparés aux échéances électorales en essayant de redéfinir une stratégie qui soit adaptée aux enjeux du moment. Dans son IIe congrès national, l’U.C., qui a reconduit Maati Bouabid à la tête du parti, a puisé dans la chari‘a islamique les valeurs fondatrices - liberté et responsabilité de l’individu - de la doctrine résolument libérale de son programme. Dénonçant le statut quasi féodal de l’État dans l’économie du pays, qui est la cause véritable du déficit public, de la dette et de l’augmentation des impôts, l’U.C. prône délibérément la privatisation qu’elle considère non pas comme une réponse conjoncturelle aux injonctions du F.M.I., mais comme un aménagement structurel impératif. Dans l’ordre politique, le libéralisme est également réaffirmé en mettant l’accent sur les droits de l’homme et la régionalisation. Derrière un discours largement aligné sur les options politiques du régime se cache en réalité l’amertume d’un parti majoritaire, marginalisé dans les choix d’un gouvernement où il est sous-représenté, et inquiet de se voir totalement écarté dans la nouvelle formule politique qui sera issue des élections. Les autres composantes de la majorité parlementaire souffrent des mêmes incertitudes, que ce soit le mouvement populaire en mal de cohésion interne depuis l’éviction de ses leaders historiques Mahjoubi Aherdane et Abderrahmane Khatib, ou encore le R.N.I. en mal de repères pour choisir entre un sort lié à la trajectoire personnelle de son président A. Osman et un rôle de parti d’« avant-garde », défenseur d’une démocratie sociale et économique assez proche des idées de l’opposition.
À cette fragilité interne s’ajoute la crainte des composantes de la majorité parlementaire devant la concurrence rampante des nouvelles associations régionales dans les actions publiques d’aménagement et de développement local et dans les compétitions électorales futures. Les appréhensions des différents partis sont confortées par les mesures de décentralisation qui modifient les enjeux et les contours des prochaines élections locales : d’un côté, la réforme globale de la fiscalité locale par la loi du 26 juin 1989 qui tend à accroître le volume des ressources financières et par là les marges d’autonomie des élus locaux pour consolider ou élargir leurs clientèles sociales ; de l’autre, le nouveau découpage communal qui vise à recomposer le profil de l’électorat beaucoup plus selon une stratégie de regroupements ou d’alliances socio-politiques que selon des critères de rééquilibrage socio-démocratique.
Fidèle à une pratique déjà éprouvée en 1980 et 1983, le roi décidait de reporter de deux ans les élections générales et de faire approuver cette mesure par un référendum. En fixant cette nouvelle échéance qui s’adresse en réalité aux Nations unies et à ses adversaires internationaux, le roi entendait se libérer de toute tension interne pour renforcer la position du Maroc dans les négociations et la tenue du référendum saharien. En dépit des positions nuancées des partis d’opposition, soucieux de disjoindre les enjeux extérieurs et intérieurs du scrutin, l’opération se révèle unanimiste avec un taux de 98,83 p. 100 de participation et 99,98 p. 100 de oui. Derrière la dimension plébiscitaire de ce vote, qui s’inscrit dans le champ consensuel de la politique saharienne, le roi a pu néanmoins décoder l’appel pressant de certains partis à mettre en oeuvre des changements institutionnels ou plus directement politiques et des mécanismes démocratiques qui puissent répondre aux attentes de la société civile marocaine, à l’instar des processus de démocratisation qui ont gagné l’Europe de l’Est et d’autres pays du monde.
Largement éprouvées par la controverse sur les droits de l’homme, les relations entre le pouvoir et l’opposition ont également connu de sérieuses tensions dans le débat autour de la politique économique et sociale du gouvernement. Au projet de loi de finances rectificatif placé sous le signe du désengagement économique de l’État et situé dans le droit-fil des stratégies néo-libérales, les quatre partis d’opposition, Istiqlal, P.P.S., U.S.F.P. et O.A.D.P. répondent en scellant leur alliance par le dépôt, pour la deuxième fois dans l’histoire parlementaire du Maroc, d’une motion de censure contre la politique du gouvernement. Malgré le rejet de cette motion, les débats souvent agités et passionnés vont laisser des traces et dessiner des évolutions plus contrastées dans le jeu jusqu’ici très feutré des relations politiques entre la monarchie et l’opposition et dans leur perception respective des enjeux nationaux que le consensus saharien finissait par dissoudre dans un unanimisme confortable et pernicieux.
Au-delà de cette procédure parlementaire, l’opposition a cherché essentiellement à en faire un test décisif pour sa crédibilité politique et sa capacité d’union pour les prochaines échéances électorales. Même s’il a feint de négliger ce geste symbolique d’intimidation à l’adresse du Makhzen, le régime a pris conscience des problèmes sous-jacents aux critiques répétées de l’opposition, et a paru décidé à faire des concessions pour apaiser le mécontentement social et atténuer les risques d’une déstabilisation politique pour une économie en mal d’emplois et de concours financiers. À preuve, la consultation par le roi des formations de l’opposition au sujet d’une révision de la Constitution à laquelle l’Istiqlal a fait plusieurs fois allusion dans son discours sur l’État de droit et la démocratisation, partagé à quelques nuances près par des partis de la majorité tels que l’U.C. et le R.N.I. Mise à rude épreuve dans son attitude par rapport à la position du régime sur l’occupation irakienne du Koweït, l’opposition s’est efforcée dans cette crise de préserver la dynamique unitaire en utilisant la thématique du nationalisme arabe à des fins de stratégie politique interne. L’accumulation des pressions internationales - campagne médiatique sur les droits de l’homme, publication du plan de paix de l’O.N.U. sur le Sahara - ainsi que le durcissement des tensions sociales qui se sont surimposées durant toute cette crise ont également conforté la démarche unitaire de l’Istiqlad et de l’U.S.F.P. qui se sont engagés à soutenir la grève générale de décembre 1990, lancée par leurs organisations syndicales apparentées, l’Union générale des travailleurs marocains (U.G.T.M.) et la C.D.T.
À l’occasion des événements tragiques et lourds en pertes humaines qui ont marqué la grève générale à Fès, Tanger et ailleurs, la vie politique nationale s’est emballée dans le sillage des débordements de rues et des excès meurtriers et destructeurs de la violence urbaine ; dans l’enceinte parlementaire où se tient le débat sur l’examen du budget 1991, la bipolarité mouvement national-majorité s’installe dans toute sa raideur en livrant à l’opinion à chaud et en direct l’enterrement médiatique du consensus politique et de la paix sociale laborieusement préservée depuis des années par l’union sacrée autour du Sahara. Au-delà de la critique contre la tiédeur des mesures financières au regard de l’ampleur du déficit social attestée par les dernières émeutes, c’est le système dans sa globalité qui est dénoncé à travers ses fondements, ses rouages, ses méthodes et ses principaux responsables, notamment le ministre de l’Intérieur.
Forts de l’élargissement de leurs atouts politiques et sociaux, les partis de l’Istiqlal et de l’U.S.F.P. n’ont pas pour autant cherché à aller jusqu’à la rupture avec le pouvoir. Aucune de ces formations ne tenait à compromettre, par une démarche radicale prématurée, tous les acquis sociologiques et structurels capitalisés non sans mal au terme de leur dernier congrès.
Dans ses relations avec les mouvements islamistes, le régime s’est montré décidé à contrôler toute forme d’expression concurrente de l’orthodoxie fondatrice et à réprimer toute manifestation jugée attentatoire à l’ordre public. Clandestins, en raison de leur étroite surveillance, les islamistes marocains n’en sont pas moins actifs dans les concentrations urbaines et au sein des universités et des lycées. On estime à une vingtaine environ le nombre des associations religieuses plus ou moins politisées, depuis la section locale du Parti de la libération islamique à Tanger jusqu’aux Frères musulmans de Casablanca. Certains livres religieux mis en vente sur le marché font l’objet de saisies administratives dont les bases juridiques sont contestées par la presse de l’U.S.F.P. ; le principal mouvement, Justice et bienfaisance (Al Adl-wa-al-Ihsan), est dissous ; la plupart de ses dirigeants ainsi que certains membres de la famille du chef de ce mouvement A. Yassine, qui est mis officiellement en résidence surveillée à Salé, sont arrêtés. De nombreux militants sont placés en détention préventive dans d’autres régions du pays. Des procès successifs sont lancés contre le mouvement et les membres de son Conseil de direction, dont la plupart sont condamnés à des peines de prison pour création d’une association non autorisée, subversion politique de la religion et atteinte à l’ordre public.
