AL
MAGHREB 
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Le Maroc, pays du soleil couchant, Maghrib al-‘aqsa , offre,
dans l’ensemble de l’Afrique du Nord, une histoire
originale. Il la doit sans doute à la puissante personnalité
de ses peuples restés tout au long des siècles moins
marqués des influences extérieures, notamment arabe,
que l’Algérie et la Tunisie, mais tout autant à
de vigoureux traits géographiques.
Le Maroc océanique
est largement ouvert vers l’ouest, mais une avancée du
plateau central le sépare en deux bassins communiquant
malaisément par le « pont de Rabat ». Le Maroc
saharien est pauvre, périodiquement surpeuplé, marqué
par le contraste des oasis et des grands espaces. Entre ces deux
régions se dresse la montagne qui est un écran troué
de passes plus ou moins aisées, où « la liberté
s’est toujours maintenue sauvage et altière ».
Ces
ensembles juxtaposés, sans point de convergence, ont joué
chacun leur rôle dans l’histoire du Maroc.
Entre les
arcs montagneux, le désert et l’Océan, frangé
par la barre, le Maroc forme comme une île aux liaisons
précaires. Comme dans toute la partie méridionale du
bassin méditerranéen, nomades et sédentaires se
sont affrontés au cours des siècles, cependant qu’à
partir de la conquête arabe l’islam a marqué de
ses traits propres la vie politique et sociale avec l’importance
du pouvoir d’allégeance, l’absence de règle
fixe de succession, le rôle des hérésies, des
réformes et des confréries religieuses.
Bien
qu’elle soit originale et qu’elle comporte de nombreux
traits d’insularité, l’histoire du Maroc n’est
pas celle d’un pays isolé, et l’on y retrouve les
fluctuations de l’histoire mondiale : formation des grands
empires de l’Antiquité, islamisation de la Méditerranée
méridionale, influences des grandes découvertes, de
l’impérialisme européen et de la
décolonisation.
Le Maroc moderne illustre bien cette
situation : cadre d’une lutte pour l’indépendance,
acquise en 1956, il conserve cependant la structure de pouvoir
monarchique antérieure à l’établissement
du protectorat français. Bien que favorisé sur le plan
des richesses minières et des conditions climatiques par
rapport à ses voisins maghrébins, il connaît
comme eux les difficultés propres aux pays héritant de
la colonisation une infrastructure industrielle orientée vers
la métropole, plaquée sur une base agricole en
crise.
De même lui faut-il échapper au cercle du
sous-développement, rester maître de ses destinées
et affirmer sa personnalité : y parviendra-t-il par la voie du
libéralisme économique, présentement adoptée
par ses dirigeants ou par une autre option ? Ces choix semblent
commander son avenir pour une longue période.
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[Le Maroc antique]
[Islamisation et grandes dynasties]
[Le
royaume idriside]
[Les Almoravides]
[Face aux Européens ]
[La
guerre sainte des Sa'diens]
[Les 'Alawites]
[La pénétration européenne]
[Le royaume en difficulté]
[Dans
le régime du protectorat]
[Renouveau du
nationalisme]
[L'indépendance]
[L'historiographie Marocaine]
Le Maroc sort de l’ombre de la préhistoire et des
mythes de la légende au moment où la thalassocratie
phénicienne y établit ses comptoirs. Les premières
installations à Liks (Larache), Tingi (Tanger) puis Tamuda
(Tétouan) permettent les échanges avec l’intérieur
et sont des relais sur la route de l’or. Le périple
d’Hannon, entre 475 et 450 avant J.-C., mené jusqu’au
Gabon, peut apparaître, malgré les obscurités
dont il reste entouré, comme l’« acte de naissance
de l’histoire marocaine ». Les colonies phéniciennes,
pendant près d’un millénaire, diffusent, parmi
les tribus locales, leur civilisation avec l’usage des métaux
et de plantes nouvelles, leur langue et leur culte.
Ici comme dans
le reste de l’Afrique du Nord, Rome succède à
Carthage. Son influence se fera d’abord sentir par
l’intermédiaire des dynasties locales qui inaugurent une
brillante civilisation berbéro-romaine. De ces souverains,
Juba II, qui règne des hauts plateaux orientaux à
l’Atlantique de 25 avant J.-C. à 23 après J.-C.,
est le plus célèbre. L’annexion proclamée
en 40, Ptolémée, son fils, va transformer le nord du
pays en province romaine, la Mauritanie Tingitane, que la Moulouïa
sépare de la Césarée, ou province de Cherchell.
Au-delà, vers le sud, des postes avancés et des
comptoirs élargissent l’influence romaine. La
Mauritanie, dirigée d’abord par un procurator , sera
rattachée à la Bétique en 285. La province est
mise en valeur par la création de routes et de villes
(Volubilis), par le développement agricole et un commerce
actif.
À la fin du IIIe siècle, dans la crise que
traverse l’Empire, le Maroc romain est progressivement
abandonné ; seuls sont conservés, avec la région
de Tanger, certains points de la côte comme Essaouira
(Mogador). L’intérieur s’enfonce dans les «
siècles obscurs » (E. F. Gauthier). Dans l’effondrement
de l’Empire romain, au moment où arrivent les Vandales,
la présence chrétienne semble se maintenir vivace et
les cités poursuivre leur existence.
Avec l’islamisation, le Maghreb, échappant à
la latinité et au christianisme, se trouve désormais
rattaché au monde de la Méditerranée orientale.
L’Islam tente de recréer à son profit l’unité
de la mer intérieure et va, non sans difficulté,
soumettre l’Afrique du Nord entre le milieu du VIIe siècle
et le début du VIIIe. Avec Misa b. Nusayr, gouverneur de
l’Ifriqiya (l’actuelle Tunisie), commencent
l’organisation de la conquête et la soumission des
Berbères par la conversion et l’enrôlement dans
les armées arabes partant pour la conquête de l’Espagne.
Dans cette première phase, si importante dans le domaine
culturel (l’arabe) et le religieux (l’islam), le Maroc
reste divisé en tribus ou confédérations
berbères plus ou moins indépendantes dont une des plus
remarquables, celle des hérétiques Barghawata,
constituera, jusqu’au XIIe siècle, une entité
politique sur l’Oum er-R’bia.
Le pays va sortir de cette confusion avec la constitution du royaume idriside. Idris Ier, échappé au massacre des descendants du Prophète en 786, s’est réfugié en Afrique du Nord et s’installe à Oulila (Volubilis). Bien accueilli, usant de son autorité religieuse, habile à nouer des relations avec les tribus, il étend son autorité. Son fils Idris II continue son oeuvre. Il élargit le royaume vers le sud et l’est. Contrôlant le carrefour des routes marocaines, il développe Fès dont il est sinon le fondateur, du moins le véritable créateur. Il donne ainsi au Maroc sa capitale qui dispose d’une excellente situation géographique. Tôt renforcée d’immigrés de Cordoue ou de Kairouan, elle devient un important centre intellectuel et religieux. La mort d’Idris II remet en cause son oeuvre d’unification. Les difficultés de succession s’aggravent des rivalités entre Fatimides, qui se sont imposés en Ifriqiya, et Omeyyades de Cordoue, pour lesquels le Maroc est enjeu d’importance. De ces luttes religieuses, tribales, politiques et des rivalités économiques, le détail échappe à l’historien. Cependant, à travers la décadence idriside se maintient un important commerce, notamment vers le Sahara d’où arrivent l’or et les esclaves. À l’occasion de ces troubles du IXe et du Xe siècle, où se sont affrontées les trois grandes influences de l’histoire du Maroc, l’écart s’accroît entre la prospérité de l’ouest du Maghreb et l’appauvrissement de l’est ravagé par les invasions des nomades hilaliens et maqils.
L’apparition de la dynastie des Almoravides (al-murabitin ,
les gens du ribat ) fait pour longtemps prédominer les
influences du Sud sur celles de l’Orient. La tribu des Lamtina,
maîtresse des routes caravanières du Sahara occidental,
poussée par le désir des riches terres du Nord et par
le zèle réformiste dont l’a enflammée le
prédicateur ‘Abd Allah b. Yasin dans le ribat (couvent)
du Sénégal, conquiert en quelques années le
Maroc et crée un vaste empire ibéro-maghrébin.
Premier exemple des mouvements qui vont désormais marquer
l’histoire du pays : l’union d’une passion
religieuse, d’une poussée ethnique, d’une ambition
économique porte au pouvoir une nouvelle dynastie.
La
grande cité caravanière de Sidjilmasa, carrefour des
routes sahariennes, est enlevée en 1054, la capitale du Sous,
Taroudant, en 1057. Sous la conduite de Yisuf b. Tashfin, les
conquérants débordent au nord de l’Atlas. La
fondation de Marrakech, en 1062, fournit au Maroc sa deuxième
capitale, inaugure le nouveau destin bâtisseur de ces nomades.
Fès prise en 1069, les Almoravides poussent vers l’ouest,
jusqu’en Kabylie. Mais c’est essentiellement dans l’axe
nord-sud que s’affirme le nouvel empire.
En Espagne, la
reconquête chrétienne (Tolède est prise en 1085)
menace les princes musulmans, les reyes de taifas , raffinés
et divisés. Yisuf b. Tashfin vient au secours de l’Islam,
remporte la victoire de Zellaca (1086) sur les troupes d’Alphonse
VI de Castille, se retourne contre les principautés musulmanes
qu’il enlève les unes après les autres. La
dernière fut Valence, défendue par le Cid, en 1103. Au
sud, battant l’empire de Ghana en 1077, les Almoravides avaient
assuré leur contrôle des routes de l’or. Ainsi est
constitué, au début du XIIe siècle, un immense
empire s’étendant sur l’Espagne musulmane, le
Maghreb occidental et central, le Sahara. La prospérité
économique, fondée sur les échanges
complémentaires entre le Nord et le Sud et sur le contrôle
des routes vers l’Afrique noire, entretient une importante
renaissance artistique, symbiose entre les influences andalouse,
marocaine et saharienne.
L’épopée des
Almoravides ouvre une période de domination marocaine dans
l’Islam occidental. Pourtant, leur empire est bientôt
menacé. Les descendants des grands fondateurs n’ont
point leur valeur. La vie religieuse se sclérose rapidement,
laissant s’éteindre la flamme réformatrice.
L’étendue même des possessions favorise les
mouvements séparatistes. Faiblesses internes d’autant
plus graves que les chrétiens en Espagne se font plus
menaçants tandis que les tribus berbères réfractaires
de l’Atlas sont acquises au mouvement almohade, né lui
aussi d’une réaction religieuse, d’une poussée
ethnique, d’ambitions économiques.
Les Almohades,
Berbères puritains Ibn Timart, originaire du sud du Maroc,
s’est retiré, après des études en Orient,
près de Bougie où se confirme sa vocation de
réformateur et de prédicateur. Réfugié à
Tinmal dans le Haut Atlas, au milieu des Berbères Masmida, il
prêche le retour au Coran et à la tradition, le
puritanisme et la doctrine de l’unicité de Dieu contre
les déviations et l’impiété almoravides.
Il constitue une forte communauté inspirée des
traditions berbères (groupe des Dix, conseil des Cinquante,
etc.).
C’est à son disciple ‘Abd al-Nu’min,
à ses qualités et à ses ambitions que le
mouvement doit sa fortune. La conquête de la montagne isole le
Maroc atlantique du commerce saharien, permet d’enlever Fès
en 1145, Marrakech en 1147. Déjà les troupes almohades
sont intervenues en Espagne. Elles s’emparent alors rapidement
de l’ensemble de l’Afrique du Nord.
Une forte
organisation noue les différentes parties de l’empire et
s’efforce, non sans difficulté, de maintenir l’unité
contre les multiples oppositions qui subsistent au Maghreb et devant
les menaces chrétiennes en Espagne. Le règne de Ya‘qib
al-Mansir (1184-1199) est l’apogée de la civilisation
almohade : la vie de la cour où se retrouvent les plus grands
esprits de tout l’Occident musulman est brillante, les
constructions remarquables par leur taille et leur beauté.
Mais
là encore l’effondrement est proche : la destinée
de la dynastie almohade rappelle, par sa fin comme par ses origines,
celle de la dynastie almoravide. Les luttes de succession, la
faiblesse des souverains, l’immensité de l’empire
qui encourage des tendances centrifuges menacent l’oeuvre. La
victoire chrétienne de Las Navas de Tolosa amorce, en 1212, un
renversement décisif des forces en Espagne : Séville
tombe en 1248 au moment où les Almohades perdent le contrôle
des routes sahariennes.
Dès 1269 le Maroc passe aux mains
des Mérinides, tribu berbère des hauts plateaux. Ils
continuent la politique des dynasties précédentes,
s’efforçant de rétablir à leur profit
l’unité du Maghreb : ils conquièrent Tunis en
1347. Mais le monde a changé : l’Europe s’ouvre
aux influences nouvelles, se lance dans les grands voyages de
découvertes, et les premières tentatives ibériques
au Maroc, prolongements de la Reconquête, opérations
commerciales ou de police, conduisent les Portugais à Ceuta en
1415.
La civilisation marocaine peut continuer de briller, mais déjà la menace sur l’indépendance du pays se précise. Tout le XVe siècle et le début du XVIe sont marqués par des tentatives ibériques. Les Portugais s’emparent de Tanger en 1471 puis occupent Safi, Azemmour, Mazagan, Agadir, poussant des incursions dans l’intérieur ; en 1497 les Espagnols s’établissent à Melilla. La crise politique marocaine, marquée par la rivalité des grandes familles et par leur influence sur des souverains faibles, par les luttes de succession et par l’influence croissante des tribus, s’accompagne d’une grave crise économique née de la concurrence de nouveaux courants commerciaux utilisant les routes maritimes et les voies sahariennes orientales. Les difficultés, l’opposition à une occupation étrangère désormais étendue à tous les ports, de Melilla à Santa Cruz, suscitent le revif religieux. Ample mouvement de foi qui développe le culte des saints (maraboutisme), multiplie les confréries, il aura d’importantes conséquences sur l’avenir du pays en achevant son islamisation ; il renforça aussi les particularismes et fit évoluer le Maroc dans des voies opposées à celles qui commençaient de s’imposer en Europe.
Des confins « sauvages » du Sahara vont, une fois
encore, surgir les forces nouvelles. Les Sa‘diens, descendants
du Prophète, venus d’Arabie au milieu du XIVe siècle,
prennent, à la demande des gens du Dra, la tête de la
guerre sainte. Entre 1510 et 1523, ils s’imposent dans le sud
du pays. La reprise d’Agadir sur les Portugais, en 1541,
premier coup d’arrêt à la pénétration
européenne, leur vaut un immense prestige et leur facilite la
conquête du Maroc.
La dynastie, maîtresse du pays en
1554, en reforge l’unité par la guerre sainte, qui a
favorisé ses débuts. La victoire d’Alcazarquivir
(Ksar-el-Kébir) sur les Portugais, en 1578, donne à
A?mad al-Mansir (le Victorieux) prestige international et richesses -
grâce à l’abondance des rançons des
chevaliers chrétiens. Le nouveau souverain (15781603) s’oppose
aussi aux Turcs, maîtres de la Tunisie et de l’Algérie.
La conquête des oasis du Touat et du Gourara, les expéditions
en direction du Soudan redonnent au Maroc, avec le contrôle du
commerce saharien, les moyens financiers d’une forte
réorganisation intérieure. L’administration
centrale (makhzen ) est rénovée, l’armée
développée, les cultures, comme celle de la canne à
sucre, et l’artisanat sont encouragés. Le commerce avec
l’Europe s’accroît et les grandes constructions se
multiplient, à Marrakech en particulier.
L’oeuvre,
toutefois, n’est pas plus solide que celle des dynasties
précédentes. Elle tient trop aux circonstances
heureuses et à l’exceptionnelle personnalité du
souverain. Aussitôt celui-ci disparu, les difficultés
assaillent le Maroc : difficultés d’ordre économique
du fait de la concurrence de nouvelles routes commerciales et de
nouveaux fournisseurs de sucre, de la prospérité
factice due à l’inflation des années 1590,
faisant de ce siècle d’or le « reflet de l’or
qui passe » ; d’ordre politique aussi, dues à la
montée des forces des confréries et de leurs ambitions
temporelles.