Al-Islah , le journal de la fraction légaliste du Mouvement de la jeunesse islamique de A. Benkirane, est interdit, témoignant d’un certain divorce politique plutôt que d’une censure véritable de ses thèses « islamistes » qui sont assez proches de la presse religieuse officielle. Ce verrouillage politique de la foi musulmane s’accompagne d’un très gros effort financier décidé par le roi en faveur des imams, des prédicateurs et de l’ensemble des personnels des mosquées. Il reste que l’agitation massive et manifeste des islamistes tout autant que la répression du mouvement ont préoccupé l’opinion et entamé la confiance de la classe politique marocaine, très inquiète devant la montée en puissance de l’intégrisme algérien.

L’« effet Golfe »

Face à la crise du Golfe, le roi a dû gérer avec beaucoup de circonspection les contradictions liées à l’engagement ambivalent du Maroc dans une opération militaire, « au service du droit international » et dans une mobilisation de l’« Occident impérialiste » contre la nation arabe.
Du côté du pouvoir, on s’est attaché à justifier cet engagement, de manière à ne pas heurter la sensibilité toujours présente de l’arabisme dans l’inconscient collectif. Sur le plan juridique, c’est le respect des principes du droit international affirmés dans la Charte de l’O.N.U. et celle de la Ligue des États arabes qui est avancé. Sur le plan diplomatique, c’est la fidélité à une solidarité arabe, maintes fois éprouvée dans la lutte pour la cause palestinienne et l’organisation des conférences sur la paix au Moyen-Orient.
Mais les développements militaires du conflit vont épuiser l’élasticité de la stratégie du « grand écart » et modifier les attitudes des partis politiques et de l’opposition marocaine, jusqu’ici enfermés dans un discours de solidarité périphérique qui les dispensait de choisir clairement leur camp. L’entreprise délibérée de destruction massive de l’Irak transforme considérablement la perception des acteurs et des enjeux du conflit. C’est par rapport au binôme Occident-nation arabe que se positionnent les acteurs marocains et se mobilisent les masses, l’« effet Golfe » ne pouvant plus être appréhendé à la seule aune du rationnel, mais relevant également et surtout de l’émotionnel qui induit une réaction unanime d’identification aux Irakiens et ravive les sentiments d’injustice et d’humiliation que représente cette guerre pour la nation arabe.
Devant la montée de la pression populaire, le roi s’est finalement résigné à autoriser le 3 février une manifestation de soutien à l’Irak qui a rassemblé à Rabat entre 300 000 et 500 000 personnes, dont 10 000 à 20 000 participants appartenant au mouvement islamiste.
La très grande habileté du roi tient précisément à avoir su résister à la tentation répressive et laissé s’exprimer un populisme idéologique qui, en alignant les dominants sur les dominés, a préservé au moins fictivement l’unité apparente de la société marocaine. En cultivant l’unanimisme, les partis eux-mêmes ont cherché, en contrôlant la crise et en s’adaptant à l’opinion publique, à empêcher tout débordement populaire. Mais, au-delà, cette crise du Golfe aura servi en quelque sorte de révélateur institutionnel permettant une nouvelle fois de mesurer les capacités du régime à gérer ses propres contradictions dans des conflits, fussent-ils interarabes, et à en maîtriser les enjeux à son propre profit.
En effet l’État marocain n’en est pas sorti très affaibli, ni sur le plan de sa légitimité, ni dans ses capacités matérielles et financières. La brièveté et l’issue du conflit, tout comme le rôle extrêmement limité de l’intervention des F.A.R., lui ont sans aucun doute permis d’oblitérer son alignement politique, si ambigu soit-il, sur la coalition, et de continuer à bénéficier de l’aide extérieure sur laquelle reposent une grande partie de la solidité du système étatique et la stabilité de l’ordre socio-politique interne. Néanmoins, pour s’assurer les concours financiers occidentaux, le régime marocain a dû faire preuve d’une certaine flexibilité en matière de droits de l’homme, et donner quelques assurances aux revendications intérieures de l’opposition momentanément éclipsées par la crise, sur la réforme des institutions et le « renforcement de l’État de droit ».
La démocratisation en question : changement ou continuité de l’ordre politique ?
La perspective des élections législatives prévues pour la mi-1992 a décidé les deux formations d’opposition, Istiqlal et U.S.F.P., à renouer leur alliance et à constituer un front commun pour l’instauration d’une « démocratie authentique ». Cette réactivation de la dialectique démocratique nationale tient aux effets conjugués et interactifs de plusieurs facteurs d’ordre interne et international : les partis d’opposition et leurs syndicats n’entendent pas laisser se développer cette nouvelle culture de l’émeute comme régulateur des crises politiques et sociales, ni se répéter des phénomènes de violence dont ils risquent de ne pas tirer tous les bénéfices, et qui peuvent faire le lit des islamistes et autres extrémistes. Même si le roi leur paraît encore, comme à beaucoup d’autres groupes politiques et sociaux, le meilleur rempart contre la contagion des mouvements intégristes voisins, et l’arbitre nécessaire entre les luttes d’intérêts et d’influence des clientèles du système, l’opposition a pris l’exacte mesure du poids idéologique des classes moyennes urbaines et de leurs profondes aspirations à faire évoluer le Maroc dans le sens de l’enracinement de l’État de droit, du libre jeu démocratique et des libertés réelles. Les excès de la propagande officielle savamment organisée sous la houlette du ministre de l’Intérieur et d’Ahmed Alaoui ont conduit paradoxalement à des réactions de rejet de l’autoglorification de la personne et du règne de Hassan II. Une lecture plus critique s’est développée dans les milieux urbains à l’égard du système Makhzen, associé à la personne et au savoir-faire du ministre de l’Intérieur Driss Basri. Bien que maîtrisée par le roi, la crise du Golfe a éveillé la conscience démocratique des masses en véhiculant une version sociale et pas seulement instrumentale du nationalisme arabe ; elle n’en a pas moins fragilisé les équilibres traditionnels de la monarchie et réhabilité a contrario les vertus d’une véritable démocratie pour pouvoir échapper à de pareils dérapages.
L’opposition accentue ses critiques sur l’évaluation déficitaire qu’elle fait du régime depuis de nombreuses années par rapport aux normes d’un État de droit et d’une démocratie. Même dans l’affaire du Sahara, elle tend de plus en plus à se désolidariser de l’option référendaire jugée « dépassée » et dangereuse, et à justifier son désengagement, devant les manoeuvres et les atermoiements répétés de la démocratie hassanienne au mépris des conditions du consensus initialement fixées entre elle et le roi. La question sociale centrée autour de l’emploi ne manque pas de l’inquiéter au même titre qu’elle préoccupe l’ensemble des acteurs politiques et des partenaires économiques et sociaux en dépit des bonnes intentions du pouvoir et des premières propositions d’action mises au point par le Conseil national de la jeunesse et de l’avenir (C.N.J.A.) pour endiguer la croissance du chômage et parer aux demandes les plus urgentes des chômeurs diplômés.
Faisant écho aux projets de révision institutionnelle annoncés par le roi, l’Istiqlal et l’U.S.F.P. vont s’engager dans une stratégie d’union centrée sur la réforme des institutions qu’ils considèrent comme la clé du changement.
Ces formations entendent passer de l’opposition critique et concomitante sur les fronts social et parlementaire à l’élaboration d’un programme commun qui soit crédible aux yeux d’une opinion publique désabusée par le jeu politique traditionnel, et qui réponde aux attentes d’une jeunesse en mal de formation, d’insertion et de reconnaissance.
Sur le terrain des droits de l’homme, des progrès sont réalisés, allant des gestes traditionnels et symboliques de clémence aux mesures les plus marquantes dans l’ordre juridique et les pratiques judiciaires du royaume chérifien. Le Parlement adopta à l’unanimité une loi réduisant presque de moitié la durée de la garde à vue et celle de la détention préventive. Le même texte prévoit l’assistance du prévenu par un avocat durant l’instruction, la possibilité d’accorder la liberté provisoire sous caution et l’obligation de soumettre l’accusé à une expertise médicale d’office ou sur demande.
Peu de temps avant la visite du roi aux États-Unis, deux décisions spectaculaires interviennent, reflétant la volonté du Maroc de régler définitivement le douloureux dossier des droits de l’homme. Abraham Serfaty, militant marxiste-léniniste et fondateur du mouvement Ila al Amam, est libéré de la prison de Kénitra, où il purgeait depuis dix-sept ans une peine de réclusion à vie, sans avoir bénéficié d’une grâce ni d’une amnistie. Afin que nul ne donne l’impression de céder sur le fond et de renier ses convictions, les autorités marocaines ont choisi une solution juridique pour le moins spécieuse - la « découverte » de la nationalité brésilienne d’A. Serfaty - pour justifier l’expulsion vers la liberté du plus ancien prisonnier de conscience du monde depuis la libération de Nelson Mandela. Quelques jours après, le bagne de Tazmamert, cette prison « fantôme » qui aux dires des autorités n’existait que dans l’imaginaire des gens malveillants, était rasé et les détenus qui y croupissaient depuis 1973 dans des conditions qualifiées d’« effroyables » par Amnesty International étaient transférés dans des établissements pénitentiaires à Kénitra et Meknès pour y être « remis en forme ».
En 1992, l’idée du changement institutionnel paraît acquise dans l’esprit de tous les acteurs politiques et semble s’imposer de manière évidente comme une nécessité à la fois politique et juridique. L’intégration effective des forces politiques au système monarchique ainsi que l’adhésion plus ou moins explicite aux spécificités religieuses et historiques de la société marocaine fournissent la stabilité politique indispensable à la mise en oeuvre de changements en même temps qu’elles vont en définir les limites. Loin de remettre en cause le régime et ses principes fondateurs, la revendication unanime et prioritaire a porté sur la moralisation des consultations électorales et le déroulement d’« élections libres, loyales et crédibles », principale condition à l’approfondissement de la démocratie et à la consolidation des institutions. La deuxième exigence, encore plus politique, concernait la constitution d’un gouvernement véritablement représentatif de forces politiques homogènes et chargé d’appliquer le programme d’action qui lui a valu la confiance du corps électoral.
Faisant écho à ces demandes, le roi annonce une révision de la Constitution sans y inscrire pour autant le problème de l’autonomie du gouvernement sinon sous la forme de l’« établissement d’un meilleur équilibre entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ». L’annonce d’un référendum constitutionnel relance la vie politique et anime les espoirs d’une ouverture plus marquée du jeu politique. Sitôt le calendrier fixé, les cinq principaux partis d’opposition (Istiqlal, U.S.F.P., U.N.F.P., O.A.D.P. et P.P.S.) se sont regroupés pour conjuguer leurs efforts. Ce Bloc démocratique, qui rappelle la formation d’un Bloc national (Koutlah Watania) à des moments déterminants (dans les années 1970) de l’histoire marocaine, a aussitôt publié une Charte nationale définissant le cadre institutionnel et les objectifs de son action politique : parmi ceux-ci, une réforme constitutionnelle profonde, la démocratisation et la modernisation des rouages de l’État et la formation d’un gouvernement représentatif de la majorité populaire.
Sans aller jusqu’à céder à toutes leurs revendications, le roi entend offrir à l’opposition des gages d’ouverture dans la préparation et la sincérité du scrutin. L’âge de la majorité électorale est abaissé de vingt et un à vingt ans, la présidence des bureaux de vote, auparavant dévolue au préfet ou à l’autorité locale, est confiée au président du conseil municipal, et l’éventualité d’une alternance gouvernementale n’est pas écartée.
Quant au projet de révision soumis à référendum le 4 septembre, les amendements apportés vont dans l’ensemble dans le sens des propositions de l’opposition sans répondre pourtant aux attentes qu’elle jugeait essentielles pour traduire de véritables avancées démocratiques. Résultat de consultations publiques plus régulières et plus approfondies que pour ses prédécesseurs, le nouveau texte n’est pas l’expression d’un consensus sur les aspects structurels de la réforme des institutions. Tout au plus reflète-t-il une volonté commune des représentants politiques d’adhérer à un même discours juridique et d’aboutir à un projet de réformes acceptables et adaptées au climat de consensus que connaît le pays. Le gouvernement se voit doté d’un nouveau statut juridique, qui lui confère une certaine autonomie et renforce sa cohésion interne ; la position du Premier ministre est confortée du fait de son pouvoir de proposition dans la nomination des autres ministres, mais son rôle de chef de gouvernement n’est toujours pas reconnu, puisque sa fonction reste limitée à la coordination et non à la direction des activités gouvernementales. Le Parlement se voit confier l’investiture du gouvernement, et son pouvoir de contrôle sur l’action gouvernementale est renforcé par la possibilité de créer des commissions d’enquête. En matière de libertés et d’État de droit, le projet comporte des éléments de réformes significatifs : l’affirmation dans le préambule de l’attachement du Maroc aux droits de l’homme, tels qu’ils sont universellement reconnus, la création d’un Conseil constitutionnel se consacrant à titre principal au contrôle de la constitutionnalité des lois, et dont la saisine est élargie au profit du quart des membres de la Chambre des représentants, la soumission de la promulgation des lois à un délai de trente jours.
En dépit des larges concessions que le projet de révision accordait à ses revendications, l’opposition s’est montrée divisée sur l’appréciation globale du texte, l’Istiqlal et l’U.S.F.P. étant même très déçus par ses insuffisances notoires à propos du pouvoir assigné au gouvernement en tant qu’organe exécutif, et des moyens législatifs conférés au Parlement. À l’exception du P.P.S. qui, s’estimant satisfait sur le fond, se prononçait pour le oui au projet de Constitution, les autres partis du Bloc démocratique décidaient après des débats aussi longs qu’animés la non-participation au scrutin référendaire. La grogne de la base militante des jeunes et des syndicalistes a beaucoup joué dans le choix de ce compromis boiteux, qu’ils ont imposé à leurs dirigeants pour s’opposer à une réforme jugée trop superficielle et « complice de la monarchie absolue ». Malgré les consignes de boycottage données par l’opposition, la révision constitutionnelle fut approuvée à une écrasante majorité le 4 septembre 1992, avec 99,98 p. 100 des suffrages exprimés, et avec un taux de participation de 97,4 p. 100.
S’appuyant sur des révélations et des témoignages avérés de truquage, l’opposition a qualifié de « ridicules » les résultats annoncés, notamment d’un taux de participation jamais enregistré de mémoire d’expert, et déploré la « perte de crédibilité du processus démocratique au Maroc dans l’opinion internationale ». L’Istiqlal et l’U.S.F.P. n’ont pas pour autant remis en cause leur participation aux élections communales prévues pour le 16 octobre. Ces élections se sont déroulées dans une atmosphère de relatives transparence et crédibilité, et leur résultat a comporté de nombreuses surprises. Tout d’abord le franc succès du R.N.I. arrivé en tête avec 22 p. 100 des sièges, bien implantés dans le monde rural et les villes moyennes. Il précède les sans-appartenance politique (S.A.P.), ces personnalités indépendantes accusées par l’opposition d’avoir été suscitées par le ministère de l’Intérieur, qui ne recueillent que 13,9 p. 100 des sièges alors qu’ils affichaient le plus grand pourcentage de candidats. La deuxième surprise a concerné l’U.C., premier parti politique de la majorité sortante, qui obtient 13,8 p. 100 des sièges et dont la quasi-totalité des membres du bureau politique échoue. L’Istiqlal, classé quatrième, perd également du terrain avec 12,50 p. 100, lui qui briguait de 50 à 60 p. 100 des sièges et a pratiquement comme l’U.C. le même nombre d’élus, alors que le nombre de circonscriptions a augmenté de 30 p. 100. Autre déçu, le P.N.D. qui, avec un score de 7,6 p. 100, se place au septième rang des formations politiques alors qu’il occupait le quatrième en 1983 avec 11,90 p. 100 des sièges. Du côté des satisfaits, on trouve les partis à dominante berbère M.P. et Mouvement national populaire (M.N.P.) que la concurrence a plutôt stimulés et confortés puisque au total ils remportent 22 p. 100 des sièges contre 12 p. 100 en 1983, avec de bons scores dans leurs terroirs naturels du Rif, du Moyen et du Haut Atlas. Restent l’U.S.F.P. et le P.P.S. qui ne réalisent pas dans l’ensemble les scores correspondant à leurs espérances et à la campagne active qu’ils ont menée. Ils enregistrent toutefois un progrès par rapport aux précédentes communales, avec 7 p. 100 des élus au lieu de 3,48 p. 100 en 1983 pour l’U.S.F.P., qui dirigera les deux tiers des communes de Casablanca et de Rabat, et 0,82 p. 100 pour le P.P.S. au lieu de 0,12 p. 100.