La piraterie accentue la rupture entre les
différentes régions géographiques. Salé,
favorisé par sa position et qui accueille les morisques
d’Andalousie, après les grandes expulsions de 1609-1611,
devient une petite république indépendante vivant des
prises de bateaux et des rachats de prisonniers ainsi que du négoce
qui en découle. Le particularisme et l’esprit
régionaliste - une des constantes de l’histoire du Maroc
- semblent à nouveau l’emporter. L’anarchie
croissante favorise les pouvoirs locaux.
Les ‘Alawites
Les chérifs ‘alawites du Tafilelt n’étaient,
au milieu du XVIIe siècle, qu’une modeste puissance,
mais ils sont porteurs d’un grand nom, ils tiennent aussi un
des axes du commerce saharien, encore important malgré sa
relative décadence ; ils sont, enfin, portés par
l’ambition et entraînés par les qualités de
guerriers et d’organisateurs de leurs chefs, Milay Ma?ammad
puis Milay al-Rashid (1664-1672). Maître du Maroc oriental,
celui-ci entre à Fès en 1666, s’empare de
Marrakech en 1669. Son frère et successeur, Milay Isma‘il
(1672-1727), le plus célèbre des sultans du Maroc,
consolide l’oeuvre du fondateur de la dynastie et donne un
nouvel éclat à la civilisation marocaine.
Sa
principale tâche est de combattre les populations insoumises ou
révoltées. Il crée une puissante armée à
partir de nouveaux contingents de troupes noires (‘abids ) et
de l’ancien système des tribus militaires (gishs ). Elle
lui permet de s’opposer aux empiètements des Turcs, de
reprendre la plupart des places de l’Atlantique encore occupées
par les Européens (Mehdia, 1681 ; Tanger, 1684 ; Larache,
1689). Politique coûteuse aux frais de laquelle ne suffisent
pas les revenus décroissants de la course, étroitement
contrôlée par le sultan, ni les droits prélevés
sur un commerce extérieur que gêne une réglementation
minutieuse. D’ailleurs elle se complique de difficultés
diplomatiques avec les principales puissances : le sultan rompt avec
la France et l’Espagne en 1718.
La crise financière
suscite, dès la mort du sultan, des révoltes
militaires. Une longue période de révolutions et de
troubles paralyse le pays jusqu’en 1757. À l’agitation
de l’armée s’ajoutent les poussées des
tribus montagnardes vers les plaines voisines, les difficultés
économiques, les famines qui déciment la population.
C’est le début d’un long déclin que
ralentit plus qu’il ne l’arrête le redressement
opéré sous le long règne de Sidi Mu?ammad ben
‘Abd Allah (1757-1790). La forte reprise du négoce avec
l’Europe (fondation d’Essaouira en 1765, traités
de commerce), la réoccupation de Mazagan (1769) n’empêchent
ni la décadence économique, marquée après
1787 par l’abandon de la frappe de l’or, ni les
rébellions, ni le développement des pouvoirs féodaux
que les crises de succession ont favorisées. Le pays tend à
se replier sur lui-même. La disparition de la course, les
entraves mises aux relations avec l’étranger, la forte
dépopulation provoquée par les terribles épidémies
de 1798-1800 et de 1818-1820, le ralentissement du commerce européen
pendant les guerres de l’Empire, la relégation des
agents diplomatiques à Tanger, tout contribue, au début
du XIXe siècle, à un isolement non seulement accepté
mais explicitement voulu par le sultan Milay Sliman (1792-1822).
Face à ce déclin et à ce repli
s’affirme le dynamisme nouveau de l’Europe industrielle,
entraînée dans un mouvement général
d’expansion qui la pousse à instaurer partout le
libéralisme commercial, puis le système colonial.
L’histoire du Maroc subit, désormais, de façon
croissante, les pressions extérieures.
Le Maroc ne peut en effet rester longtemps à
l’écart au moment où les routes méditerranéennes
prennent, au milieu du XIXe siècle, une importance nouvelle.
Les efforts de pénétration des commerçants
britanniques de Manchester et de Gibraltar débouchent, en
1856, sur un traité de commerce, qui ouvre le pays aux
produits européens. En 1863, une convention franco-marocaine
aggrave encore la situation du Maroc. L’Espagne, à
partir des présides conservés sur la côte
rifaine, Ceuta et Melilla, reprend une politique d’expansion
par la guerre de 1859-1860 et obtient, lors du traité de 1861,
une importante indemnité de guerre et la rétrocession
de l’ancienne possession de Santa Cruz Pequeña. Ainsi,
en moins de sept ans, de décembre 1856 à 1863, ont été
modifiés du tout au tout les rapports traditionnels entre le
Maroc et l’Europe.
La rivalité des trois puissances
se nourrit d’ambitions différentes : commerciales et
stratégiques pour la Grande-Bretagne, préoccupée
de la sécurité du détroit de Gibraltar ;
politiques et sentimentales pour l’Espagne qui retrouve les
souvenirs de la Reconquista ; économiques et territoriales
pour la France désirant créer un ensemble nord-africain
homogène, sous son autorité. Leur opposition, si elle
sauvegarda le statu quo politique du Maroc, accentua une pénétration
économique à laquelle l’Allemagne participa, à
partir des années 1885-1890. Malgré les difficultés,
les échanges, et en premier lieu les importations,
s’accroissent fortement dans la seconde moitié du
siècle. Cet essor, le développement des colonies
européennes dans les ports, passées de quelques
centaines d’individus à plus de quinze mille,
l’extension de la protection, l’invasion des produits
étrangers altérèrent gravement les structures
traditionnelles de l’économie et de la société,
provoquant de multiples crises.
Moilay Hasan (1873-1894), l’un
des plus grands sultans de l’histoire marocaine, s’efforça
prudemment de moderniser le pays, sans tomber sous l’influence
dominante d’une puissance ; d’opposer les unes aux autres
les rivalités, sans concessions majeures ; d’affirmer,
au prix de coûteuses expéditions militaires,
l’intangibilité des limites du Maroc contre les
tentatives d’installation dans le sud du pays.
Il ne put que
retarder l’échéance. L’avènement
d’un successeur jeune et faible, l’entente, surtout, en
1904, de la France et de l’Angleterre, dont l’opposition
avait constitué la principale sauvegarde du Maroc indépendant,
précipitèrent la crise. L’affaiblissement du
pouvoir central, la pénétration européenne, la
remise en question des formes traditionnelles de la vie provoquèrent
des oppositions et l’apparition de prétendants. Des
tribus entrèrent en dissidence, ce qui accrut l’impécuniosité
de l’État et le contraignit à l’emprunt
(1904).
Cependant, le gouvernement français, assuré
de l’appui des Anglais et s’étant acquis, par des
accords analogues, celui de l’Espagne et de l’Italie,
poursuivit, malgré l’opposition allemande, son dessein.
La conférence d’Algésiras (avr. 1906) plaça
le Maroc sous une sorte de protectorat de puissances, mais laissa à
la France une influence prépondérante qu’elle
affirma en débarquant, en août 1907, à
Casablanca.
La pénétration française fut
coupée de crises internationales provoquées par
l’Allemagne qui cherchait, à travers le problème
marocain, à ruiner l’entente franco-anglaise : affaire
des déserteurs de 1908 ; « coup d’Agadir »
de juillet 1911. Entravée par la résistance des tribus,
elle conduisit cependant le sultan à accepter un traité
de protectorat (30 mars 1912).
Le régime du protectorat est hypothéqué
par les engagements internationaux, comme l’acte d’Algésiras
qui, imposant le système de la porte ouverte, interdisait
toute mesure de protection douanière, et par d’autres
accords signés par la France, qui divisaient le pays en trois
parties administrées différemment. À l’Espagne
fut confiée, le 27 novembre 1912, une zone d’influence
au nord (Rif) et au sud (Tarfaya, Ifni). Le statut définitif
de Tanger, sous contrôle international, fut réglé
en 1923 par la convention de Paris.
Pendant quatorze ans, le
protectorat s’incarna dans la forte personnalité de
Lyautey, premier résident général (1912-1925).
Il fit oeuvre de conquête, d’organisation, de mise en
valeur. Le ralliement des tribus, au nom du sultan, s’obtint en
usant de diplomatie à l’égard des grands caïds
ou en effectuant des opérations militaires. Les institutions
laissèrent subsister le makhzen central et les anciens
pouvoirs locaux complétés et contrôlés par
une administration nouvelle. L’action économique, à
l’aide d’importants capitaux privés, pour une
grande part contrôlés par la Banque de Paris et des
Pays-Bas, mettait en place un vaste équipement, cependant que
la colonisation rurale se développait : ainsi, 57 000 hectares
de lots officiels furent distribués et près de 200 000
hectares achetés par des particuliers en 1922, tandis que
s’accroissait le nombre des Européens (40 000 immigrants
de 1919 à 1922).
Mais l’essor économique, s’il
entraînait le pays dans les voies nouvelles, n’était
pas sans causer de graves déséquilibres qui rapidement
se traduisaient par des mouvements sociaux et politiques.
L’opposition de la domination européenne allait
provoquer la révolte des masses paysannes (révolte
d’Abd el-Krim, 1921-1926), relayées à partir des
années trente par les nouvelles élites urbaines, avant
que n’entrent en scène, après la Seconde Guerre
mondiale, les masses ouvrières.
Abd el-Krim sut exploiter
l’opposition à la domination européenne et le
mécontentement des populations rifaines ; la République
des tribus confédérées du Rif mit un moment en
péril le protectorat. La reddition d’Abd el-Krim en
1926, comme le retrait de Lyautey, ouvrit une nouvelle période
où la France recourut de plus en plus à
l’administration directe, accéléra la
colonisation rurale (en 1935, 840 000 ha, dont 271 000 ha de lots
officiels), encouragea le peuplement européen et reprit la
conquête militaire, achevée en 1944. Les effets de la
crise économique mondiale, qui fut sensible au Maroc en
1931-1932, des maladresses administratives, comme le dahir (arabe,
?ahir , loi) sur la juridiction berbère de mai 1930, la
poussée démographique et ses premières
conséquences sociales provoquèrent les premiers
symptômes d’une nouvelle opposition. Celle-ci ne vint
plus de la montagne et des forces traditionnelles, mais des jeunes
élites modernes.
Ce mouvement nationaliste urbain, influencé aussi
par les doctrines réformistes et panarabes qui agitaient
l’Islam, prit forme en 1930. Le premier parti politique
marocain, sous le nom de Comité d’action marocaine,
animé par Allal el-Fassi, Ouazzani et Balafrej, élabora
un « plan de réformes » qui, sans remettre en
cause le principe du protectorat, s’en prit à ses
déviations et à l’administration directe.
L’ère
de libéralisme politique qu’ouvrait, en 1936,
l’avènement du Front populaire en France encouragea les
espoirs. Le mouvement gagnait les villes et les campagnes. Les
troubles de 1937, à Meknès et Marrakech, montrèrent
son extension. Pourtant, à la veille de la Seconde Guerre
mondiale, les divisions du parti nationaliste, la crainte des
revendications des pays de l’Axe rapprochèrent Français
et Marocains.
Au lendemain du conflit, la situation avait
considérablement changé. Les difficultés
alimentaires, montrant la fragilité de l’économie
du pays, avaient provoqué une grande misère et une
forte émigration rurale. Le système colonial avait
partout été ébranlé, la Charte de
l’Atlantique avait rappelé le « droit de tous les
peuples à choisir la forme de gouvernement sous lequel ils
veulent vivre ». Le débarquement américain de
novembre 1942, l’entrevue d’Anfa de 1943 où le
sultan rencontra Roosevelt, les encouragements du président
des États-Unis au nationalisme marocain précisèrent
les revendications des partis politiques. L’influence de la
Ligue arabe, la caution donnée au mouvement nationaliste par
le sultan (discours de Tanger, 1947) rendaient urgente une nouvelle
définition du régime du protectorat.
Des
négociations s’engagèrent entre le sultan Sidi
Mohammed et le gouvernement français, mais elles achoppèrent
sur la question de souveraineté. À la fête du
Trône, qui coïncidait en 1952 avec le vingt-cinquième
anniversaire de son avènement, le sultan réaffirma sa
volonté d’indépendance, cependant que les
sanglants événements de Casablanca, les 7 et 8
décembre, annonçaient la crise. La résidence
interdit le Parti communiste et le parti de l’Istiqlal
(indépendance), encouragea l’opposition au sultan de
certains milieux traditionalistes (pétition du 21 mai 1953).
Le 20 août, Sidi Mohammed fut contraint d’abdiquer. Il
fut remplacé, le 21, par son cousin Ben Arafa. Le gouvernement
français avait laissé faire : sa politique marocaine
s’élaborait moins à Paris que dans les cercles
liés à la résidence.
Les réformes qui
devaient justifier le coup de force furent remises de mois en mois
devant l’opposition conservatrice, puis le développement
du mouvement de résistance marocain. Aux difficultés
intérieures s’ajoutaient les difficultés
extérieures. L’Espagne appuyait l’opposition
marocaine. Les États arabes et asiatiques apportaient, aux
Nations unies, leur soutien au mouvement nationaliste. Les revers
d’Indochine (mai 1954), l’insurrection algérienne
(1er nov. 1954) contraignirent le gouvernement français à
s’orienter vers une solution politique.
Après la recherche laborieuse d’un compromis,
la déclaration de La Celle-Saint-Cloud, le 6 novembre 1955,
annonce des « négociations destinées à
faire accéder le Maroc au statut d’État
indépendant uni à la France par des liens permanents
d’une interdépendance librement consentie et définie
». Les négociations furent rapidement menées et
aboutirent, le 2 mars 1956, à un accord qui considérait
comme caduc le traité de Fès du 30 mars 1912 et
reconnaissait l’indépendance du Maroc.
L’Espagne
dut aligner son attitude sur celle de la France et mit fin à
son pouvoir sur la zone nord (déclaration commune de Madrid, 6
avril 1956, accord du 7 avril 1956). Le sort de Tanger, enfin, fut
réglé par la Conférence qui se tint à
Fedala du 8 au 29 octobre 1956. Le Maroc était, à la
fin de 1956, redevenu indépendant et unifié.
De multiples tâches attendaient le « nouvel »
État. Il lui fallait se dégager des influences
administratives étrangères, rallier une fraction
réticente de l’armée de libération, créer
des institutions. Il lui fallait aussi retrouver le sens de son
évolution historique.
La lutte pour l’indépendance
semblait se poursuivre par la reconquête d’un passé
qui paraissait avoir été doublement confisqué :
d’une part dans sa gestion, d’autre part dans son
écriture dont on supposait qu’elle avait été
systématiquement déformée par la vision «
coloniale ». La redécouverte de leur passé par
les Marocains et le renouvellement de l’historiographie
dominent ainsi la vie culturelle du Maroc depuis les années
1960.
Au vrai, le protectorat, s’il avait fourni des
instruments de travail en publiant des sources européennes
(Les Sources inédites de l’histoire du Maroc , 30 vol.),
des monographies (Villes et Tribus , 13 vol.) et des revues d’un
haut niveau scientifique (Archives berbères , 1915-1920 ;
Archives marocaines , 1904-1936 ; Hespéris, depuis 1922),
avait surtout encouragé les travaux archéologiques.
Les
premières années de l’indépendance sont
marquées par un manichéisme aux valeurs inversées,
ainsi que par la recherche de la spécificité de
l’histoire marocaine dans des interprétations générales
souvent d’inspiration marxiste.
Le renouvellement se fait
dans les années 1980 seulement. Il est dû conjointement
à la relève de jeunes historiens marocains et à
l’accès à de nouvelles sources.
Au Maroc, la
direction des Archives royales a commencé de publier, à
partir de 1972, les documents du Makhzen (El Wuatiq, 7 volumes
parus), puis a ouvert aux chercheurs, précautionneusement,
puis assez largement, les fonds royaux. La multiplication des
universités (13 en 1992) a décentralisé la
recherche, accru le nombre des départements d’histoire
avec leurs congrès, leurs revues, leurs instituts de
recherche.
Une partie croissante de la production historique est
publiée en arabe. Elle demeure peu connue hors du Maroc à
cause des difficultés de diffusion des livres et des revues.
La plupart des nombreuses thèses universitaires, en grande
partie exemptes des travers de la période précédente,
utilisent de manière scientifique des sources multiples.
À
la fin de 1988, l’ouverture des Archives françaises
rapatriées du Maroc et conservées dans le dépôt
des Archives diplomatiques de Nantes a donné un nouvel élan
à la recherche.

À l’extrémité occidentale de
l’Afrique du Nord, comme une île entre la mer et le
désert, le Maroc a certainement la personnalité la plus
accusée du Maghreb. Il est accidenté de montagnes
jeunes, dessinant une dorsale de hautes terres, flanquée de
part et d’autre par des plaines ou des plateaux. Projeté
entre la Méditerranée et l’Atlantique, séparé
de l’Europe par un détroit de quatorze kilomètres,
profondément enraciné au sud dans le continent
africain, le Maroc appartient à la fois au monde
méditerranéen, au monde océanique et au monde
saharien.
Le contact atlantique est sans doute l’élément
le plus original. Du cap Spartel au cap Juby, il se fait sur plus de
mille kilomètres le long d’une côte rocheuse,
battue par la grande houle contre laquelle ne s’offrait aucun
abri sûr jusqu’à la construction des ports de
Casablanca et de Safi. Ce littoral est bordé de plaines basses
ou de plateaux peu élevés qui ne s’opposent
aucunement à la pénétration des influences
maritimes. Les vents humides se propagent facilement jusqu’à
l’amphithéâtre montagneux qui enserre ces plaines
; ils permettent la culture en terre sèche loin dans
l’intérieur. Ces caractères font considérer
le Maroc occidental, ou atlantique, comme le « Maroc utile »
et le coeur économique du pays.
La façade
méditerranéenne, sur quatre cent cinquante kilomètres,
est à la fois plus étroite et plus isolée. Les
montagnes qui la bordent sont difficilement franchissables. Elle se
réduit à une bande côtière, limitée
par un rivage abrupt et sauvage, praticable seulement à ses
extrémités. Mais le monde méditerranéen,
au moins dans ses aspects humains les plus remarquables (cultivateurs
et arboriculteurs sédentaires), se prolonge à la faveur
du relief, par-delà les parcours bédouins du Moyen
Atlas, jusque chez les Chleuhs du Haut Atlas ou de l’Anti-Atlas
occidentaux.
Le contact saharien est moins pesant au Maroc qu’en
Algérie ou en Tunisie, grâce à la diagonale de
montagnes. Cependant, la face est et la face sud du pays
s’incorporent aux hautes plaines steppiques ou au socle
saharien, et l’obstacle montagnard n’est pas tel que, de
temps à autre, les masses d’air du désert ne se
déversent sur les plaines atlantiques qu’elles
réchauffent et dessèchent ; c’est le chergui .
Un relief très diversifié
Parmi les
pays de l’Afrique du Nord, le Maroc se distingue à la
fois par l’altitude plus élevée de ses montagnes
et par la remarquable extension des plaines et des plateaux. Le Haut
Atlas occidental compte plusieurs sommets dépassant quatre
mille mètres, dont le djebel Toubkal (4 165 m) qui est le
point culminant de toute l’Afrique du Nord. En revanche, les
surfaces planes ou peu accidentées couvrent près des
deux tiers du pays.
Dans l’ensemble des montagnes
marocaines, le Rif, au nord, est un système à part dont
la structure en nappes s’apparente à celle des unités
telliennes d’Algérie. Relativement peu élevé
(2 450 m au djebel Tidighine), le Rif est cependant une chaîne
compliquée, déversée vers le sud, arquée
et allongée d’est en ouest. Comme l’Atlas tellien
qu’il prolonge, il contribue à l’isolement du
littoral méditerranéen.
Au sud, le Haut Atlas,
orienté est-nord-est - ouest-sud-ouest, est aussi dans le
prolongement des montagnes algériennes de l’Atlas
saharien. C’est un énorme pli de fond soulevant, entre
de grandes cassures, un bloc de roches anciennes, le Haut Atlas
occidental, avec sa couverture secondaire, le Haut Atlas central et
oriental. Cette chaîne rigide élevée, mais
franchissable en deux ou trois endroits (Talremt, Tichka,
Tizi-n-Test), tombe sur la mer par des plateaux tranchés
brutalement par la côte.
Le Haut Atlas et le Rif encadrent
une région tabulaire, une meseta . À l’est,
l’extrémité occidentale des hautes plaines
oranaises constitue les hauts plateaux du Dahra au-dessus de la
vallée de la Moulouya. À l’ouest, la Meseta
marocaine est soulevée au maximum jusque vers quinze cents
mètres dans le Massif central marocain, et ses roches
anciennes sont recouvertes, à l’est, par la masse
calcaire du Moyen Atlas. Dans sa partie orientale, le Moyen Atlas
forme une chaîne plissée, dépassant trois mille
mètres au-dessus de la Moulouya (Blou-Iblane et Bou-Nassere).
Cet édifice compact et peu articulé, ce « dos que
le Maroc tourne à l’Algérie » ne laissant
entre le Rif et lui que l’étroit couloir de Taza, crée
l’originalité du Maroc atlantique auquel rien, en
Afrique du Nord, ne peut être comparé.
Enfin, dans
l’extrême Sud, la bordure saharienne a été
ployée jusqu’à plus de deux mille mètres
en pli de fond dans l’Anti-Atlas, coupé en deux par la
percée nord-ouest - sud-est de l’oued Dra. Au nord,
l’Anti-Atlas est séparé du Haut Atlas par un long
sillon interrompu par le volcan tertiaire du Siroua (3 300 m). Au
sud, les crêtes monoclinales du djebel Bani s’enfoncent
plus ou moins régulièrement sous les plateaux
désertiques des hamadas.
Des domaines bioclimatiques
contrastés
La disposition du relief, les influences
conjointes de l’Océan et du désert, la position
du pays en latitude et longitude font du climat marocain un climat
méditerranéen à l’été sec, à
la fois contrasté et nuancé.
Ici encore, le domaine
le plus original est le domaine atlantique. La proximité de la
mer atténue les écarts de température et accroît
sensiblement l’humidité de l’air. Des cultures
permanentes en terre sèche existent au Maroc à la
latitude de Béchar et des grands ergs nord-sahariens.
Cependant, la latitude et la distance de la côte imposent des
subdivisions. Sur le littoral, au nord de Safi, règne un
climat méditerranéen atlantique de type portugais, avec
quatre cents à huit cents millimètres de précipitations
; au sud, c’est un climat canarien, tempéré,
brumeux pendant la période estivale, mais avec des
précipitations de plus en plus faibles vers le sud. Dans
l’intérieur, au nord, les étés chauds et
secs, les hivers frais ou froids selon l’altitude, avec des
précipitations supérieures à quatre cents
millimètres, s’étendent jusqu’en bordure du
Moyen Atlas ; au sud, l’été est excessif, aride,
et certaines années sont franchement désertiques.
Le
domaine montagnard est naturellement plus complexe et varié.
Les hivers y sont froids et pluvieux, le gel et la neige fréquents.
Les étés sont chauds malgré l’altitude, et
les orages font qu’ils ne sont pas absolument secs. De
multiples climats locaux tiennent à la position en latitude et
altitude, à l’exposition et la topographie.
L’est
du Maroc se caractérise par une sécheresse accentuée
(il y tombe partout moins de quatre cents millimètres d’eau
par an) et par des écarts thermiques très sensibles
entre l’hiver et l’été. Le gel et la neige
sont loin d’y être inconnus : on retrouve là les
traits du climat de l’Oranie. La région présaharienne
exagère encore ces caractères. Les précipitations,
inférieures à deux cents millimètres, y sont
rares et irrégulières, et les écarts thermiques
accusés aussi bien d’une saison à l’autre
qu’entre le jour et la nuit. Seule la frange atlantique jouit
de conditions légèrement plus modérées.
Comme
dans tous les pays méditerranéens, l’obstacle
majeur à l’épanouissement de la végétation
est la sécheresse de l’été, à
laquelle s’ajoute, au-dessus de mille mètres, le froid
de l’hiver. Sur la côte, cette sécheresse est en
partie compensée par les brouillards littoraux. Mais vers le
sud et vers l’est, la moyenne des températures augmente
alors que les précipitations diminuent. Les conditions
défavorables de l’été méditerranéen
tendent à occuper l’année entière ; et la
végétation s’appauvrit et se disperse. Bien sûr,
des facteurs locaux perturbent la régularité de cette
dégradation. Les plaines atlantiques intérieures
méridionales font déjà figure de demi-déserts.
En montagne, au contraire, les étages élevés,
sur les versants humides, conservent loin au sud un manteau
forestier. Une fois de plus, la dorsale diagonale montagnarde sépare
nettement un domaine atlantique d’un domaine oriental et
saharien.
Le problème de l’eau
Ce rôle
permanent de la montagne se retrouve, en dernier lieu, dans les
caractères de l’hydrographie. Grâce à son
altitude, le Maroc, mieux arrosé que le reste du Maghreb, est
doté en son centre d’un véritable château
d’eau d’où divergent de grands fleuves permanents
vers l’Atlantique, tels le Sebou, le Bou-Regreg, l’Oum
er-R’bia, le Tennsift, le Souss ; vers la Méditerranée,
comme la Moulouya ; et même vers le Sahara : Dra, Dadès.
Cependant, la plupart des cours d’eau marocains sont des oueds,
c’est-à-dire des gouttières intermittentes, à
sec en été, gonflées en automne et au printemps
par des crues brutales et passagères.
Ces conditions
posent à l’homme un grave problème d’eau,
que la technique moderne s’efforce de résoudre mieux
qu’autrefois : excès d’eau, seulement, il est
vrai, dans la basse plaine du Gharb, et surtout manque d’eau,
en partie résolu par une irrigation à laquelle la plus
grande partie du Maroc, le bled seguia , doit la vie.
Population
et activités économiques
L’explosion
démographique a accompagné le profond changement de la
répartition du peuplement, favorable aux régions
basse-atlantiques. La puissance de la conurbation atlantique
(Casablanca-Rabat), pivot de l’organisation territoriale, s’est
affirmée en même temps que le Maroc s’urbanisait
rapidement et modernisait ses structures de production. Malgré
les progrès réalisés - agriculture irriguée,
diversification industrielle -, les bases économiques du pays
demeurent fragiles. Le bilan social est médiocre ;
l’aggravation des inégalités sociales menace
l’équilibre de la formation nationale.
Population
et développement
Forte de 27 millions d’habitants
en 1994, la population est très inégalement répartie
sur le territoire national. Les régions situées au-delà
des montagnes atlasiques forment une périphérie
délaissée ; elle n’est parcourue que par quelques
groupes de pasteurs semi-nomades, ou habitée ponctuellement
par des ksouriens à l’étroit dans les vallées
du pied de l’Atlas (Tafilelt, Dadès, Draa) qui ne
trouvent que dans l’émigration des ressources propres à
assurer leur survie. Le vaste amphithéâtre montagneux
dominant les plaines atlantiques oppose les régions pastorales
du Moyen Atlas, du Haut Atlas oriental et du Plateau central, peu
peuplées, aux montagnes densément occupées du
Rif du Haut Atlas occidental et de l’Anti-Atlas. La forte
pression démographique, caractéristique de montagnes
refuges, y a nourri de puissants courants d’émigration.
Les bas pays atlantiques rassemblent, sur un cinquième du
territoire, les trois quarts des populations. L’inversion du
peuplement, caractéristique du Maroc ancien, est effacée.
La
dynamique démographique est caractéristique d’un
pays qui se trouvait, il y a quelques années encore, au plus
fort de la transition démographique. Estimé à 5
millions d’habitants au début du XXe siècle, à
10 millions en 1956, l’effectif de la population dépassera
30 millions en l’an 2000. La baisse de la mortalité (8
p. 1 000 en 1991), inégale selon les milieux de résidence
- les campagnes accusant un sérieux retard - et selon les
groupes sociaux, fut responsable de l’explosion démographique.
La fécondité n’a décroché qu’au
milieu des années 1970. Le nombre d’enfants par femme
est passé de 7,2 en 1962 à 4,2 en 1992. La promotion du
statut de la femme citadine, autorisée grâce à
l’école et au travail salarié, explique la
différence importante de fécondité entre les
villes (2,5 enfants par femme) et les campagnes (6 enfants). Avec un
taux d’accroissement naturel de 2,2 p. 100, le Maroc appartient
au groupe des pays les plus prolifiques du monde. La charge
démographique de 520 000 personnes supplémentaires que
la société supporte annuellement met en question la
capacité du système politique à créer les
conditions de la mobilisation de la force de travail et de la
satisfaction des besoins fondamentaux des familles.
La proportion
d’analphabètes de quinze ans et plus demeure élevée
: 51 p. 100 pour les hommes et 78 p. 100 pour les femmes, en 1990.
Afin de sortir les populations de l’illettrisme, de sérieux
efforts ont été accomplis dans le domaine de
l’éducation. Cependant, la pression démographique
a nui à la réalisation des objectifs. Beaucoup
d’enfants scolarisables ne fréquentent pas l’école.
La scolarisation de 80 p. 100 dans le primaire (de 6 à 11 ans)
tombe à 30 p. 100 dans le secondaire. Les « évasions
» scolaires des jeunes filles à l’âge de la
puberté sont nombreuses.
L’arrivée des jeunes
sur le marché du travail est le problème central auquel
est confrontée la société. Le chômage est
un chômage de jeunes - plus de la moitié des chômeurs
ont moins de vingt-cinq ans -, et le sous-emploi s’étend.
Les activités du secteur non structuré (S.N.S.),
parcellisées et de large diffusion spatiale, comprennent
autant les petites entreprises de production marchande, fortes
consommatrices de main-d’oeuvre, que les travaux occasionnels
de simple survie. Elles alimentent l’effervescence des
quartiers populaires. La population active occupée du S.N.S.
prédomine dans la plupart des branches d’activité
urbaine, particulièrement dans les secteurs du commerce, des
services, des transports et de l’artisanat, avec des
proportions supérieures à 70 p. 100. Le poids et le
rôle du secteur informel révèlent l’incapacité
de l’économie moderne à mobiliser la force de
travail et la faculté d’adaptation des populations à
une situation de pénurie et de crise. Le S.N.S., en se
démultipliant, occupe le plus grand nombre, mais il ne lui
procure que de faibles ressources et le condamne à la
pluriactivité. Plus du tiers de la population vit au-dessous
du seuil de pauvreté, conscient des disparités
économiques et sociales accrues et du fonctionnement d’une
société à plusieurs vitesses. Il en résulte
une situation sociale de crise, particulièrement aiguë
dans les villes.
L’urbanisation du Maroc
Modérée
jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, puis rapide, la
poussée urbaine s’est intensifiée jusqu’à
devenir explosive. La population des villes est ainsi passée
de 420 000 habitants en 1900, répartis dans vingt-sept villes,
à 2,9 millions d’habitants au lendemain de
l’indépendance et à plus de 13 millions
désormais, résidents d’environ trois cents
centres urbains. La multiplication et la diffusion spatiale des
villes, l’étalement désordonné des espaces
urbains révèlent l’intensité du processus.
Celui-ci résulte de la rencontre de la dynamique démographique
citadine avec celle de la migration campagnarde. Ballottée par
les modernisations, mais conservatrice en matière de
structures agraires inégalitaires, la société
rurale a alimenté de puissants courants migratoires. Ils
représentaient, en année moyenne, 45 000 personnes
(années 1950), puis 125 000 personnes (années 1970) et
enfin 271 000 personnes en 1987.