Ces résultats ont été diversement accueillis et interprétés par les autorités et les formations politiques, le ministère de l’Intérieur se félicitant de la « transparence » des élections et parlant de « vote sanction visant les élus en place », tandis que l’opposition dénonçait le dévoiement du jeu électoral par l’achat notoire des suffrages populaires et la manipulation des listes électorales par les transferts et les recrutements d’inscrits non résidents dans de nombreuses circonscriptions. En réalité, ces élections permettent de dégager de nouveaux enseignements sur les changements latents dans les comportements politiques et les relations au politique que traduisent certains indicateurs : le taux de participation qui semble refléter une certaine désaffection, voire un rejet du mode de gestion précédent des affaires communales, un chiffre qui cache une latence sociale où l’on peut reconnaître tous les exclus, et les « clients » du C.N.J.A. en quête d’un emploi et d’un avenir crédible ; le score aussi important qu’étonnant des S.A.P., soupçonnés par l’opposition de complicité stratégique avec l’administration, alors qu’on peut voir dans leur élection une manière de privilégier le « parler vrai », la compétence et une certaine éthique dans l’exercice de la charge communale.
Sitôt après l’annonce de la tenue des élections législatives, l’opposition a multiplié les mises en garde à l’adresse du gouvernement pour rétablir un climat de détente politique et engager un dialogue sérieux sur les conditions de sincérité du processus démocratique. Forts des leçons du scrutin communal, et inquiets de l’apparition du malaise social, les partis d’opposition n’entendent pas participer à ces élections sans être associés à leur préparation et sans obtenir l’assurance que le futur scrutin ne sera pas « affecté par l’argent ». Estimant que la commission nationale - où ils siègent avec le gouvernement - chargée de superviser les opérations électorales ne « remplissait pas convenablement son rôle », les partis du Bloc démocratique décidaient en février 1993 de suspendre leur participation. Devant le sérieux et l’intransigeance de leurs revendications formulées dans un mémorandum, le roi décide de reporter les élections législatives du 30 avril au 25 juin pour se donner le temps et les moyens d’offrir au Maroc comme à l’étranger « l’image réelle du pays » au terme « d’un jour de clarté, de transparence et d’honnêteté ». Le contexte politique passablement terni par les affaires de Noubir Amaoui, secrétaire général de la C.D.T. condamné pour « propos injurieux », et du commissaire Tabet, condamné à mort pour viols, se prête à la recherche d’un accord sur les conditions et les garanties de la consultation. Un dispositif est mis sur pied par le gouvernement faisant droit aux principales revendications de l’opposition sur la révision des listes électorales, le contrôle des votes par les magistrats et l’accès des partis en lice aux médias officiels. De quoi inviter les partis du Bloc démocratique, notamment l’Istiqlal et l’U.S.F.P., à faire taire les résistances internes de leur base militante et de certaines fédérations locales, et à s’engager dans la compétition électorale avec l’espoir de recueillir les fruits d’une stratégie d’union fondée sur l’élaboration d’une plate-forme et de candidatures communes.
Amorcée dans un cadre juridique relativement équitable et dans un contexte d’ouverture politique, la campagne électorale s’est déroulée dans un climat idéologique plutôt consensuel ponctué par des discours programmes assez proches tant dans leurs objectifs économiques et sociaux que dans leurs références islamiques.
Combinant les techniques modernes de la médiatisation du débat politique et les procédés traditionnels du recrutement électoral clientéliste, cette campagne a été l’occasion d’aborder quelques grands thèmes de sociétés et autres sujets à risques jusqu’ici passés sous silence dans l’opinion publique. Plus animée en ville qu’à la campagne, elle n’a pas toujours permis de mobiliser une jeunesse marocaine partagée entre sa constante réserve devant l’inanité des jeux électoraux d’une classe politique qui lui paraît peu représentative du pays réel et son scepticisme sur la capacité réelle de ses représentants politiques à relever les défis économiques et sociaux. Les vrais enjeux de ces élections lui paraissent insaisissables, et difficiles à infléchir dans la mesure où elle a conscience que le pouvoir est ailleurs, du côté du Palais où se décide la véritable politique du pays. D’ailleurs, et comme s’il paraissait indifférent aux changements éventuels issus des urnes, le roi a ordonné à son Premier ministre de préparer à quelques jours du scrutin un programme économique de développement à moyen et long terme.
Expression générale de ce désintérêt ou marque significative de protestation contre le travestissement du jeu électoral par l’administration, le taux de participation a été faible (62,75 p. 100) et, paradoxalement, l’a été beaucoup plus à la campagne qu’en ville.
Les résultats de ce premier tour au suffrage universel direct ont consacré une très nette poussée des deux principales formations de l’opposition, l’Istiqlal et l’U.S.F.P. qui, à la faveur des candidatures communes, obtiennent respectivement 43 et 48 sièges. Tout en devançant les partis de la majorité sortante (M.P., R.N.I. et U.C.) qui emportent 32, 28 et 27 sièges, l’opposition n’apparaît pas totalement majoritaire puisque, malgré l’apport des 6 élus du P.P.S. et des 2 élus de l’O.A.D.P., elle ne parvient à rassembler que 99 députés au regard des 118 députés que peut revendiquer la nouvelle majorité élargie au P.N.D. et au M.N.P. Ce succès numérique permet néanmoins de crédibiliser la volonté d’ouverture démocratique du roi, même si de nombreuses et flagrantes violations ont marqué le vote dans plusieurs régions. Il autorise même certains responsables et commentateurs politiques à avancer l’hypothèse d’une alternance vers une nouvelle coalition majoritaire et gouvernementale, dont la Koutlah serait le noyau dur. Le très large renouvellement du Parlement, où 187 nouveaux élus dont 2 femmes font leur entrée, accréditerait également la tentation du pouvoir d’opérer un réel changement gouvernemental et d’engager le pays dans une « cure d’alternance » destinée à combler le déficit social et à accroître la justice fiscale. L’élection du dernier tiers (111) des députés au suffrage indirect devenait alors le principal enjeu de ces desseins politiques, puisqu’elle devrait dessiner la nouvelle configuration majoritaire du Parlement. Au terme de ce dernier scrutin tenu en septembre 1993, les partis d’opposition ne totalisaient que 123 sièges, restant assez loin de la majorité absolue de 167 sièges que la majorité sortante pouvait tout juste atteindre avec l’appui des 13 voix des divers droite et indépendants. Grand perdant de ces élections, le R.N.I., qui avait quitté la majorité sortante et opéré un recentrage vers l’opposition dans la perspective d’une alternance « socio-démocrate », ne permettait pas d’envisager avec ses 41 sièges une coalition mathématiquement majoritaire. En dépit d’un progrès notable en sièges, l’U.S.F.P. demeurant avec ses 52 députés le plus important groupe parlementaire, le Bloc démocratique était amené à renouer avec son dilemme historique : refuser de participer à des élections dont il ne peut maîtriser les règles ni infléchir la signification réelle qui dans l’esprit du roi les assimile au choix populaire de simples conseillers du prince, ou bien espérer dynamiser la vie politique et réformer par avancées successives le système de l’intérieur, au risque de cautionner le jeu malsain et préfabriqué d’une démocratie formelle distillée à dose homéopathique. Une première réponse à ce dilemme est apparue du côté de l’U.S.F.P., sous la forme de la démission d’Abderrahmane Youssoufi, le secrétaire général qui avait succédé au leader historique de cette formation, A. Bouabid, décédé en janvier 1992. Présentée comme une protestation contre les « truquages de l’administration » et « le climat général » des dernières élections, la démission de cette personnalité très respectée pour son intégrité et son sens du dialogue signifiait surtout le refus définitif de cautionner une participation quelconque de l’U.S.F.P., au prochain gouvernement, comme certains pouvaient encore l’envisager après le dernier scrutin de septembre. La deuxième réponse, dans le droit-fil de cette prise de position, a été la décision prise en commun par l’U.S.F.P. et l’Istiqlal de rester dans l’opposition et de préserver leur unité en refusant toute responsabilité gouvernementale.