L’armature urbaine est
assez bien équilibrée. Au sommet de la hiérarchie,
deux villes millionnaires : Casablanca (3 millions d’habitants),
métropole captatrice de tous les pouvoirs économiques,
et Rabat-Salé (plus d’un million de citadins), capitale
politique et administrative. Les villes de second rang conservent des
rôles régionaux actifs à l’image des
anciennes cités historiques de Fès et de Marrakech, des
centres de Meknès, d’Oujda et Tanger. Un troisième
niveau de villes provinciales structure le territoire. Tétouan,
Kenitra, la capitale du Rharb, Safi, Agadir à la tête du
réseau du Souss ont dépassé les 200 000
habitants, tandis que Beni Mellal, Khouribga, centres dynamiques des
plaines et plateaux du Centre-Ouest, Mohammedia, Laayoun, capitale
économique des provinces sahariennes, et désormais El
Jadida, Nador ainsi que plusieurs autres centres (Ksar el-Kebir,
Taza) ont franchi le seuil des 100 000 habitants. Une vingtaine de
villes de plus de 100 000 habitants, regroupant plus de 70 p. 100 des
citadins, et un nombre équivalent de centres de 50 000 à
100 000 habitants dominent une constellation de villes petites et
moyennes (entre 230 et 250, selon les critères retenus), en
moyenne très dynamiques. Désormais, le contrôle
du territoire par les villes est total. L’intégration
des économies régionales dans la sphère de
l’économie de marché, l’élargissement
du cadre d’intervention de l’État, la diffusion
des innovations et de nouveaux modes de consommation ont pleinement
participé à l’urbanisation des espaces et des
sociétés régionales.
Le domaine aride compte
plus d’une trentaine de petites villes ; les remises des
travailleurs émigrés et la promotion administrative ont
généré de multiples flux d’échanges
commerciaux et de services. Les montagnes, traversées par la
route, parcourues par les marchands ont vu naître quelques
centres commerciaux, aux noeuds routiers ou le long des «
pénétrantes ». Le réseau urbain des bas
pays n’a pas cessé de se renforcer. Demeure le contraste
entre la moitié septentrionale, plus riche et solidement
structurée par plusieurs armatures urbaines régionales
(Chaouïa-Tadla, Rharb-Saïs...), et la zone, au sud de l’Oum
er-Rbia, insuffisamment organisée d’où n’émergent
que quelques gros foyers urbains : Marrakech, Safi et la conurbation
gadirie.
Au centre du dispositif spatial, dominant le réseau
urbain, ordonnant toute la vie du pays, la conurbation atlantique
rassemble quatre citadins sur dix. De forme rubanée,
s’étendant sur 2 000 kilomètres carrés,
elle englobe deux villes millionnaires, une capitale régionale,
une ville industrielle, des cités satellites, de vastes zones
résidentielles périurbaines, des espaces industriels et
consacrés aux loisirs, des ceintures maraîchères
et constitue une zone métropolitaine d’environ 5
millions d’habitants dont le poids gauchit toute l’organisation
de l’espace.
Les transformations de l’économie
: l’agriculture
La place du secteur agricole se mesure à
sa contribution à la formation du produit intérieur
brut (17 p. 100), à sa part dans l’emploi national
(autour de 35 p. 100) et à sa participation dans les échanges
(un quart de la valeur des exportations). Cette dimension comptable
est ambiguë, car fonctionnent deux agricultures aux caractères
distincts. L’agriculture vivrière, zone de bour (culture
sèche) ou de petite hydraulique, caractérisée
par la pauvreté des moyens de production et la médiocrité
des rendements, fut négligée par l’État
bien que regroupant la majorité des surfaces cultivées
et des hommes. L’agriculture moderne, dynamique et performante,
est l’objet de toutes les attentions de l’État
moderne qui favorise la grande hydraulique, les cultures
d’exportation, les productions sous contrat... L’agriculture
vivrière « néo-traditionnelle » occupe les
trois quarts de la surface cultivée des plaines et des
collines. La médiocrité des rendements, comparativement
aux potentialités des milieux régionaux, s’explique
autant par la faiblesse et les irrégularités des
précipitations - près de 90 p. 100 des terres sont en
agriculture pluviale - qu’en raison de la persistance de
méthodes de travail et d’organisation de l’exploitation,
de faible niveau technique. La fragilité économique et
sociale des exploitations tient aussi à l’inégale
répartition de la surface agricole utile. 5 p. 100 des
exploitants contrôlent 40 p. 100 des terres melk , 57 p. 100
des foyers ruraux sont propriétaires d’exploitations de
moins de 5 hectares, très morcelées, cinq ou six
parcelles en moyenne, tandis que le quart des exploitants ne
possèdent pas de terre. Les conditions du maintien de rapports
sociaux de faible efficacité économique sont réunies,
capitalisme de rente et fréquence de contrats de métayage
(bel khobza ).
Les cultures vivrières sont dominées
par les céréales qui occupent plus de 5 millions
d’hectares. La production, vulnérable aux aléas
climatiques, enregistre des variations brutales et amples ; au cours
des années 1980, elle a chuté à 20,5 millions de
quintaux (Mq) et s’est redressée pour atteindre 79,4 Mq.
Les céréales de printemps, autres que le maïs (4,3
Mq), n’ont pas réussi leur percée et n’occupent
que des superficies restreintes : sorgho et riz, environ 21 000
hectares. Parmi les céréales d’hiver, l’orge,
cultivée sur les marges défavorables du bour, occupe
les plus grandes superficies (47 p. 100). Le blé dur, adapté
aux traditions culturales du monde paysan, cède la place au
blé tendre. La progression de celui-ci tient aux progrès
techniques (rationalisation des méthodes de culture,
utilisation d’intrants, diffusion de nouvelles variétés)
comme aux changements dans les habitudes de consommation que favorise
le soutien des prix à la consommation de la « farine
blanche ». Le blé tendre est cultivé en
association, sur les riches terres agricoles du Saïs, du Rharb
et des plaines de la Chaouïa et des Doukkala. Les rendements
sont plus élevés sur les terres irriguées,
dépassant 25 quintaux à l’hectare contre 14 en
moyenne. Les légumineuses (fèves, pois chiches,
lentilles, etc.) cultivées sur les espaces les plus «
traditionnels », soumis aux rigueurs climatiques, n’occupent
qu’une superficie réduite (environ 500 000 ha) pour une
production de 3,5 Mq.
L’élevage conserve une place
éminente, intéressant près d’un million
d’agriculteurs-éleveurs. Les ovins (14 millions de
têtes, en 1990) sont élevés sur les parcours des
plateaux et des montagnes, tandis que les caprins (5,3 millions de
têtes) sont nombreux dans les provinces méridionales, le
Rif et l’Oriental. L’élevage bovin (3,3 millions
de têtes) souffre, comme les autres secteurs, de bas rendements
consécutifs au caractère extensif et complémentaire
: races locales et pacages sur les bours et les montagnes (Moyen
Atlas et Plateau central). Dans le cadre du plan laitier, l’État
a pris des mesures d’encouragement à la production :
races bovines sélectionnées, développement des
cultures fourragères, mise en place de réseaux de
collecte de lait et de coopératives. Néanmoins, faute
de les étendre au monde des petits éleveurs, le
potentiel d’élevage demeure sous-utilisé. Aussi,
la production de viande et de lait est-elle devenue déficitaire
depuis 1974. Les faiblesses structurelles de l’agriculture
vivrière contribuent, avec la pression démographique,
l’urbanisation et les transformations de la consommation
alimentaire, à creuser le déficit alimentaire. En 1990,
1,35 million de tonnes de blé furent importées pour une
valeur de 1,4 milliard de dirhams.
Le gouvernement a misé
sur la grande hydraulique - une soixantaine de barrages régularisent
9,5 milliards de mètres cubes - et a confié aux offices
régionaux de mise en valeur agricole l’équipement
de neuf périmètres irrigués et l’encadrement
des agriculteurs. Deux sont situés en région aride et
semi-aride : Tafilelt et Draa ; les autres appartiennent aux régions
à régime pluviométrique plus favorable. Les
périmètres - équipés de grande
hydraulique - du Tadla (environ 100 000 ha), du Rharb (80 000 ha), de
basse Moulouya (65 000 ha) et des Doukkala (60 000 ha) sont les plus
étendus. Comme la petite et la moyenne hydraulique fournissent
un apport complémentaire d’environ 120 000 hectares, le
Maroc possède, au début des années 1990, un
patrimoine imposant d’environ 850 000 hectares irrigués.
La
grande hydraulique a démontré, sur le plan technique,
un savoir-faire remarquable dont témoignent les
barrages-réservoirs, les damiers réguliers des
périmètres et l’ordonnance des paysages.
Pourtant, le coût exorbitant des aménagements - 70 p.
100 des investissements publics agricoles - et des charges, comme le
système d’incitation à la modernisation
(subventions aux intrants, crédit, mesures fiscales, etc.),
socialement très sélectif, ont remis en question le
bien-fondé de la stratégie de développement.
Parmi les principaux griefs, on retient le contrôle renforcé
de l’État (du technicien) sur les zones riches et la
déresponsabilisation du fellah, la dépossession des
petits agriculteurs au profit des « gros », progrès
technique et injustice sociale allant de pair. La participation
effective des usagers, la revitalisation des structures paysannes
intermédiaires et un nouveau statut social pour le fellah
requièrent une « nouvelle donne hydraulique ».
Les
cultures industrielles (betteraves, canne à sucre et,
secondairement, coton) ainsi que l’agrumiculture et les
cultures maraîchères ont bénéficié
des aides et des encouragements de l’État, tant en amont
de la production (financement et équipement des réseaux
d’irrigation) qu’en aval (organisation des circuits de
commercialisation). Le pays importait, en 1963, la totalité du
sucre brut. Le démarrage de la sucrerie du Beth (Sunab) fut le
point d’ancrage d’une production sucrière
nationale. Le plan sucrier était fondé sur la
production de sucre de betterave dans les périmètres du
Rharb, du Tadla, des Doukkala, de la Moulouya et du Loukkos.
L’encadrement technique de la production et des prix incitatifs
ont permis d’atteindre 63 000 hectares en betterave sucrière
(2,9 millions de tonnes). Avec des rendements moyens de 50 tonnes à
l’hectare (betterave) et de 70 tonnes à l’hectare
(canne à sucre), pour une production totale de 4 millions de
tonnes, le Maroc satisfait les deux tiers de ses besoins. Les
oléagineux ont connu des progrès spectaculaires. La
culture du coton est pratiquée exclusivement dans le périmètre
du Tadla (15 000 ha en moyenne) ; celle du tournesol, dans le Rharb
jusqu’en 1987, a gagné d’autres régions.
Les agrumes couvrent une superficie d’environ 70 000 hectares
dont les trois quarts sont situés en périmètres
irrigués : Rharb, Souss Massa, Haouz et région Beni
Mellal. La production, spécialisée dans les variétés
tardives (Maroc-late, clémentines) de 1,4 million de tonnes,
en 1989, est destinée pour plus de 50 p. 100 à
l’exportation sur les marchés de l’Union
européenne. Les cultures maraîchères couvrent des
superficies supérieures à 170 000 hectares dont 20 000
en primeurs. Malgré les aides de l’État et les
investissements du capital financier, les exportations rencontrent
des difficultés, en raison des concurrences externes,
notamment celle des États méditerranéens de
l’Union européenne. Néanmoins, elles demeurent un
poste important de recettes.
L’agriculture fonctionne,
ainsi, à plusieurs vitesses et génère, tant les
déséquilibres internes, techniques et culturels sont
puissants, de violents contrastes de niveaux de vie, difficiles à
réguler. Or les choix politiques récents de
désengagement de l’État risquent d’aggraver
les dysfonctionnements. Que deviennent les projets de développement
rural intégré situés dans les zones de bour
(projets Fès-Karia-Tissa, El Hajeb, Oulmes-Rommani...) et les
ambitions d’assurer la transition des campagnes «
vivrières » vers les formes modernes d’organisation
de la vie rurale, si les soutiens et les actions de l’État
s’effacent pour laisser le champ libre aux seuls mécanismes
du marché ?
Le secteur minier et énergétique.
Le
sous-sol marocain recèle les plus riches réserves de
phosphates du monde, estimées à 60 milliards de tonnes.
Elles constituent la première richesse du pays. La production
annuelle, autour de 20 millions de tonnes, provient principalement
des gisements des Ouled Abdoun et des Ganntour. Le monopole
d’exploitation et d’exportation est confié à
l’Office chérifien des phosphates (O.C.P.) qui emploie
30 000 personnes. Le groupe O.C.P. poursuit la réalisation de
divers projets parmi lesquels figurent l’extension des zones de
production de Khouribga et de Benguerir, l’exploitation des
gisements de Sidi Hajjaj et de Meskala. La société
Phosboucraa, dans laquelle l’O.C.P. détient 65 p. 100
des parts et l’Espagne 35 p. 100, exploite les phosphates
sahariens (gisement d’oued Eddahab). La transformation et la
valorisation des phosphates sont le principal objectif, malgré
l’extrême vulnérabilité de cette matière
aux variations des cours ; ce but est atteint pour plus du tiers de
la production totale. Le complexe industrialo-portuaire de Jorf
Lasfar, port inauguré en 1982 - capacité de transit
prévue de 42 Mt -, a bénéficié des trois
quarts des investissements réalisés par la puissance
publique, dans le domaine de la chimie, durant les vingt dernières
années. Grâce à la mise en fonctionnement des
unités de production de Maroc-Phosphore III et IV, le Maroc
dispose, désormais, d’un outil de production extrêmement
puissant. Le phosphate et ses dérivés constituent le
principal poste des exportations (83 p. 100 des recettes). Les autres
gisements miniers sont de faible importance. La production de minerai
de fer (région de Nador) et de pyrrhotine (Kettara) a chuté,
celle de minerai de plomb (Aouli-Mibladène) et de zinc
(Touissit) régresse, celle de minerai de cuivre (Bleïda
et Bou Gaffer) et de manganèse (Imini) stagne.
Dépourvu
de pétrole et pauvre en charbon (les mines d’anthracite
de Jerada fournissaient 526 000 tonnes en 1990), le Maroc est
tributaire de l’étranger dans le domaine énergétique.
Sa dépendance quasi totale pour le pétrole représente
une lourde charge, accaparant jusqu’à 50 p. 100 des
recettes d’exportation. La production énergétique
appelée sur le réseau de l’Office national
d’électricité a été de 9 371
gigawattheures en 1990, assurée pour près de 85 p. 100
par les centrales thermiques de Mohammedia, Kenitra et Jerada. Afin
de réduire la dépendance pétrolière, le
Maroc poursuit la mobilisation de son potentiel hydraulique et
envisage une optimisation de la recherche dans les domaines du
pétrole, du gaz et du charbon et le recours à l’énergie
nucléaire.
Les plans de développement n’ont eu de cesse
d’encourager l’industrie, évoquant l’ardente
nécessité de promouvoir les exportations de produits
manufacturés - participation plus active aux marchés de
sous-traitance internationale - sans négliger, pour autant,
les industries de substitution dans les secteurs des biens
d’équipement et intermédiaires, d’encourager
la création des petites et moyennes entreprises, terreau des
emplois industriels peu capitalistiques, et la régionalisation
de l’investissement. L’appareil productif demeure de
taille modeste, inégalement étoffé et mal
réparti géographiquement, en dépit des efforts
consentis et de codes des investissements favorables. L’industrie
manufacturière ne contribue que pour 17 p. 100 à la
formation du P.I.B. et emploie 335 000 actifs du secteur structuré.
Cependant, nombre de petites entreprises ressortissent à la
petite production marchande, employant une abondante main-d’oeuvre
faiblement qualifiée, souvent exploitée et
sous-payée.
La progression des emplois, qui n’étaient
que de 100 000 en 1967, n’a pas atténué les
contrastes régionaux. La conurbation atlantique regroupe les
deux tiers des unités de production et près de 70 p.
100 de l’emploi industriel. Le pôle casablancais,
incluant Mohammedia et la couronne périurbaine, composée
des petits centres industriels de Dar Bouazza, Bouskoura, Mediouna,
Tit Mellil, Ain Harrouda, rassemble 62 p. 100 du total. Les autres
foyers industriels paraissent, par contraste, de très faible
poids. Seuls émergent Tanger, désormais deuxième
ville industrielle (20 000 emplois), spécialisée dans
le textile et la confection, et Fès (16 000 emplois). Safi
(chimie), Meknès (agroalimentaire), Marrakech et Agadir (6 000
emplois) sont les autres foyers de quelque importance. Malgré
les tentatives de déconcentration de l’appareil
productif - trente-cinq zones industrielles crées, et
instauration de dispositions juridiques et financières
favorables aux provinces -, l’industrie échappe peu à
l’emprise casablancaise. Guère plus de 10 p. 100 de la
main-d’oeuvre industrielle trouve un emploi dans les moyennes
et petites villes. À l’exception des périphéries
de Casablanca et de Rabat-Salé, n’apparaissent sur la
carte que les petites constellations industrielles du Rharb, du
Tadla, des Doukkala et du Souss.