Engagées pour sortir du blocage et parvenir dans l’esprit de la nouvelle Constitution à former un gouvernement homogène et adapté à la signification politique des dernières élections, des consultations entre le roi et les différentes formations politiques aboutissent à un constat d’échec. Le roi s’est déclaré « consterné » par les exigences de l’opposition qui souhaitait, outre l’annulation des élections du tiers des députés au suffrage indirect, détenir le poste de Premier ministre et les départements stratégiques des Affaires étrangères, de la Justice et de l’Intérieur : une revendication qui rappelait étrangement le temps des premières luttes et des tractations décisives de l’indépendance entre la monarchie et le Mouvement national qui prétendaient convertir leur capital respectif de légitimité historique en contrôle hégémonique du pouvoir d’État. Estimant que les revendications ministérielles de l’opposition étaient infondées, dès lors qu’elles touchaient des domaines d’action relevant et du pouvoir d’État et de la tradition du Makhzen, le roi décide de reconduire Karim Lamrani à la tête d’un cabinet essentiellement composé de technocrates. Divers ministères clés ne changent pas de titulaires, Abdellatif Filali conservant les Affaires étrangères, Driss Basri cumulant toujours l’Intérieur et l’Information, tandis que le portefeuille de la Justice est confié à un universitaire spécialiste de droit pénal Alaoui Machichi. Autres faits marquants, la création d’un ministère délégué chargé des Droits de l’homme attribué également à un universitaire, Omar Azziman, co-fondateur de l’O.M.D.H. dont il démissionna pour protester contre les tentatives de contrôle politique de l’association par l’U.S.F.P. ; l’entrée au gouvernement d’un représentant de la communauté juive du Maroc, Serge Berdugo, qui se voit confier le ministère du Tourisme.
La carte politique du Maroc issue de ces élections renvoie une image de synthèse qui reproduit assez fidèlement les caractéristiques profondes de la réalité sociale et les déterminants complexes du système politique.
Le profil sociologique, les contours géographiques, les tonalités idéologiques de la plupart des partis politiques n’ont pas sensiblement varié : l’Istiqlal et l’U.S.F.P., monstres sacrés du nationalisme marocain, demeurent toujours aussi urbains et représentatifs des classes moyennes, le Mouvement populaire reste rural et berbère, le R.N.I. toujours aussi composite et accommodant... Le second tour de ces élections au suffrage indirect conserve sa fonction d’accélérateur ou de régulateur majoritaire pour renforcer ou compenser selon les cas les résultats au suffrage direct du premier tour. La répartition des tendances politiques continue de recouper globalement le partage socio-démographique de la population marocaine, la population urbaine soutenant les options pour un renouvellement des idées, des structures et des politiques publiques, le monde rural appuyant plutôt les notables et leur pouvoir traditionnel d’allocation de ressources et de redistribution d’influence. En fait, les vrais changements ont porté sur le partage quantitatif des sièges, le renouvellement physique et socio-professionnel du personnel parlementaire et sur la perception de la logique électorale : la Koutlah progresse numériquement, le niveau de formation est dans l’ensemble nettement supérieur et, enfin, l’opinion publique a davantage intégré et mesuré, vraisemblablement à la faveur du débat constitutionnel, le nouvel enjeu de la relation entre la majorité parlementaire et la formation du gouvernement... Sans doute ces changements étaient-ils eux-mêmes induits par une libéralisation plus poussée et une transparence plus affirmée dans le déroulement et le contrôle des consultations.
Au total, si les règles du jeu ont effectivement changé, on peut se demander sur le fond si leurs effets innovants ne se sont pas limités à une simple « transition immobile » du système politique marocain. La consultation des partis politiques par le roi a conduit à la formation d’un gouvernement directement lié à sa personne et à ses options, et largement étranger à la majorité électorale, dans la pure tradition de la prééminence de la monarchie et de la fonction arbitrale du Makhzen. En s’attachant à privilégier la clientélisation par rapport à la politisation de la société, et à reconduire les pratiques administratives de contrôle politique, le pouvoir entretient un jeu subtil certes de manipulation et d’exclusion calculée, mais qui demeure peu propice au changement des moeurs électorales comme à la gestation d’une culture démocratique auxquelles aspire une jeunesse nombreuse. Sans doute devra-t-il méditer le vrai message peut-être à retenir de ces élections, à savoir le fort pourcentage d’abstentions et de votes nuls qui symbolise la protestation d’une société civile en gestation contre la reconduction d’un jeu à « somme nulle » et aux « enjeux préfabriqués ».

4. La « marocanité » du Sahara en suspens

Conforté par les succès militaires de sa stratégie des « murs » et accroché à sa position du référendum défendue à Nairobi, le Maroc a écarté tout espoir d’un règlement équitable et concerté, que la relance de la dynamique unitaire maghrébine laissait entrevoir. Pourtant, certains milieux d’affaires voire politiques finissaient, en raison du poids financier de cette guerre d’usure, par s’accommoder d’une solution de repli ou d’un accord de partage. Le Polisario continue pour sa part à accroître l’isolement diplomatique du Maroc au sein de l’O.U.A. et de l’O.N.U. pour l’obliger à se plier aux résolutions des deux organisations internationales. Pour en faciliter la mise en oeuvre, deux séries de conversations sont organisées entre le Maroc et le Polisario, mais sans succès. Des divergences profondes continuent de les opposer, sur les conditions et la finalité du plan de paix, le Maroc s’appuyant sur la politique de « marocanisation » du territoire saharien pour se préparer à accepter un référendum contrôlé et confirmatif, le Polisario se fondant sur la reconnaissance internationale de « la réalité étatique » de la République arabe sahraouie démocratique pour faire entériner par un référendum l’autodétermination du peuple sahraoui. Prenant le relais de l’O.U.A., l’O.N.U. parvient après de nombreux contacts officiels et secrets, et au terme d’une mission sur le terrain, à élaborer un plan de paix qui est remis en août 1988 et qui paraît satisfaire le Polisario et le roi Hassan II. En effet, la perspective d’une solution référendaire s’inscrit dans un contexte politique et diplomatique qui paraît d’autant moins préoccupant pour le Maroc qu’il a acquis définitivement la maîtrise militaire du terrain et accompagné cette emprise par un effort considérable d’encadrement administratif et de modernisation économique du territoire.
En outre, le Polisario, longtemps récusé comme autorité légitime et perçu essentiellement comme un appendice algérien du leadership de Boumediene, ne représentait plus la même menace politique depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec l’Algérie de Chadli Benjedid et le rapprochement des États maghrébins au plus haut niveau. Ainsi le roi finit-il par accepter la proposition d’un référendum selon la recommandation du secrétaire général de l’O.N.U., en août 1988, et par recevoir à Marrakech une délégation du Polisario, en janvier 1989. Une fois adopté par le Conseil de sécurité, le plan de règlement global va susciter une série de critiques au sein de toute la classe politique, et notamment dans l’opposition qui en conteste les « visées indépendantistes » et « les atteintes à la souveraineté du Maroc ». Pour les partis de l’U.S.F.P., du P.P.S. et de l’Istiqlal, ce référendum est devenu « caduc et dépassé », et sa tenue serait une épreuve difficile pour le régime marocain en raison des incertitudes qui pèsent sur la coopération du partenaire algérien et des risques de turbulence psychologique et politique qui peuvent se manifester au sein de l’armée et de la population sahraouie. Cette surenchère de l’opposition prend une signification tout autre que la simple reconduction de son soutien : c’est pour elle une manière de souligner que cette question est « l’affaire personnelle du roi » et de lui faire assumer l’entière responsabilité du traitement de ce dossier par le passé comme pour l’avenir. Dans l’esprit du régime, le Maroc doit se servir de l’idée du référendum, dont il a accepté le principe, pour conforter un état de fait plutôt qu’apporter une solution à un problème qu’il réfute et encore moins chercher à faire reconnaître une entité nationale « autre ».
La mise en oeuvre de ce référendum va buter sur le désaccord entre le Maroc et le Polisario à propos des critères d’identification de l’électorat sahraoui. Le Polisario exige le respect scrupuleux du recensement espagnol de 1974 comme « critère unique des votants » tandis que le Maroc veut y inclure tous ceux qui actuellement vivent au Sahara et qui sont pour l’occasion d’authentiques Sahraouis. Aucune partie n’étant prête à accepter une solution qui conduirait à une défaite au référendum, le plan de paix était réduit à une pure fiction et l’O.N.U. contrainte par « souci d’impartialité » à repousser l’échéance jusqu’à la conclusion d’un accord sur les conditions pratiques de la consultation. Inquiétées par les déclarations des nouveaux dirigeants algériens qui se disaient contraints de respecter la « parole de leur pays » en tant qu’héritier d’une « pratique politique », les autorités marocaines ont même envisagé de traiter avec l’Algérie pour négocier un accord reposant naturellement sur la reconnaissance de la marocanité du Sahara, assortie de mesures d’autonomie régionale sur le modèle des Länder allemands. Le secrétaire général du Polisario acceptait même, pour sortir de l’impasse le plan de paix, d’ajouter aux 70 000 Sahraouis recensés une fourchette de 1 à 10 p. 100 correspondant aux personnes que la conquête espagnole de leurs zones de nomadisme avait contraintes à aller se réfugier dans le territoire marocain ; il refusait cependant catégoriquement d’intégrer comme le demandait Rabat les 120 000 personnes supplémentaires qui auraient été déplacées durant la période coloniale.
Tout en invitant le Maroc et le Polisario à faire des efforts exceptionnels pour assurer le succès du plan de paix et à écarter toute provocation, le Conseil de sécurité n’a pu s’opposer à la décision marocaine d’étendre aux provinces sahariennes le déroulement des élections locales et nationales. En dépit de deux rencontres entre chefs de tribus organisées par l’O.N.U. en juin 1990 et novembre 1992 à Genève et de discussions « directes » tenues au printemps de 1993 à Laayoun en présence du représentant spécial de l’O.N.U., aucun accord n’a pu se dégager sur la définition du collège électoral pour l’autodétermination. Devant l’impossibilité évidente d’organiser le référendum avant la fin de l’année 1993, conformément à l’ultime échéance adoptée par le Conseil de sécurité, l’O.N.U. s’est résignée à différer la consultation au milieu de l’année 1994 avec un calendrier détaillé des pourparlers directs qui devra faire l’objet d’un rapport du secrétaire général Boutros Boutros-Ghali. Dans cette attente, fort d’un succès militaire que le Polisario cherche toujours à précariser par des raids isolés et par la menace constante d’une reprise de la guérilla, le Maroc ne négligera certainement aucune démarche diplomatique ni aucune argumentation juridique pour faire aboutir ce plan de paix qui ne doit dans l’esprit de ses dirigeants que se surimposer à une récupération des « provinces sahariennes » largement engagée sur le plan économique et consacrée dans l’ordre juridique interne par les dernières consultations électorales de leurs populations. La marche de 30 000 volontaires du Sud marocain organisée en 1991, sorte de remake de la Marche verte, le soutien massif de l’État au développement économique de la région et à la promotion d’une classe d’entrepreneurs locaux, la défense résolue d’une conception extensive et exclusive de la territorialité marocaine du corps électoral illustrent la détermination du Maroc à poursuivre une stratégie d’épuisement psychologique des Nations unies et d’isolement politique et diplomatique du Polisario. L’usure du temps s’y ajoutant, les ralliements successifs de responsables sahraouis et non des moindres, comme Brahim Hakim, ont fortement ébranlé la cohésion interne et la légitimité internationale d’un mouvement qui a toute raison de redouter au côté d’une Algérie en pleine incertitude que, avec ou sans référendum de l’O.N.U., le Sahara occidental devienne marocain.

5. L’économie marocaine à l’épreuve

Pendant les quinze années qui ont suivi l’indépendance, les autorités marocaines ont porté la plupart de leurs efforts sur la reconversion des structures économiques héritées du Protectorat en vue d’établir les fondements d’une véritable « économie nationale ». Cette politique, axée principalement sur la valorisation des ressources naturelles et la reprise en main progressive de l’appareil de production, s’est appuyée sur un interventionnisme étatique important, et a donné lieu à la mise en place d’un processus de planification à partir des années 1960.
Au terme de cette période, les plans mis en oeuvre n’ont pas permis de surmonter la persistance d’une très faible croissance de la production globale, l’aggravation du chômage, l’insuffisance des taux d’épargne et d’investissement, ni les difficultés liées à une balance des paiements très vulnérable.
Ainsi assiste-t-on, à partir de 1968, à une volonté réelle d’accroître le dynamisme de l’économie, ne serait-ce que pour mieux prendre en compte la pression démographique de plus en plus sensible. Le plan 1968-1972 et davantage encore le plan 1973-1977 portent la marque de ce volontarisme, à peine teinté d’égalitarisme social, et accompagné d’une stratégie de développement centrée sur des objectifs de croissance maximale. Si les résultats des premières tranches annuelles témoignent d’un développement réel, l’année 1977 va cependant reproduire les traits structurels des années passées, notamment le déficit alimentaire, l’augmentation du taux d’endettement et la hausse des prix, aggravés par les effets pervers de la crise économique des pays capitalistes et le poids financier de la guerre du Sahara.
Pour réduire l’ampleur des déséquilibres, un plan triennal de stabilisation est adopté pour la période 1979-1980 visant à maintenir en priorité les équilibres financiers. Cette politique qui conduit les pouvoirs publics à abandonner l’option industrialiste du plan précédent ouvre une période de désinvestissement et de récession, sans que les équilibres s’améliorent pour autant. L’État est submergé par le gonflement de ses charges courantes et doit continuer de financer son déficit en recourant au marché financier international. De 1977 à 1980, l’endettement du pays passe de 3,9 millions à 7,1 millions de dirhams. Pour rompre avec cette thérapeutique de pause, un plan quinquennal ambitieux est adopté en 1981, qui prévoit un taux de croissance annuel de 6,5 p. 100 et qui est placé sous le signe de la « relance économique et de mobilisation de toutes les ressources et potentialités tant humaines que matérielles ».

Le plan de relance 1981-1985 : un projet ambitieux, des résultats limités

Tout en s’inscrivant dans une perspective de développement à long terme, ce plan de relance mise sur un important effort d’investissement (130 milliards de dirhams sur cinq ans) tant public que privé, principalement dans les domaines de l’industrie et de l’énergie. Le développement de ces secteurs reste fondé sur la valorisation des phosphates et la promotion des exportations de biens de consommation. Les objectifs prioritaires visent à l’amélioration des conditions de vie de la population rurale, à la réduction du déficit alimentaire avec l’aménagement et la mise en valeur des zones bour , au redressement de la balance commerciale et à la stabilisation du chômage. Les résultats des deux premiers exercices ont très vite témoigné de l’incapacité de ce schéma de développement à impulser une véritable relance comme à assainir une situation financière des plus difficiles. En 1981, les déficits du budget et de la balance des paiements accusent de très fortes progressions par rapport à 1980, tous les indices de la production sont en baisse sensible, l’investissement public recule, et le P.I.B., pour la première fois depuis 1986, enregistre un pourcentage négatif (- 1,6 p. 100). Le besoin de financement extérieur du pays atteint la somme critique de 14,2 milliards de dirhams, et les réserves de change ne représentent plus que seize jours d’importations. En 1982, les indicateurs économiques qui sont tout aussi préoccupants amènent les autorités à réviser en baisse les objectifs de croissance (de 6,5 à 4 p. 100) et à adopter une plus grande rigueur budgétaire et financière. Les fondements du modèle de financement - liés essentiellement à la maximisation des exportations - se sont révélés inopérants, certains secteurs tels que les phosphates, le textile et les agrumes étant de plus en plus exposés à la concurrence internationale ou à un rétrécissement du marché.