L’industrie marocaine
présente une structure sectorielle assez diversifiée,
mais déséquilibrée. Les entreprises productrices
de biens de consommation finale, peu capitalistiques, utilisant une
main-d’oeuvre attachée à des postes de travail
sans qualification, sont les plus nombreuses. Les industries
agroalimentaires, celles du textile, de l’habillement et du
cuir occupent plus de 60 p. 100 des actifs du secteur répertorié.
Les industries agroalimentaires souffrent d’une trop grande
dispersion, de déficits d’organisation et de gestion, de
l’inadaptation des équipements et des infrastructures, à
l’image de la pêche dont l’armement est dépassé.
L’État a concentré ses efforts sur l’industrie
sucrière. La construction d’une quinzaine de sucreries
(7 dans le Rharb, 3 dans le Tadla) a permis de satisfaire la demande
intérieure en sucre raffiné. Les industries du textile
et de l’habillement emploient plus du tiers de la
main-d’oeuvre. Longtemps concentrée dans la zone
Casablanca-Mohammedia, l’industrie textile (fils, tissus, etc.)
a essaimé à Fès (usines intégrées
de la Cofitex et de la Cotef), à Oued Zem et à Kasba
Tadla où fonctionnent deux filatures de coton. Les ateliers de
confection et de bonneterie, structurés ou informels, se sont
multipliés dans un certain désordre. S’ils
rencontrent de notables succès à l’exportation,
encore que se dressent de multiples obstacles à la pénétration
des marchés extérieurs, ces secteurs supportent de
lourds handicaps : dépendance à l’égard de
l’étranger, insuffisance de l’intégration
industrielle, faible valeur ajoutée...
Les industries
métallurgiques, en l’absence de complexe sidérurgique
(simple laminoir à Nador), occupent une place modeste. L’État
a avancé un projet de développement des activités
énergétiques : raffinage de pétrole et
production électrique. L’effort principal a porté
sur la réalisation d’une seconde raffinerie de pétrole
et d’un complexe des huiles lubrifiantes à Mohammedia,
tandis que la production électrique a bénéficié
de l’entrée en service de deux importantes centrales
thermiques à Mohammedia et à Kenitra.
Le secteur de
la chimie constitue la base de l’industrie marocaine :
transformation des phosphates en acide phosphorique et engrais. Après
Maroc-Chimie, Maroc-Phosphore I et II à Safi, l’effort
s’est focalisé sur Jorf Lasfar. Dans le cadre du plan
cimentier et pour répondre à une demande en
progression, le secteur du ciment a connu une forte impulsion du fait
de l’extension des capacités de production des unités
d’Agadir, Temara, Tanger et Tétouan, de la réalisation
des projets Lafarge II et de la cimenterie de l’Oriental.
Le réseau des transports permet de
bonnes relations interrégionales et internationales. Le réseau
ferroviaire a peu évolué depuis l’indépendance
; une seule liaison nouvelle, Nouasser-Jorf Lasfar, ouverte en 1987,
a enrichi le réseau, long de 1 893 kilomètres, dont 974
électrifiés. Douze millions de voyageurs et 29 millions
de tonnes (dont 68 p. 100 de phosphates) ont été
acheminés en 1990. Les projets de l’Office national des
chemins de fer concernent plus le renforcement des grandes lignes
qu’un élargissement du champ d’action ; l’axe
Marrakech-Laayoun, long de 900 kilomètres et d’un coût
considérable, relève encore de l’intention
politique.
Le réseau routier à grande circulation
est infiniment plus complexe, dense et de qualité : 60 000
kilomètres de routes, dont la moitié revêtue.
L’ouverture de nouvelles voies à grandes circulation et
de pistes carrossables permet une meilleure circulation des hommes et
des marchandises. Le désenclavement régional a
contribué, avec le resserrement des réseaux
administratifs (41 provinces et 18 préfectures), à la
diffusion des éléments de progrès : école,
dispensaire, etc., et à l’intégration des
sociétés rurales dans les réseaux d’échanges
mercantiles.
Les échanges du Maroc avec l’extérieur
s’effectuent presque exclusivement par la voie maritime.
L’infrastructure portuaire se compose de huit ports de desserte
nationale et internationale, d’une dizaine de ports à
caractère régional. En 1990, Casablanca (16 Mt)
n’assurait que 42 p. 100 du trafic, suppléé en
partie par Mohammedia, port pétrolier (5,9 Mt), et Jorf Lasfar
(5,6 Mt). Safi (4,7 Mt), grâce aux phosphates, échappe à
la médiocrité du trafic des autres ports. Tanger
demeure le seul port de voyageurs (plus de 1,1 million de passagers)
emprunté par les travailleurs marocains à l’étranger
lors de retours temporaires au pays et par les touristes.
Le
transport maritime s’élève à 38 Mt en 1990
; les importations en représentent près de la moitié,
les postes principaux étant les produits énergétiques,
les céréales, le soufre brut ; les exportations portent
encore, pour l’essentiel, sur les produits bruts d’origine
minérale et les biens alimentaires, même si des progrès
notables ont été accomplis dans le domaine des
demi-produits (engrais et acide phosphorique). La valeur des
importations a progressé rapidement, creusant le déficit
de la balance commerciale, estimé à 22 milliards de
dirhams, en 1992.
Les remises des travailleurs marocains à
l’étranger ainsi que les recettes touristiques
représentent deux postes essentiels de la balance des
paiements ; 1,2 million de Marocains résident à
l’étranger, parcourant un espace migratoire de plus en
plus vaste qui s’étend à toute l’Europe, à
la Méditerranée orientale et à l’Amérique
du Nord. La diaspora marocaine alimente un flux financier qui n’a
cessé de grossir tout au long des années 1980 : 13
milliards de dirhams en 1987 contre 1 milliard en 1973. En dix
années, les recettes touristiques ont été
multipliées par six (plus de 10 milliards de dirhams). Le
nombre des entrées était estimé à près
de 3 millions en 1990, dont la moitié en provenance de
l’Algérie voisine. L’Europe (1,2 million de
touristes) est traditionnellement le premier marché
touristique marocain. Les pôles les plus fréquentés
demeurent le Sud (région d’Agadir : plus de 20 000 lits)
et le Tensift (Marrakech : plus de 16 000 lits). La qualité de
l’accueil est satisfaisante ; en témoigne la densité
du parc hôtelier et du réseau des transports aériens.
Plusieurs aéroports de classe internationale fonctionnent : à
Casablanca (Mohammed-V), Agadir, Marrakech, Tanger...
Les progrès
réalisés, au cours des années d’ajustement
structurel, dans la maîtrise des déficits des finances
publiques sont notables : le déficit a été
ramené à 3,3 p. 100 du P.I.B. en 1990. Cependant, la
situation demeure très fragile, tant l’endettement
extérieur est élevé (plus de 26 milliards de
dollars) et le rééchelonnement de type latino-américain
permanent. Jusqu’ici, le Maroc a fait face. Il le doit au
dynamisme et à l’abnégation de son peuple.
Celui-ci a besoin d’espoir et de justice sociale.
L’amélioration des conditions de vie matérielle
et démocratique est une tâche nécessaire et
urgente ; elle implique une meilleure répartition des revenus,
une autre politique sociale.
En 1956, deux forces politiques, le roi et l’Istiqlal,
paraissaient habilitées, pour avoir incarné et animé
le nationalisme marocain, à revendiquer la conduite des
affaires publiques et à faire prévaloir leur propre
conception dans l’élaboration des nouvelles institutions
constitutionnelles. Aussi les premières années de
l’indépendance sont-elles dominées par une lutte
d’influence dont l’enjeu est le contrôle de
l’appareil d’État et la conquête du
leadership politique. La monarchie sort victorieuse de cette
confrontation en faisant adopter, par référendum en
1962, une Constitution à sa mesure, et ce après avoir
contribué à l’effacement progressif de l’Istiqlal
au profit d’un réseau de clientèles locales lui
assurant le contrôle du monde rural et d’une force
publique placée sous son autorité. Le fonctionnement du
nouveau mécanisme constitutionnel va rapidement être
bloqué sous l’effet de la politisation excessive des
institutions parlementaires et de leur incapacité à
résoudre les tensions sociales attisées par les
défaillances ou l’immobilisme de la politique économique
de l’État.
L’explosion de violence qui survient
à Casablanca, en 1965, sonne le glas de cette expérience
parlementaire, et la proclamation de l’état d’exception
ouvre une période d’autoritarisme qui conduit à
la concentration totale du pouvoir entre les mains du roi, et à
une certaine traditionalisation dans l’exercice du pouvoir.
Désavouant les partis et réhabilitant les procédés
traditionnels de l’influence politique et religieuse de la
monarchie chérifienne, le roi va gouverner en s’appuyant
sur un réseau d’élites administratives, rurales
et économiques, dont le loyalisme est la seule condition qui
garantisse leur prospérité économique et leur
prestige social. L’absolutisme royal devient la trame d’un
système qui s’accommode d’une corruption
intensive, d’une répression sélective et d’un
enrichissement outrancier - à seule fin d’entretenir son
propre fonctionnement. En 1970, le pouvoir va jusqu’à
pérenniser ce système en l’inscrivant dans un
texte constitutionnel qu’il élabore et fait adopter par
référendum. La fiction institutionnelle ne pourra,
cependant, trop longtemps résister au poids de la dégradation
économique et sociale du pays causée par des années
d’inertie et de corruption au sein de l’appareil d’État.
À trois reprises, de 1971 à 1973, le régime se
voit attaqué par un de ses plus fidèles alliés,
l’armée, dont les tentatives de putsch et de subversion
vont échouer. L’alerte aura pourtant suffi à
obliger le Palais à réévaluer la situation et à
tenter de renouer avec les forces politiques.
À partir de
1972 commence une nouvelle période, dominée par
l’ouverture vers les partis d’opposition et par la
recherche d’un équilibre neutralisateur dont le Palais
puisse tirer le plus grand profit. En 1972, le roi fait adopter une
nouvelle Constitution, d’inspiration plus libérale et
plus démocratique que la précédente, et qui va
largement dans le sens souhaité par les partis de
l’opposition. La politique d’ouverture bute toutefois sur
leur refus de participer au gouvernement de conciliation nationale
proposé par le roi après le coup d’État
manqué de l’été de 1972. Pour renouer le
dialogue, Hassan II renonce à se placer sur le terrain
strictement institutionnel en décidant de repousser les
élections prévues par la Constitution. En revanche, il
recrée indirectement dans le champ économique les
conditions d’une mobilité qu’il ne réalise
plus dans la manipulation du jeu politique traditionnel. La mise en
oeuvre du plan économique 1973-1977, orienté vers une
croissance plus soutenue et une plus grande justice sociale, en
constitue la trame principale, où s’inscrivent des
mesures d’accompagnement telles que la « marocanisation »
du commerce et de l’industrie, la récupération
des terres étrangères et la refonte du code des
investissements. Cette stratégie de relance et d’intégration
du champ économique dans le domaine politique va lui assurer
une nouvelle emprise sur des élites sociales qu’il ne
contrôlait plus depuis les complots.
Mieux encore que ces
réformes économiques et sociales, c’est une
menace extérieure qui va permettre au roi de créer les
conditions d’une unité nationale. La décolonisation
du Sahara espagnol, coïncidant avec la mort du général
Franco, va offrir au Maroc l’occasion d’échapper à
un partage inégal du Sahara qu’il n’avait pas su
remettre en cause ni avant l’indépendance de l’Algérie,
ni après la guerre des Sables de 1963. Après une
négociation ambiguë et une bataille juridique peu
convaincante, le roi reprend l’initiative avec la Marche verte
qui constitue un succès politique majeur sur le plan tant
interne qu’international.
Le consensus sur le Sahara et
l’intégration du champ économique dans le domaine
politique vont permettre à Hassan II d’engager le régime
dans une démocratisation formelle, limitée aux élites
et étroitement contrôlée, avec la complicité
de l’ensemble des acteurs du système politique marocain.
En effet, différées en raison de l’affaire
saharienne, les élections locales et nationales qui se
tiennent respectivement en septembre 1976 et en juin 1977 voient le
succès d’un mouvement d’électeurs, les
Indépendants, impulsé et favorisé par le profond
courant monarchiste et nationaliste qui s’est cristallisé
autour de la Marche verte. Un nouvel équilibre politique
s’instaure sur un fond d’unitarisme, qui tend à
neutraliser les surenchères et les clivages internes au profit
d’une mobilisation nationale en faveur de l’enjeu
saharien. Le parti de l’Istiqlal, après une cure
d’opposition d’une quinzaine d’années,
revient au pouvoir en étant associé au nouveau
gouvernement conduit par Ahmed Osman, beau-frère du roi et
président du Rassemblement national des Indépendants
(R.N.I.). Ainsi se trouve mise en place une formule politique qui
tend à asseoir l’exercice du pouvoir sur des bases plus
stables et plus rationnelles sans pour autant affaiblir le leadership
du roi.
Le nouvel équilibre politique à
l’épreuve.
Cette nouvelle formule politique, issue d’un long processus
de démocratisation, ne va pas tenir les promesses qu’on
pouvait en attendre. L’équilibre institutionnel et
politique que l’affaire du Sahara a largement contribué
à instaurer va paradoxalement s’effriter sous l’effet
des prolongements du conflit. Les heurts entre les Forces armées
royales (F.A.R.) et les commandos du Front Polisario se font de plus
en plus fréquents, créant ainsi un véritable
état de guerre au Sahara. La prolongation de cet état
de tension entraîne un accroissement considérable des «
dépenses de souveraineté » (elles triplent en
trois ans et passent à 2 milliards de dirhams pour les
équipements militaires en 1978), qui va peser lourdement sur
les finances du pays, déjà affectées par la
stagnation des recettes phosphatières et une inflation
endémique. Les autorités sont amenées à
réviser leurs options économiques et à observer
une pause dans la politique de développement. Le plan
quinquennal 1978-1982 est reporté au profit d’un plan
triennal de transition (1978-1980) que le roi justifie au nom d’une
mystique nationaliste et unitaire, et par un appel solennel à
la « paix sociale ».
Cependant, loin d’entraver
la crise, les nouvelles orientations économiques ne font
qu’accentuer le malaise social des couches salariées et
entretenir l’attentisme désabusé des milieux
d’affaires. Parallèlement à la perte du contrôle
militaire et à la dégradation de sa position
diplomatique, le Maroc connaît, en 1979 et 1980, une vague de
conflits sociaux dans des secteurs de plus en plus nombreux. Ces
mouvements, soutenus par la Confédération démocratique
du travail (C.D.T.), se politisent au contact des retombées de
la révolution iranienne et amènent le pouvoir à
réagir par la manière forte. La police intervient,
faisant quelques morts et plusieurs blessés, procède à
de très nombreuses arrestations et investit les locaux de la
C.D.T. et de l’Union socialiste des forces populaires
(U.S.F.P.). Les journaux de ces derniers sont suspendus, 500
enseignants sont licenciés et plusieurs responsables syndicaux
arrêtés et déférés devant les
tribunaux. Le nouveau Premier ministre, Maati Bouabid, nommé
en mars 1979, s’efforce de renouer le dialogue avec les
syndicats et de concilier une économie de guerre avec une
politique de progrès social. Les salaires des employés
du secteur public et privé sont augmentés, une
enveloppe de 100 milliards de centimes est réservée au
programme de développement et d’aménagement
régional, des mesures d’économie d’énergie
et de nouvelles restrictions d’importations sont décidées
pour réduire le déséquilibre de la balance des
paiements.