1983-1992, une économie sous tutelle : financement de la dette et politique d’ajustement

En 1983, devant l’aggravation patente des déficits du commerce extérieur et de la balance des paiements, le gouvernement finit par céder aux recommandations de la Banque mondiale et du F.M.I., en faisant adopter en août un plan d’austérité assorti de quelques mesures sociales destinées à limiter la hausse des prix des denrées alimentaires de base. Le Maroc s’engage sous la tutelle sévère et exigeante du F.M.I. dans un « programme d’ajustements structurels économiques et financiers » qui lui permet d’obtenir des facilités de prêts et surtout le rééchelonnement de sa dette extérieure qui atteint 13 milliards de dollars à la fin de 1983. En corollaire de ce soutien financier, le Maroc va prendre une série de mesures d’assainissement et de restructuration de l’économie dans le droit-fil des orientations néo-libérales du F.M.I. qui sont une restauration des équilibres financiers impliquant une réduction importante des dépenses publiques, la promotion des activités exportatrices seules à pouvoir rapporter les devises nécessaires au paiement de la dette, une privatisation de l’appareil productif et bancaire et une insertion plus poussée dans le marché mondial par une libéralisation totale des importations. Les premières mesures seront d’ordre budgétaire et monétaire : réduction des investissements de l’État et des créations d’emplois dans la fonction publique, pression sur les salaires, baisse des subventions à la consommation, contrôle rigoureux de la masse monétaire, relèvement des taux d’intérêt, poursuite de la dépréciation du dirham, etc. Dès 1984, et parallèlement à cette action de stabilisation, les autorités marocaines amorcent une restructuration de l’économie visant à en « augmenter la rentabilité et l’efficacité » ainsi que le « potentiel d’exportation ». Entre 1984 et 1990, le système fiscal subit d’importantes modifications avec l’instauration successive de la taxe à la valeur ajoutée, de l’impôt sur les sociétés, de l’impôt général sur le revenu et d’un nouveau dispositif de fiscalité locale ; la fiscalité douanière fait également l’objet de divers aménagements, et les codes d’investissement sont révisés.
Avec un montant estimé en 1989 à 20 millions de dollars, l’acuité du problème de la dette semblait infirmer l’efficacité de la thérapeutique de l’ajustement structurel et justifier les impératifs de « pause » ou de « correction » dans les développements économiques et sociaux de cette politique, demandés aussi bien par le patronat marocain que par la Banque mondiale elle-même.
Les réformes entamées à l’égard du secteur public se traduisent par le désengagement de l’État des entreprises de caractère industriel ou commercial et par l’introduction d’une logique de marché dans le fonctionnement des autres. Une liste de cent douze entreprises privatisables est établie en 1989 avec un calendrier et un dispositif réglementaire pour leur cession au secteur privé. La libéralisation des prix et celle du commerce extérieur ont été instituées dans le même esprit d’efficacité et de redynamisation des politiques industrielles et commerciales. L’exportation a bénéficié de mesures particulières de promotion et d’incitation en direction notamment des « investisseurs étrangers », avec la suppression de la condition de marocanisation ainsi que la levée du contrôle de l’Office des changes pour le transfert des capitaux et revenus. La politique agricole n’a pas échappé au mouvement de privatisation et de désengagement de l’État, de même que les secteurs de l’éducation et de la santé dont les niveaux supérieurs ont été progressivement cédés au secteur privé ou gérés selon la logique du marché. Cette politique de rigueur monétaire et financière a conduit à une sensible réduction de l’effort d’investissement de l’État et à un ralentissement du rythme de croissance qui s’est situé à une moyenne de 4 p. 100 entre 1983 et 1989. Compte tenu de la croissance démographique (2,4 à 2,6 p. 100 par an), le revenu par tête s’est à peine accru de 1 à 1,5 point en moyenne annuelle, et la situation de l’emploi en a été affectée négativement. Si l’inflation a pu enregistrer une baisse notable, passant de 8,8 p. 100 en moyenne entre 1983 et 1986 à 2,7 p. 100 entre 1987 et 1989, les autres déséquilibres sont demeurés inquiétants, notamment la balance des paiements avec un service de la dette extérieure qui, malgré divers rééchelonnements, continuait en 1989 à représenter 42 p. 100 des recettes fiscales et 30 p. 100 des recettes d’exportation de biens et services.
Bien que jugée satisfaisante au vu de ses résultats chiffrés en 1991 et d’une forte croissance due à une campagne agricole exceptionnelle, l’économie nationale reste fragile, et le Maroc continue d’être classé parmi les pays à risque important pour les banques internationales et les investisseurs étrangers. Le poids de sa dette extérieure qui demeure très lourde (21,1 millions de dollars en 1991) y contribue largement, d’autant que d’autres incertitudes demeurent : la faible diversité de ses produits exportés, notamment, au point que la perte d’un gros marché sur les phosphates ou une mauvaise saison agricole suffisent à creuser le déficit extérieur et à ralentir la croissance ; la montée persistante du chômage et des inégalités sociales qui ont ranimé en 1991 le débat sur les coûts sociaux et les effets pervers de la politique d’ajustement structurel. Cette politique a en effet creusé les écarts de revenus et de statut entre citadins et ruraux, petite bourgeoisie et bourgeoisie nationale, secteur productif et secteur informel, en même temps qu’elle a renforcé l’assise financière et les appétits d’enrichissement des groupes et/ou grandes familles marocaines.
En 1992, l’activité économique marocaine a connu le plus profond creux conjoncturel de son histoire d’après l’indépendance. La tendance dépressive s’est progressivement propagée et a affecté par ricochet à travers les revenus les évolutions des principales composantes de la demande, notamment de la consommation.
La sécheresse et la baisse des exportations constituent les facteurs exogènes qui ont principalement déterminé ce repli conjoncturel, mais les orientations de la politique économique ont aussi affecté la physionomie générale de l’économie.
En effet, au cours de 1992, cinquième et dernière année d’un plan économique et social tombé dans l’oubli et totalement absent des discours officiels, l’action des pouvoirs publics s’est inscrite dans le prolongement du programme de l’ajustement structurel. Elle a privilégié l’assainissement de la situation financière et la sauvegarde des équilibres macro-économiques par rapport à la croissance immédiate. Les options de rigueur budgétaire induites de ces choix ont entravé la marche normale de nombreux secteurs. Par ailleurs, l’option en faveur de l’ouverture sur l’extérieur qui s’est traduite par une grande libéralisation des importations a réduit la part du marché intérieur pour certaines activités industrielles.
Le produit intérieur brut a connu une nette régression de l’ordre de 3,5 p. 100 contre une croissance notable de 5,1 p. 100 en 1991. La production agricole, gravement touchée par la sécheresse, a connu une sérieuse décrue (- 30,4 p. 100) qui a fait passer la contribution de l’agriculture dans la structure du P.I.B. de 20,6 p. 100, en 1991, à 14,8 p. 100.
Pour le secteur industriel, la plupart des activités ont été affectées par un retournement de tendance au second semestre. L’activité du bâtiment et travaux publics a poursuivi son mouvement à la baisse, et la valeur ajoutée du secteur à fléchi de 3,5 p. 100 en volume. Le ralentissement de l’activité a entraîné une très nette détérioration du niveau de vie des ménages, de plus de 6 p. 100.
Le ralentissement relatif des dépenses publiques associé à l’amélioration sensible des recettes ordinaires a contribué à redresser la situation des finances publiques avec une réduction substantielle du déficit global du trésor dont le ratio par rapport au P.I.B. a été de 1,7 p. 100 : seul point de satisfaction dans ce bilan assombri par le recul de l’activité, le ralentissement de l’inflation avec une variation de l’indice du coût de la vie de 4,9 p. 100 après une tendance haussière de 8,2 p. 100 en 1991.
Poursuivant la logique de la stratégie d’ouverture de son économie sur le reste du monde, le gouvernement marocain a décidé en janvier 1993 la convertibilité du dirham, conformément aux dispositions de l’article 8 des statuts du F.M.I. Cette décision n’a pas manqué de soulever de nombreuses interrogations, à la lumière des faibles performances externes de l’économie nationale en 1992 : le déficit commercial s’est aggravé en passant de 22,4 millions de dirhams à 28,9 millions, et le taux de couverture a enregistré un recul considérable : à peine 53,8 p. 100 au lieu de 62,4 p. 100 en 1991.