L’adoption d’un collectif budgétaire
en octobre 1980 est mal accueilli par l’opposition, qui se
montre très critique à l’égard de mesures
qualifiées de « palliatifs à court terme ».
Même au sein de la coalition majoritaire, on n’hésite
pas à souligner les incohérences ou les insuffisances
de la nouvelle politique économique par rapport aux exigences
de la situation de guerre. Sur le terrain, la pression omniprésente
du Polisario entraîne d’importants changements dans le
dispositif militaire des F.A.R., et pousse le Maroc à adopter
une stratégie plus offensive et de grande envergure.
Isolé
sur le plan diplomatique et contesté sur le front social, le
roi a cependant veillé à renforcer l’image
consensuelle et libérale du régime : en effet, les
résultats spectaculaires des référendums des 23
et 30 mai 1980 sur les réformes constitutionnelles
(modifications des règles de la succession dynastique et
prorogation du mandat de député de 4 à 6 ans)
prennent l’allure d’un véritable plébiscite
(99,71 p. 100 et 96,74 p. 100 de oui) illustrant « la parfaite
symbiose du roi et du peuple » ; ils apportent un démenti
catégorique au prétendu désarroi ou à la
lassitude supposée du peuple face à la guerre du
Sahara. Par ailleurs, durant l’été de 1980,
quelque 3 000 enseignants et agents de la Santé publique,
suspendus après les grèves de 1979 à Casablanca,
sont autorisés à reprendre leurs fonctions, une
centaine de prisonniers politiques sont libérés et plus
de 300 personnes graciées.
En dépit de leurs effets
positifs sur les plans psychologique et symbolique, ces mesures n’ont
pas empêché le développement de certaines
tensions politiques au sein de la majorité et dans les
relations entre le pouvoir et l’opposition. Au-delà des
chiffres officiels et de l’optimisme affiché en haut
lieu, les dernières consultations ont révélé
une forte poussée de l’électorat de l’opposition
que le R.N.I. était appelé à neutraliser faute
de pouvoir la canaliser. Mais cette formation hétérogène
et invertébrée, que l’ancien Premier ministre A.
Osman devait transformer en un parti digne de ce nom, s’est
épuisée en querelles stériles et s’est
caractérisée par l’absentéisme de ses
députés, sans se soucier de parachever son implantation
locale ni de consolider la tenue et la diffusion de sa presse. Plus
ou moins favorisée par le ministre de l’Intérieur,
une première rupture intervient en décembre 1980 et
donne naissance à deux groupes : d’un côté,
les Indépendants libéraux fidèles à A.
Osman, qui sont représentatifs de la bourgeoisie industrielle
et commerçante, souvent liée au capitalisme étranger,
et qui souhaiteraient mettre fin à une guerre incertaine et
coûteuse ; de l’autre, les Indépendants
démocrates, rassemblés autour de Abdelhamid Kacimi, qui
prétendent se distinguer par des attaches rurales et une plus
grande sensibilité au sort des couches sociales les plus
déshéritées.
Entre le pouvoir et l’opposition
socialiste, les relations se sont progressivement dégradées,
l’U.S.F.P. dénonçant les « incohérences
» et les « atermoiements » de la diplomatie du
Palais, et se montrant très critique vis-à-vis du
fonctionnement démocratique des institutions aux niveaux local
et parlementaire. En outre, dans le procès sur l’affaire
d’Omar Benjelloun, elle a tout mis en oeuvre pour infirmer la
thèse officielle concluant à l’assassinat du
leader socialiste par des membres d’une association de Frères
musulmans, la Jeunesse islamique.
En 1981, les flottements de la position marocaine dans le conflit
saharien vont accentuer les clivages politiques internes et provoquer
une véritable rupture du consensus national. En effet, alors
même que le Maroc a redressé la situation militaire et
amélioré sa position diplomatique, le roi propose au
sommet africain de Nairobi un référendum contrôlé
qui, selon lui, ne pourra être que positif... Le Polisario est
pris de court, et la question de l’admission de la République
arabe sahraouie démocratique (R.A.S.D.) est habilement
contournée, mais l’U.S.F.P. ne manque pas de souligner
les contradictions implicites d’une telle proposition et les
menaces que fait peser ce compromis sur la « marocanité
» des territoires sahariens. Autant de raisons qui lui
paraissent justifier la consultation du peuple marocain sur l’«
intégrité territoriale » de son pays. Ressenti
comme une offense personnelle, ce communiqué entraîne
l’arrestation de cinq membres du bureau politique de
l’U.S.F.P., dont trois seront condamnés à un an
de prison ferme pour « incitation au désarroi » et
« atteinte aux citoyens dans leur attachement à la
personne du souverain ». Une réaction qui permettrait de
confirmer l’étroitesse des capacités d’expression
de l’opposition, et de mesurer l’équivoque des
fondements mêmes du consensus saharien. En effet, on n’oublie
pas, dans les rangs de l’U.S.F.P., que le Sahara aurait pu être
réintégré dans la foulée de
l’indépendance si la monarchie avait aidé l’armée
de libération du Sud à poursuivre sa percée, et
si elle avait développé une « guerre populaire »
de type algérien au lieu de s’employer à la
désarmer et à la dissoudre dans une armée vouée
au service exclusif de la dynastie et à la mise au pas de
toutes les forces concurrentes ou suspectes. À l’inverse,
pour les partis de la coalition majoritaire, le roi ne peut faillir
au rôle historique de « réunificateur du royaume »
qu’il s’est assigné, et rien ne permet de douter
du succès de sa stratégie fondée sur la
persévérance diplomatique et le réalisme
politique.
Dans cette épreuve de force, chaque partie peut
se trouver de bonnes raisons pour reprocher à l’autre
d’avoir rompu le consensus : pour le roi, il lui faut d’une
part justifier la répression qu’il a fait subir à
l’U.S.F.P. après les graves émeutes de Casablanca
(juin 1981), dont il lui attribue en partie la responsabilité
; d’autre part, accentuer la marginalisation politique de cette
dernière et saper le crédit populaire incontestable
qu’elle a su reconstituer à la faveur de la
libéralisation et avec l’aide de la C.D.T. Quant à
l’U.S.F.P., son tribut à l’unanimité ne lui
a rien apporté sur le plan politique et elle n’a pas su
endiguer les débordements de sa base militante, qui lui
reproche son manque de combativité sur le plan économique
et social. En fait, ce schisme dépasse l’affaire
saharienne proprement dite pour concerner le projet global de société
autour duquel de très fortes tensions se sont cristallisées,
en raison même du poids financier de la guerre et de son
discrédit dans certaines couches de la population.
Les
tragiques émeutes de Casablanca survenues en juin 1981
symbolisent à cet égard un point de rupture du pacte
communautaire sous la poussée d’injustices trop
flagrantes, et sous l’effet de contradictions sociales
engendrées par les incohérences, les échecs ou
les défaillances de l’État dans sa conduite
politique du développement. Bien que le roi ait reconnu plus
tard la responsabilité du régime dans ces événements,
il n’a voulu en retenir que les visées déstabilisatrices
et les atteintes à la cohésion nationale, comme pour
mieux justifier la dureté et l’ampleur de la répression
menée à l’encontre de l’opposition.
Arrestations
et inculpations en masse, procès en série, fermeture de
locaux, interdiction de journaux, c’est toute la panoplie
policière et judiciaire qu’a déployée le
gouvernement à l’encontre de la C.D.T. et de l’U.S.F.P.,
accusés d’avoir été les instigateurs du
soulèvement populaire. Une longue série de procès
s’ouvre dans les grandes villes du pays, même dans celles
où aucune violence n’a été signalée
: les poursuites visent indistinctement les manifestants et les
militants syndicalistes et politiques. Les verdicts sont sévères
et reflètent la volonté du pouvoir, notamment du
ministère de l’Intérieur, de briser l’influence
politique de l’opposition socialiste. La préfecture de
Casablanca, qui abrite 3,2 millions d’habitants, est découpée
en cinq nouvelles préfectures de manière à
assurer, sous couvert d’une gestion plus efficace, un contrôle
renforcé de la population, en même temps qu’est
décidé un plan de promotion des zones rurales et des
quartiers populaires des villes.
Cette soudaine et violente
flambée sociale n’est pas sans effet sur l’évolution
des dissensions internes du R.N.I. dont l’éclatement,
déjà consommé au niveau parlementaire, va se
traduire par la création, en juillet 1980, d’un nouveau
parti, le Parti national démocratique (P.N.D.). Le Palais
prend appui sur ce parti dont le discours à consonance
populiste lui permet d’accréditer, auprès des
couches populaires urbaines et rurales, la politique de rigueur et
d’austérité imposée par l’aggravation
des déséquilibres économiques et financiers. Le
nouveau gouvernement de novembre 1981, toujours conduit par Maati
Bouabid, leur fait une très large place, au détriment
des anciens Indépendants qui en sont écartés. Le
roi confie à ces derniers la « lourde et importante
mission » de devenir une « opposition constructive »
pour les deux années de la législature, qui est
prolongée jusqu’en 1983. Dans le même temps, il
condamne comme « anticonstitutionnelle » l’attitude
de l’U.S.F.P. dont les députés se sont retirés
du Parlement pour protester contre l’application, à
l’actuelle législature, de l’allongement du mandat
parlementaire approuvé par le référendum de mai
1980.
Alors que le processus de démocratisation paraissait
bloqué à la fin de 1981, les premiers signes d’un
retour à la démocratie apparaissent dès le
printemps de 1982 : Abderrahim Bouabid et les deux autres dirigeants
socialistes sont graciés par le roi en février, tandis
qu’en avril l’U.S.F.P. et la C.D.T. sont autorisés
à rouvrir leurs locaux. La perspective des échéances
électorales de 1983 n’est pas étrangère au
renouveau de la vie des partis, marqué par la tenue des
congrès du parti de l’Istiqlal en avril et du P.N.D. en
juin 1982.
Pour les deux partis, il est en effet urgent de
réactiver la vie politique nationale sur de nouvelles bases,
en exploitant, pour l’Istiqlal, le terrain laissé à
droite par la scission du R.N.I. et, pour le P.N.D., le « vide
politique » laissé par les vieux partis traditionnels
issus du mouvement national. Arslane El Jadidi, secrétaire
général de ce nouveau parti et ministre de l’Emploi,
a invité les 10 000 congressistes réunis à
Casablanca à s’organiser pour jouer pleinement ce rôle
de contrepoids et à militer dans les trente-six bureaux
fédéraux déjà installés dans les
provinces du pays. Bien que le cercle dirigeant compte beaucoup
d’hommes d’affaires, l’idéologie de ce parti
échappe au clivage droite-gauche pour se rattacher à
une ligne réformiste et centriste, conforme aux aspirations
des couches sociales qu’il prétend représenter.
Se disant solidement implanté dans les campagnes, il défend
un programme de lutte contre l’exode rural, et pour
l’aménagement du territoire. Lors de la session
d’automne, les treize députés de l’U.S.F.P.
décident de participer de nouveau à la vie
parlementaire en raison de la gravité de la situation
intérieure, et pour éviter de prolonger une
marginalisation qui ne pourrait que lui nuire pour les prochaines
consultations électorales. En retour, le parti d’A.
Bouabid attend du gouvernement qu’il lui restitue ses moyens,
notamment qu’il autorise la reparution de sa presse, et qu’il
libère ses militants socialistes et syndicalistes toujours
emprisonnés, parmi lesquels le rédacteur en chef d’Al
Mouharrir et le secrétaire général de la C.D.T.
Depuis les dernières consultations électorales de
1977, l’évolution du contexte politique a conduit à
l’effritement de la majorité entre la gauche et le
Palais, sur un fond de crise économique et sociale alourdi par
les menaces de complot militaire périodiquement ravivées
par les incertitudes de la lutte armée et diplomatique pour la
préservation du Sahara. Une certaine mise à jour des
forces politiques semblait donc s’imposer au pouvoir, afin de
lui permettre de ressourcer sa légitimité et de
renouveler l’expression politique de ses soutiens. Ce sera
l’objectif principal des consultations de juin 1983 pour
l’élection des 15 500 conseillers communaux et
municipaux et de septembre-octobre 1984 pour la désignation de
la nouvelle Chambre des représentants. Dès janvier
1983, Maati Bouabid, Premier ministre en exercice, est officieusement
chargé de créer une formation politique, l’Union
constitutionnelle (U.C.), dont la vocation est de conquérir la
génération d’après l’indépendance
et de mobiliser les larges fractions de la population, tenues
jusqu’ici à l’écart du jeu politique,
notamment « les jeunes, les cadres du secteur public ou privé
et les membres des professions libérales ». Cette
création vise à briser le monopole politique des
caciques du nationalisme et à rassembler les clientèles
sensibles à la modernisation et aux idées de la droite
libérale des démocraties occidentales : sécurité,
désétatisation de l’économie,
privatisation du secteur public, enseignement finalisé, bref
un discours aux accents néo-libéraux qui fait de la
libéralisation de l’économie le ressort principal
de la relance qui est elle-même la clé du progrès
social. Cette initiative entraîne une certaine émulation
dans les rangs de la fraction conservatrice du Mouvement national :
le parti de l’Istiqlal et le Mouvement populaire n’entendent
pas laisser rogner leur implantation territoriale, ni leur capital
idéologique par des créations artificielles de partis
de circonstance. Le P.N.D. se montre très amer de ne plus être
considéré comme la pièce maîtresse de la
future coalition majoritaire et le R.N.I. très critique à
l’égard de cette nouvelle forme d’atomisation de
la vie politique nationale.
Dans les rangs de la gauche, le débat
sur le principe de la participation aux élections s’en
trouve ranimé ; l’U.S.F.P., qui a retrouvé des
conditions plus normales d’existence, veut « se battre
sur tous les fronts » et opte pour une stratégie de
mobilisation électorale, ce qui va susciter une opposition
très vive du courant radical et de violents affrontements au
sein de son comité central.
Le Parti du progrès et
du socialisme (P.P.S.) se rallie à la même position tout
en appelant à l’union de la gauche autour d’un
programme de réformes économiques et sociales mis au
point lors de son IIIe congrès. L’Organisation arabe
démocratique et populaire (O.A.D.P.), résurgence de la
Gauche radicale (Mouvement du 23 mars) et nouvelle venue sur la scène
politique marocaine, se déclare également prête à
affronter les compétitions électorales. En revanche,
l’U.N.F.P., qui a réaffirmé dans son IVe congrès
ses options pour des changements radicaux et l’instauration du
socialisme, renouvelle, comme elle le fait depuis 1976, son refus de
participer à des élections dont elle dénonce la
« constante » falsification par l’« appareil
administratif ». Le redécoupage électoral donne
lieu à quelques changements qui restent sans incidence sur les
écarts de représentation villes-campagnes, mais dont
les plus importants concernent les deux principales agglomérations
de Casablanca et de Rabat pour des raisons d’équilibre
politique. La campagne est marquée par les interventions à
la R.T.M. (Radio-télévision marocaine) des leaders des
six partis, une innovation dont l’impact s’est révélé
non négligeable pour une formation comme l’U.S.F.P.
longtemps vouée au silence et à l’opposition
semi-clandestine. Très animée sur le terrain, la
campagne menée par les partis politiques privilégie des
thèmes d’intérêt national, dans les limites
assignées par le roi, notamment le respect et la défense
des institutions sacrées, tandis que les candidats «
neutres » font une campagne locale, à l’image de
leur capital social personnel ou de leur statut de notable. Les
résultats traduisent par rapport à 1976 à la
fois un certain respect des équilibres globaux plus ou moins
déterminés par le pouvoir central et une profonde
instabilité de la carte électorale du pays, qui
illustre la volonté du Palais d’éviter
l’enracinement des partis. La très forte poussée
des « neutres » qui obtiennent le plus grand nombre de
voix (21,13 p. 100) et de sièges (22,19 p. 100), notamment
dans les communes rurales, illustre cette volonté du pouvoir
de tempérer l’emprise électorale des partis.