Les avoirs en devises ont continué de progresser, mais à un rythme en nette décélération, et toutes les sources de générations de ces devises - recettes phosphatières, recettes des transferts des résidents marocains à l’étranger, recettes de tourisme, gains de rééchelonnement - ont semblé quelque peu tarir. Par ailleurs, la décision de ne plus rééchelonner le service de la dette extérieure oblige à repenser sur de nouvelles bases la dynamique des finances extérieures.
Le sixième accord conclu avec le Club de Paris le 27 février 1992 est en principe le dernier de la longue série entamée en 1983. Il a permis au Maroc de bénéficier d’un sursis non négligeable, sans pour autant le dispenser d’avoir à rembourser entre 1992 et 2000 au titre des obligations de sa dette extérieure un montant de 2,5 millions de dollars en moyenne par an.
Si la fin du rééchelonnement ne signifie pas la nécessité de la politique d’assainissement, la convertibilité du dirham n’est pas en soi un gage absolu de succès pour la réinsertion du Maroc sur le marché financier international. La décision a certes une portée qualitative importante, autant pour les opérateurs non résidents que résidents, mais le Maroc peut-il se permettre d’avoir une monnaie à valeur externe sans que son économie, tributaire de facteurs tels que la pluviométrie et la dynamique des marchés extérieurs, soit dotée de structures productives suffisamment solides ? En outre, peut-on concevoir une convertibilité sans un véritable marché des changes ? Si l’ajustement des années 1980 a fait retrouver à la politique économique une certaine crédibilité, il n’est pas sûr que l’économie marocaine puisse faire face aux exigences nouvelles imposées par l’abolition des frontières économiques et l’aiguisement des concurrences commerciales.
La structure régionale des échanges extérieurs a traduit une aggravation des déficits avec ses principaux partenaires tels que l’Europe et l’Asie, alors que les transactions avec l’Afrique et l’Union du Maghreb arabe (U.M.A.), malgré la proximité et les affinités historiques, demeurent faibles sinon en régression. En dépit de la hausse des recettes des R.M.E. et du tourisme, la balance des paiements a présenté un solde déficitaire dont l’évolution sera affectée par les charges du paiement de la dette et les aléas des concours extérieurs (investissements privés étrangers : 4,3 millions de dirhams).
La situation financière des entreprises a souffert du climat de morosité et de contraction généralisé de l’activité économique et des difficultés de trésorerie induites de la politique de désencadrement du crédit mise en oeuvre depuis 1990. Les créations d’emplois ont pâti de cet essoufflement de la production, notamment dans le secteur industriel qui a non seulement vu son essor des années 1980 se ralentir mais qui en outre a perdu de très nombreux postes, dans la branche du textile et du cuir principalement. Seuls le bâtiment, les travaux publics et les services ont créé l’essentiel des offres d’emploi, atténuant ainsi la pression endémique d’un chômage qui touche surtout les jeunes diplômés et tend à s’installer comme un phénomène structurel.

1993-1994 : une croissance incertaine

Avec une seconde année de sécheresse en 1993 et un environnement économique international toujours dominé par les tendances récessionnistes, l’activité économique marocaine a connu dans l’ensemble des secteurs une certaine stagnation. Le secteur agricole, soumis de nouveau à de sévères conditions climatiques, a enregistré une baisse de la production de 8,5 p. 100, et les activités industrielles et minières ont marqué un important repli dû principalement à la contraction de la demande tant interne qu’externe. Seules les industries agro-alimentaires ont connu une évolution soutenue. Cette tendance à la baisse du secteur industriel s’est confirmée dans la régression du montant des investissements agréés et s’est traduite par la chute des exportations des produits manufacturés et des biens d’équipement. Selon les dernières estimations, la croissance se situerait en 1993 au taux de 0,6 p. 100. Sur le plan financier, si l’exécution du budget semble contenir le déficit dans des limites acceptables, la situation des comptes extérieurs reste en revanche une source de préoccupation, le déficit commercial devant approcher le chiffre de 29 millions de dirhams. Le rythme d’inflation se stabiliserait pour atteindre un taux moyen de 5 p. 100.
Les perspectives de reprise pour l’année 1994 demeurent d’autant plus incertaines qu’elles sont largement soumises à l’impact de facteurs exogènes comme la redynamisation de la production mondiale et du commerce international, et le rétablissement de conditions climatiques favorables. Elles sont également subordonnées aux nouvelles orientations de l’actuel gouvernement qui entend se lancer dans la réalisation d’une croissance forte et soutenue axée le plus possible sur la création d’emplois, tout en poursuivant les objectifs de résorption des déséquilibres macro-économiques et du déficit budgétaire. Si la dernière loi de finances porte la marque de ce volontarisme politique, notamment à travers les mesures fiscales d’encouragement de l’activité productive, elle ne saurait à elle seule fonder le succès du scénario de reprise que les décideurs marocains entendent afficher dans une campagne de médiatisation soigneusement orchestrée. Sans doute le Maroc peut-il se prévaloir des bons résultats de la décennie d’ajustement structurel pour prétendre se classer, avec le regain actuel de confiance internationale et même nationale, parmi les pays intermédiaires en développement et au premier rang des partenaires de l’U.M.A. Sans doute également la proximité européenne de son espace et l’affirmation soutenue de sa vocation méditerranéenne le prédisposent-ils à en faire une zone privilégiée d’accueil des investissements étrangers, notamment européens. Sa longue tradition d’ouverture, qui a enraciné dans les esprits comme dans les comportements un attachement au libéralisme, explique sans doute la volonté du Maroc d’inscrire le développement de son économie dans une logique régionale concentrique englobant le Maghreb, l’Europe du Sud et le Nord-Ouest africain.
Le resserrement de ses relations avec l’Espagne, qui est désormais son deuxième partenaire commercial et financier, est le premier indice de cette position gouvernementale qui fonde également de sérieux espoirs dans la réalisation de cinq grands projets : la liaison fixe Europe-Afrique à travers le détroit de Gibraltar ; le gazoduc Maghreb-Europe ; le train à grande vitesse transmaghrébin ; la place financière offshore de Tanger ; le câble à fibre optique Eurafrica.
Dans cette transition en profondeur, à laquelle se destine le système économique marocain, d’importantes zones d’ombre demeurent et de sérieux défis sociaux persistent même si les dernières enquêtes nationale et internationale ont reconnu une sensible amélioration des niveaux de vie depuis une décennie. Le coût élevé du crédit qui, malgré le désencadrement, a favorisé davantage les banques, la sous-capitalisation des entreprises, le manque d’infrastructures et de main-d’oeuvre qualifiée, la prédominance dans le tissu productif de petites unités économiques plus vulnérables aux contraintes liées à l’environnement sont autant de handicaps pour le secteur privé national et de freins à l’investissement pour le capital étranger. Selon certains opérateurs et pour de nombreux économistes, cette politique d’ouverture s’est révélée trop systématique et trop brutale pour la plupart des entreprises et a pénalisé des sous-secteurs entiers, contribuant ainsi, autant que les facteurs exogènes, à aggraver un déficit commercial qui est passé de 9 millions de dirhams en 1988 à 28 millions en 1992. C’est ce qui expliquerait l’intérêt accru que les pouvoirs publics sont prêts à accorder au rôle stratégique de l’entreprise dans la dynamique de croissance, et à la réhabilitation d’une certaine éthique dans le fonctionnement du marché.
Selon l’enquête de la Banque mondiale de juin 1993 sur le degré de compétitivité internationale de l’économie marocaine qui recouvrait un échantillon de treize pays à structure économique équivalente, l’industrie marocaine se place au dernier rang parmi les pays à faible performance. Comment ne pas y voir un sujet à méditer par les pouvoirs publics, et une invite pressante à mettre en place une politique rénovée centrée principalement sur le statut et la culture de l’entreprise, et visant à mieux cibler l’ajustement, notamment dans sa finalité sociale, pour que l’économie marocaine puisse passer du statut d’une « économie d’endettement » à une « économie de marché » ?


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