L’U.C. réussit une percée en enlevant 2 731
sièges, devançant ainsi le parti de l’Istiqlal (2
605 sièges, 16,83 p. 100) et le R.N.I. (2 211 sièges,
14,26 p. 100). L’U.S.F.P., qui a enregistré ses
meilleures performances à Rabat, Fès et Marrakech aux
dépens de l’Istiqlal et du R.N.I., ne recueille que 538
sièges (3,46 p. 100), tandis que le P.P.S. n’obtient que
19 élus, soit 0,12 p. 100. Loin de tirer profit de son long
passage au gouvernement, l’Istiqlal se voit privé, du
fait d’une dispersion géographique de ses élus,
du contrôle politique de certains de ses fiefs électoraux.
Les changements profonds dans l’implantation géopolitique
des partis traditionnels sont justifiés dans les milieux
officiels au nom de la règle légitime et bénéfique
de l’alternance, tandis que du côté de
l’opposition ils sont perçus comme le fruit d’un
scrutin plus ou moins manipulé et qualifié de véritable
« supercherie électorale ». Cette dénonciation
rituelle va jusqu’à provoquer la convocation du
Parlement et l’audition du ministère de l’Intérieur
qui s’est attaché à plaider la « stricte
neutralité » de son administration.
Après
avoir fait adopter un projet de loi organique modifiant la
composition et l’élection de la Chambre des
représentants, le roi annonçait le report des élections
législatives prévues en septembre après la tenue
du référendum sur le Sahara. La législature
s’achevant officiellement en octobre, un dahir est publié
pour combler le vide juridique et permettre au roi, sur la base de
l’article 19 de la Constitution, d’exercer le pouvoir
législatif, sans recourir à l’état
d’exception.
Devant les incertitudes répétées
d’un référendum au Sahara, le roi annonce la
constitution d’un gouvernement d’union nationale, destiné
à consolider l’accord de tous les partis et dont la
direction est confiée à Karim Lamrani, proche du roi et
directeur de l’O.C.P. (Office chérifien des phosphates).
Les responsables des six partis sont nommés ministres d’État
sans portefeuille, et l’U.S.F.P. reçoit en outre le
ministère de la Coopération. Faute d’accord sur
les préalables de la consultation sur le Sahara, l’objectif
est révisé et l’échéance des
élections législatives est une nouvelle fois repoussée,
à la suite des graves troubles intervenus en janvier 1984 dans
plusieurs villes du Maroc. Reportée une première fois
au mois de mars, la date de ces élections est finalement
arrêtée au 14 septembre, après que le pays eut
connu une période critique de tensions sociales et politiques.
Pour assurer une certaine objectivité du scrutin, le
gouvernement procède à une révision des listes
électorales et à un redécoupage des
circonscriptions destiné à corriger les disparités
démographiques les plus flagrantes. Douze partis prennent part
à la compétition, au cours d’une campagne animée
mais encore marquée par le poids unanimiste de la ratification
référendaire de l’union maroco-libyenne ; les
résultats font apparaître, par rapport aux précédents
scrutins, un assez faible taux de participation, mais consacrent le
maintien, par-delà les différentes sensibilités,
de l’équilibre global des forces politiques. L’U.C.
confirme sa percée électorale en enlevant 83 sièges
et consolide sa prépondérance politique au sein de la
coalition majoritaire dont elle constitue la clé de voûte,
tandis que l’Istiqlal accuse un net recul d’autant plus
notable qu’il présentait le plus grand nombre de
candidats.
Devancé par le Mouvement populaire, il semble
payer le prix de sa compromission gouvernementale et de certaines de
ses options ministérielles, tandis que l’U.S.F.P.
enregistre une assez forte progression en enlevant 34 sièges.
Bien que faible, la représentation du P.P.S. est doublée
(2 sièges) tandis qu’un député de
l’O.A.D.P. est symboliquement élu, ce qui traduit une
certaine volonté du régime d’intégrer tout
parti d’opposition, dès lors qu’il en accepte les
principes fondamentaux et les règles informelles. La plupart
des leaders des partis sont élus, mais les surprises n’ont
pas manqué, avec l’échec de quelques
personnalités politiques notoires (deux ministres) et des
succès particulièrement significatifs comme l’élection
de Mustapha Karchaoui, ancien rédacteur en chef d’Al
Mouharrir , et de Jo Ohanna, israélite, ancien compagnon de
Mehdi Ben Barka, qui a rallié l’U.C. Les élections
au scrutin indirect vont contribuer à corriger certains
déséquilibres dans l’opposition, l’Istiqlal
parvenant à rattraper son retard, et à conforter
certaines positions avancées, au sein de la majorité.
Au
total, en dehors de quelques constantes, la topographie géopolitique
du pays enregistre des changements notables par rapport à
l’implantation traditionnelle des partis, en raison de certains
déplacements de voix liés à la fois aux zones de
turbulences sociales et à la stratégie de déracinement
des partis implicitement poursuivie par le Palais. Le personnel
politique parlementaire s’en trouve profondément
renouvelé, tout en appartenant pour l’essentiel aux
mêmes catégories sociologiques que celui de la Chambre
précédente. En termes de majorité, la
composition politique de la nouvelle Assemblée offre une plus
grande plasticité du fait des combinaisons susceptibles de
s’articuler autour du noyau central de l’U.C.
Le nouveau Parlement, dont la représentation pluraliste
tient lieu pour l’extérieur de véritable label
démocratique, reste cependant confiné dans les limites
étroites que lui assignent à la fois ses compétences
constitutionnelles et le rôle politique dévolu par le
roi. En effet, conçue dans l’esprit du régime
pour exercer les fonctions traditionnelles de « consultation,
conseil et assistance », l’institution parlementaire sera
essentiellement appelée à soutenir les initiatives
royales et à mettre en forme législative les grandes
réformes gouvernementales décidées par le roi
dans le cadre de la politique d’ajustement engagée
depuis 1983 : modernisation du système fiscal, aides aux
investissements, privatisation de certaines entreprises publiques,
réforme de l’enseignement. Les critiques plus ou moins
vives de la majorité, les réticences et les profonds
désaccords de l’opposition n’en seront pas pour
autant absents, notamment dans les débats consacrés aux
implications sociales de la rigueur financière et de la
libéralisation de l’économie commanditées
par les organismes internationaux. Utilisées comme «
clignotants », ces divergences vont permettre au roi, artisan
principal de cette politique, d’adapter certaines réformes
comme la T.V.A. aux structures de l’économie marocaine,
ou encore d’alléger les contraintes excessives dictées
par le F.M.I. et la B.I.R.D. Ainsi s’expliquent la réduction
progressive, et non l’arrêt, des subventions aux biens de
consommation, le report des augmentations des tarifs des services
publics et l’entassement des rapports successifs sur la réforme
du secteur public. En écho à ces critiques, le roi
entend même prendre du champ par rapport aux consignes
d’austérité imposées à l’État
marocain par ses créanciers internationaux mais dont le coût
social peut menacer la stabilité du régime : la
politique budgétaire en porte la marque en maintenant une
certaine progression des crédits d’investissements et
une réduction modérée des dépenses de
personnel ; certaines dotations ministérielles sont même
augmentées (Défense nationale, Éducation,
Collectivités locales), et des avantages spécifiques en
matière fiscale sont accordés à des secteurs
clés tels que l’agriculture (exonération d’impôts
jusqu’en 2000) et l’immobilier.
Aucun changement
notable n’interviendra dans la composition du gouvernement dont
la direction sera de nouveau confiée à K. Lamrani,
avant d’être attribuée en 1986 à Azzedine
Laraki. Les partis issus du mouvement national en sont écartés
au profit des formations de la nouvelle majorité parlementaire
et d’un grand nombre de ministres « techniciens »
dont le loyalisme monarchique est la principale garantie de la
cohésion interne de l’équipe. En dépit des
permutations de portefeuilles et de quelques créations de
nouveaux postes, les formules gouvernementales traduisent une assez
grande stabilité du personnel ministériel ; elles
consacrent notamment la montée en puissance du ministre de
l’Intérieur qui a vu s’accroître ses
attributions en héritant également du ministère
de l’Information. Grâce à une présence très
active sur le terrain, relayée par un réseau de valeurs
sûres et compétentes installées dans des sites
institutionnels stratégiques, Driss Basri a su affirmer son
autorité administrative et politique, et renforcer son crédit
personnel auprès du roi. En effet, il exerce une certaine
influence sur l’affectation et les mouvements du personnel
administratif d’autorité, notamment le corps des
gouverneurs, il assure le contrôle du secteur très
sensible des médias, il intéresse les élus
locaux à l’aménagement du territoire et à
la promotion des agglomérations rurales, et il veille à
les associer le plus largement possible aux décisions royales,
consolidant ainsi le loyalisme politique du monde rural, qui a
toujours garanti la stabilité du régime. Connu pour sa
parfaite intégrité et servi par son ouverture sur toute
l’élite politique marocaine, il peut jouer un rôle
déterminant, dans une optique de succession dynastique, comme
homme de la transition entre les deux rois et entre les deux
générations.
Il occupe enfin une place importante
parmi les barons du régime qui constituent le « noyau
dur » du Makhzen et qui à ce titre participent autour du
roi à l’exercice réel du pouvoir. Fonctionnant
selon la tradition et profondément enraciné dans
l’imaginaire collectif et le vécu social, ce pouvoir est
fondé essentiellement sur le contrôle des réseaux
d’influence politique personnels, familiaux ou régionaux,
et sur la régulation des circuits d’acquisition et de
distribution des richesses. En pleine extension à la fin des
années 1980, le Makhzen a largement contribué à
façonner les contours de la société politique
marocaine par rapport à la proximité du pouvoir royal
et à déterminer ses comportements en fonction des
faveurs du roi ou de l’ampleur et de la fidélité
de son propre dévouement. Érigé en véritable
mode de gouvernement, contrôlant les mécanismes
officiels ou y suppléant largement, le système Makhzen
donne tout son sens à la « démocratie hassanienne
», apparente et formelle, que corroborent la faible autonomie
du gouvernement et le rôle politique limité du
Parlement. Il justifie en revanche l’importance des nombreux
symboles utilisés dans le jeu politique du monarque pour
s’assurer une maximisation des pouvoirs tout en évitant
la création de forces « antisystème ». Dans
les autres secteurs, économique et administratif, il implique
une présence active du souverain ou du clan familial et allié
dans le contrôle des entreprises lucratives et stratégiques,
ainsi qu’une maîtrise par personnes interposées
des postes de responsabilité et des circuits de décision.
La logique du système induit même le processus régalien
d’accumulation de richesses à la fois financières
et foncières que les mesures de marocanisation de 1973 ont
facilité par l’intermédiaire des règles de
contrôle et de manipulation du secteur privé.
En
voulant éviter que se développent les germes d’une
autonomie ou d’un leadership possible, le Makhzen a tendance à
étendre son contrôle sur les segments de la société
les plus significatifs. Ainsi en est-il du parrainage de toutes les
professions libérales soigneusement effectué sous
couvert de réorganisation et d’unification de leurs
ordres, et du contrôle par le Palais de la plupart des
associations socioculturelles créées en 1986 dans
chacune des régions. Cette extension du Makhzen n’épargne
pas le fonctionnement même de l’État dont il
régule les processus et les objectifs de modernisation, de
manière à digérer les mutations sociales et à
maintenir les rapports d’allégeance que le roi entend
faire prévaloir dans ses relations avec la société.
Facilité par la complicité plus ou moins active de
la plupart des acteurs politiques et largement servi par un contexte
d’unanimité nationale, ce mode de gouvernement a pu
jusqu’ici écarter ou éliminer des alliances qui
pouvaient se révéler dangereuses et gérer les
contraintes du système social en préservant la
stabilité à court terme. Le savoir-faire politique du
roi y a beaucoup contribué, par son souci constant de rester à
l’écoute de la demande sociale et d’y répondre
soit par des réformes « discours » à
vocation essentiellement idéologique, soit par des mesures «
alibis » dont les effets d’annonce permettent d’évacuer
les véritables réformes. Jouant également de la
polyvalence de sa légitimité, le roi a su utiliser,
suivant les circonstances, les ressources du chef de l’État,
du chef de Makhzen ou du commandeur des croyants pour réduire
ou éliminer les oppositions résolues au régime.
Après les soulèvements urbains de janvier 1984, le
pouvoir entame une série de procès qui débordent
le cadre des manifestants et aboutissent à de sévères
condamnations suivant des procédures de justice qui suscitent
une profonde indignation de la part des associations internationales
de défense des droits de l’homme. La dureté des
conditions de détention déclenche une véritable
escalade de grèves de la faim dont les conséquences
parfois dramatiques entraînent une vive réprobation dans
les rangs mêmes de l’opposition. L’image d’un
Maroc ouvert et tolérant s’en trouve lourdement
hypothéquée, en dépit des remises de peine
accordées à d’anciens prisonniers politiques et
de certaines mesures symboliques de libération prises
périodiquement par le roi, qui entérinent généralement
des ralliements individuels aux fondements du régime et à
la cause nationale du Sahara. Cette clémence n’exclut
pas le déploiement d’une étroite surveillance
policière à l’égard des formations de la
gauche légaliste (U.S.F.P., P.P.S.) ni la pression constante
de l’appareil judiciaire sur les organisations clandestines de
l’extrême gauche, telles que Ila Al Amam, ouvertement
hostiles au régime et à la guerre du Sahara. Cette
vague de répression policière et judiciaire n’épargne
pas davantage les mouvements islamistes tels que le Mouvement de la
jeunesse islamique marocaine accusé, avec la complicité
de l’Algérie, de vouloir renverser la monarchie et le
Mouvement moudjahidin accusé d’avoir distribué
des tracts subversifs. Quant à Abdessalam Yassine, emprisonné
depuis 1983 pour ses écrits pernicieux et impertinents, il est
relâché à la fin de 1986 sans pour autant que sa
revue soit autorisée à reparaître. La liberté
d’action dont il dispose témoigne de l’efficacité
du système hassanien à affronter la menace du
fondamentalisme de contestation et sa capacité à en
contenir l’expansion. Pour soustraire le mécontentement
social à l’influence islamiste, le roi a su en effet,
dès 1984, marquer le champ religieux de son emprise
personnelle de commandeur des croyants, en interprétant voire
en sollicitant les textes coraniques et en associant les oulémas
à la défense de l’orthodoxie religieuse. Une
quarantaine de postes de caïds ont été créés
pour les lauréats de la faculté de la chari‘a
afin d’assurer dans chaque province et préfecture le
contrôle des mosquées et des prônes qui s’y
font. En outre, le roi a mis en chantier, grâce à une
souscription nationale fortement encouragée, la construction à
Casablanca de la plus importante mosquée d’Afrique qui
porte son nom et qui a été inaugurée le 30 août
1993, après sept ans de travaux...
Si l’islam
apparaît comme l’un des facteurs nouveaux susceptibles de
remettre en cause le monopole du pouvoir politique détenu par
le souverain, la menace semble de courte durée et contribue
paradoxalement à renforcer son emprise sur la classe politique
dans la mesure où il paraît encore plus capable que
quiconque d’y faire face. En revanche, l’évolution
économique du pays à compter des années 1980
fait apparaître de sérieux déséquilibres
dont le développement menace les capacités du système
à contenir la dialectique politique et sociale par un jeu
subtil de compensations matérielles et d’allocations
symboliques. Le Maroc s’endette lourdement et accroît ses
importations de céréales, la population urbaine atteint
le seuil des 50 p. 100 d’une population qui a doublé
depuis l’indépendance, le chômage des jeunes et
des diplômés s’amplifie au fil des ans, et les
inégalités sociales se creusent au sein des couches
populaires rurales et des classes moyennes urbaines en plein essor
démographique.
Consciente des limites de la logique
néo-patrimoniale du système et des risques de rupture
sociale que comporterait son maintien, la monarchie prend, en 1986,
plusieurs initiatives destinées à assouplir le champ
politique intérieur et à laisser se développer
certains « espaces de sociabilité ». Des fonds
publics importants sont attribués à la presse nationale
des formations politiques et syndicales, des mesures sont prises dans
le sens d’une régionalisation plus poussée du
royaume, et une Organisation marocaine des droits de l’homme
(O.M.D.H.), proche de l’opposition, est autorisée à
se constituer. Dans le même temps, plusieurs associations
régionales sont créées, dirigées par des
hommes de confiance ou très proches du Palais, et dont les
objectifs déclarés d’action sociale et de
développement culturel ne sont pas totalement dénués
d’arrière-pensées de clientélisme
politique.
En 1987, certaines convergences apparaissent dans le discours des
partis d’opposition sur la problématique
institutionnelle et la démocratisation du régime,
l’U.S.F.P., l’Istiqlal et le P.P.S. rejoignant ainsi les
préoccupations du R.N.I. en faveur de la réanimation du
Parlement et de la réhabilitation statutaire de l’opposition.
Cette revendication leur paraît d’autant plus urgente et
impérative que la société marocaine traverse une
phase critique marquée par le déclin de l’«
institutionnel » que symbolise l’absentéisme
structurel des parlementaires et par la stagnation de l’«
idéologique » qu’entretiennent le fatalisme
ambiant de la crise et le poids des contraintes extérieures
qu’elle charrie (dette, facture pétrolière,
F.M.I., C.E.E., etc.). C’est aussi, même si le Maroc en
est encore épargné, le meilleur remède contre
l’expansion politique du fondamentalisme qui a tendance à
se nourrir tout autant du substrat islamique de la société
que des pratiques absolutistes et autoritaires de l’État.
Le
thème de l’union, longtemps tombé en désuétude,
a également dominé le discours de l’opposition et
réactivé du même coup une vie politique frappée
d’apathie et de morosité. L’idée d’un
rassemblement politique est officiellement annoncée par le
P.P.S., à l’occasion de son IVe congrès national
tenu à Casablanca du 17 au 19 juillet 1987, où Ali Yata
lance un appel à l’ensemble des forces nationales
démocratiques et progressistes pour dialoguer, se concerter et
s’unir afin de réaliser un programme de salut.
Ce
discours sur l’union qui vise à redynamiser la gauche
marocaine est resté sans écho du côté de
l’Istiqlal, tandis que, du côté de la majorité,
notamment l’U.C., on s’est attaché à
célébrer tous les avantages de la concertation entre
les partis nationaux pour résoudre collectivement les
difficultés du moment.
Porteur d’espoirs pour les
nouvelles classes moyennes en quête de promotion sociale et,
dans une certaine mesure, pour les milieux économiques en
attente d’une alternance politique, le thème de l’union
n’a pas pour autant dissipé le malaise interne de la
gauche, entretenu aussi bien par ses faiblesses fonctionnelles
actuelles que par l’héritage pesant et conflictuel de
son expérience unitaire. En outre, même si la classe
politique semble prêcher à l’unisson la tolérance
démocratique et le pluralisme partisan, la monarchie manifeste
toujours la plus grande fermeté à l’égard
des oppositions plus ou moins affirmées contre les fondements
idéologiques du régime et les principes directeurs de
la gestion politique du pays. Sur la question des détenus
politiques, le roi n’a pas pris la moindre mesure
d’élargissement, pas plus qu’il n’a relâché
le contrôle policier sur les groupes islamistes et gauchistes
qui ont fait l’objet en juillet 1987 d’une série
d’arrestations...
Déçues par l’absence
de réels changements politiques ou de politique, et confinées
dans une stérile expectative, les formations de la majorité
- le Mouvement populaire (M.P.), le R.N.I. et l’U.C. -
traversent également une crise d’efficacité
politique qui les plonge dans une sorte de malaise existentiel et
identitaire. En contrepoint d’une activité législative
plutôt atone, les partis de l’opposition ont dénoncé
les entraves à l’initiative parlementaire et reproché
au gouvernement de tenir la Chambre des représentants à
l’écart des décisions importantes en matière
de relations diplomatiques et de politique économique.
Hormis
les amendements communs au projet de réforme des codes des
investissements, aucun signe ne semble déboucher sur une
dynamique unitaire ou frontiste, que pouvaient laisser entrevoir les
travaux du congrès du P.P.S. et du comité central de
l’U.S.F.P. de l’été de 1987. Les
pourparlers entre l’U.S.F.P. et le P.P.S. n’ont pas
abouti, et les discussions entre l’Istiqlal et l’U.S.F.P.,
limitées à l’action parlementaire et syndicale,
laissent dans l’ombre les questions de la reconstitution d’un
front et de la participation au gouvernement. Les partis de gauche
suspectent, il est vrai, l’Istiqlal d’être plus
préoccupé de son retour au gouvernement que de
stratégie unitaire. La perspective d’une koutlah
électorale (bloc démocratique) s’estompe donc, la
plupart des partis, dont l’Istiqlal et l’U.S.F.P.,
préparant leur prochain congrès national.
En matière
de coordination, l’opposition parlementaire a marqué
quelques avancées dans le débat qu’elle a engagé
sur le projet de loi de privatisation en plaçant la
contestation sur un terrain quasi exclusivement juridique et en
dénonçant le caractère anticonstitutionnel du
projet. Cette stratégie « juridique » lui a permis
d’adopter un discours unitaire qui lui épargne un
véritable accord sur les privatisations, accord qui n’irait
pas de soi puisque l’Istiqlal est plutôt favorable au
principe des privatisations, mais en désaccord sur la liste
des entreprises à privatiser, alors que l’U.S.F.P., le
P.P.S. et l’O.A.D.P. sont globalement hostiles aux
privatisations.
Du côté de la majorité,
certains partis ont tenu à se démarquer du
gouvernement, notamment l’U.C. qui a pris la tête de la
fronde majoritaire contre le projet de réforme du code des
investissements, relayant ainsi l’opposition du patronat et de
certains entrepreneurs marocains.
Dans le même temps, le
mouvement associatif né en 1985 autour des solidarités
régionales a continué de se développer au point
de couvrir la quasi-totalité des grandes villes marocaines. Le
plus souvent dirigées par des personnalités appartenant
au cercle rapproché du roi ou par des ministres, ces
associations se destinent officiellement au développement
économique et socioculturel de la région, notamment en
milieu urbain. Leurs activités consistent en l’organisation
de colloques, séminaires, journées d’études,
expositions et manifestations sur des sujets d’intérêt
régional ou national, en actions sociales diverses et en
réunions avec l’administration sur des questions
d’aménagement urbain. Ces associations sont structurées
en commissions sectorielles, qui servent d’interlocuteurs aux
départements administratifs locaux et centraux concernés
par le développement urbain ; et elles disposent à la
fois de ressources propres déclarées et de ressources
invisibles importantes, sous la forme de prestations (en
infrastructures ou en fonctionnaires-adhérents) des
administrations municipales ou provinciales.
Ces associations
semblent aussi remplir une double fonction d’intégration
horizontale et verticale des élites locales urbaines : dans un
sens, elles offrent aux notables urbains des filières d’accès
privilégié aux centres de pouvoir et assurent un poids
considérable à leur médiation au niveau local
ainsi qu’à leur influence sur leur clientèle ; de
l’autre, elles tiennent lieu de point d’ancrage et
d’agrégation des intérêts de ces élites.
Ce
nouveau type de médiation notabiliaire, qui peut amorcer un
processus de structuration de la société civile, n’a
pas manqué d’inquiéter les acteurs du Makhzen
traditionnel et tous les partis politiques. En effet, ces
associations viennent concurrencer les partis sur un terrain qui leur
est familier - celui de la clientélisation de la société
-, et même sur l’échiquier politique national, en
créant un vivier adapté à la constitution de
nouvelles formations politiques. La plupart des leaders les ont donc
dénoncées, considérant qu’elles débordent
sur le champ naturel des partis et sont porteuses, autour de
solidarités régionales ou ethniques, de segmentations
dangereuses pour la rénovation de la vie politique.
Sur le terrain des libertés publiques et grâce à
l’action conjuguée des trois organisations nationales,
O.M.D.H., Association marocaine des droits de l’homme, Ligue
marocaine de défense des droits de l’homme (L.M.D.D.H.),
la défense des droits de l’homme a marqué
certaines avancées dans l’opinion publique et dans le
débat politique national sans pour autant parvenir à
infléchir la position des autorités sur la délimitation
des espaces de liberté et le champ de consensus obligé.
Pour les dirigeants, le Maroc n’a pas de détenus
politiques, mais seulement des « traîtres » qui ont
commis des délits contre le triangle sacré de «
l’islam, de la monarchie et du Sahara ». Les décisions
d’amnistie et les mesures d’élargissement
concernant les détenus continuent de relever du rituel
makhzénien et du fait du prince ; toute infraction à ce
balisage officiel est condamnée lourdement, comme l’a
été le directeur du journal L’Opinion avant
d’être gracié sur la requête non pas des
associations de défense des droits de l’homme, mais des
chorfa idrissides. Deux revues ont également fait les frais du
raidissement des autorités à l’égard de la
presse indépendante : Kalima , jeune revue à tonalité
féministe et au contenu social engagé, a renoncé
à paraître après une suspension et trois saisies
en un an ; Lamalif , revue de référence et d’expression
de la gauche intellectuelle marocaine, a disparu également en
1989. Alors même que les autorités du royaume
préparaient avec leurs homologues français
d’importantes manifestations culturelles pour faire de 1990
l’année du Maroc, le débat sur la question des
droits de l’homme était relancé à
l’occasion d’un rapport d’Amnesty International sur
des « pratiques de torture contre certains prisonniers
d’opinion et les mauvais traitements contre les personnes
maintenues en garde à vue ». Pour couper court à
la violente controverse qui l’oppose à cette
organisation, le gouvernement marocain entend opérer des
concessions pour soigner l’image démocratique d’un
État qui veut s’ancrer à l’Europe
occidentale et méditerranéenne. Sans paraître
céder sur l’essentiel, le roi opte pour un traitement «
marocanisé » des droits de l’homme en instituant
un Conseil consultatif dont la composition et la mission relèvent
d’une certaine stratégie de contrôle social et
d’intégration politique. Ses trente-six membres sont en
effet choisis soit directement par lui soit sur proposition des
diverses organisations nationales, leur rôle principal étant
d’éclairer, d’informer, d’alerter le
souverain sur les insuffisances, les excès ou les erreurs qui
seraient relevés au regard du respect desdits droits de
l’homme, et de proposer les mesures destinées à
réaliser un « plein État de droit ». Dans
les références assignées à cet objectif,
les exigences de « la société internationale
entérinées par des déclarations et des
conventions » convergent avec celles de « l’islam
et de la tradition marocaine ». Ce débat n’a pas
laissé indifférents les partis politiques, et notamment
ceux de l’opposition, ni les organisations nationales de
défense soucieuses de ne pas laisser le champ libre aux
accusations des associations internationales. L’O.M.D.H. a
plaidé auprès du Conseil consultatif des droits de
l’homme (C.C.D.H.) pour une amnistie générale en
faveur de tous les détenus politiques, le P.P.S. et l’U.S.F.P.
ont approuvé et réclamé la plus grande fermeté
de l’État contre les agissements illégaux des
agents d’autorité, et la presse nationale s’est
employée à dénoncer les violations ou même
à en dresser des inventaires significatifs et éloquents.
Le C.C.D.H. de son côté a publié un rapport
concernant l’amélioration des conditions de la garde à
vue et de la détention provisoire.
Dans la perspective des
élections générales de 1990, les partis
politiques d’opposition comme de la majorité ont réuni
leurs congrès nationaux pour redéfinir leurs
orientations programmatiques et se préparer à conforter
ou à élargir leurs assises sociales.
Le Ve congrès
de l’U.S.F.P. qui s’est tenu à Rabat en avril 1989
a mis à nu le clivage qui sépare la ligne militante et
oppositionnelle au groupe parlementaire favorable au dialogue avec le
pouvoir. Ce clivage, qui recoupe d’autres indicateurs
sociologiques ou structurels tels que l’opposition
intellectuels-ouvriers et paysans, relations parti-syndicat,
direction plus ou moins personnalisée, recrutement plus ou
moins clientéliste, a largement dominé la teneur et la
tonalité critique des débats, tout en marquant les
limites des options politiques et économiques arrêtées
par le Congrès. Les institutions ne sont pas mises en cause en
tant que telles, sous réserve d’obtenir les garanties
générales dans le sens de leur démocratisation :
élections libres, révision de la Constitution,
renforcement de la séparation des pouvoirs, extension du champ
des droits de l’homme, etc. Sur le plan économique, les
options de l’U.S.F.P. affichent toujours une certaine distance
par rapport à la complaisance du gouvernement à l’égard
des recommandations du F.M.I. et de la Banque mondiale. La politique
d’ajustement est condamnée comme étant la cause
du chômage et de la crise sociale, et les mesures
d’accompagnement telles que l’austérité
budgétaire et la privatisation sont rejetées comme
étant dénuées de perspectives ou totalement
inadaptées à un pays « encore sous-développé
». La politique de redressement préconisée dans
le rapport économique reste fondée sur le rôle
central de l’État, menant une réforme agraire qui
porte sur la redistribution des terres, et une restructuration de
l’industrie avec une relance de l’investissement et de
l’emploi public.
Des clivages de même nature ont
traversé le parti de l’Istiqlal autour de la question de
la participation. En effet, si l’Istiqlal a reconduit lors de
son XIIe congrès, tenu en mai 1989, un dirigeant historique,
M’Hamed Boucetta, cette continuité doit être
nuancée au regard du retour sur la scène dirigeante de
M’Hamed Douiri, un des leaders du Parti nationaliste, qui se
distingue par une rhétorique « baasiste »
d’ouverture, contre l’appareil du parti et d’attachement
à l’islam. On lui doit sans doute le renforcement du
pouvoir des instances locales dans l’organisation interne du
parti, de même qu’un certain durcissement des relations
entre l’Istiqlal et le pouvoir. Les options sur la
participation institutionnelle sont assorties des mêmes
réserves que celles de l’U.S.F.P., mais le programme
économique et social se démarque fortement des
orientations gouvernementales. L’assujettissement aux
directives du F.M.I. est vivement dénoncé, au profit
d’une politique d’inspiration protectionniste ; la dette
doit être renégociée dans le sens d’un
allégement, et le développement économique du
Maroc doit pouvoir s’appuyer sur une plus grande ouverture des
marchés des pays industrialisés aux produits d’origine
marocaine.
Le rôle moteur indispensable du secteur public
pour réactiver le secteur industriel et atténuer les
déséquilibres régionaux y est réaffirmé,
sans opposition de principe à des « privatisations »
sélectives touchant le secteur concurrentiel et ménageant
l’emploi.
L’autre point fort du programme qui le
distingue de l’U.S.F.P. concerne la référence
explicite à l’islam comme principe de moralisation et de
régulation de l’ordre économique et social. Cette
surenchère sur le religieux s’étend à la
politique éducative et culturelle qui doit garantir la
primauté de la langue arabe et protéger la société
marocaine contre l’influence des modèles culturels
étrangers, véhiculée notamment par la
francophonie.
En dépit des réels efforts dans la
rénovation de leurs discours et de leurs instances
dirigeantes, les deux partis d’opposition parviennent
difficilement à dépasser les limites de leur insertion
sociale et les contradictions de leur ligne idéologique : le
poids des référents du passé est encore présent
dans le choix des hommes et la définition des programmes,
tandis que leur vocation hégémonique à
représenter l’ensemble de la société a du
mal à s’accommoder au principe du multipartisme comme à
la tradition du contrôle de la société rurale par
l’administration makhzénienne.
Du côté
de la majorité, les partis se sont également préparés
aux échéances électorales en essayant de
redéfinir une stratégie qui soit adaptée aux
enjeux du moment. Dans son IIe congrès national, l’U.C.,
qui a reconduit Maati Bouabid à la tête du parti, a
puisé dans la chari‘a islamique les valeurs fondatrices
- liberté et responsabilité de l’individu - de la
doctrine résolument libérale de son programme.
Dénonçant le statut quasi féodal de l’État
dans l’économie du pays, qui est la cause véritable
du déficit public, de la dette et de l’augmentation des
impôts, l’U.C. prône délibérément
la privatisation qu’elle considère non pas comme une
réponse conjoncturelle aux injonctions du F.M.I., mais comme
un aménagement structurel impératif. Dans l’ordre
politique, le libéralisme est également réaffirmé
en mettant l’accent sur les droits de l’homme et la
régionalisation. Derrière un discours largement aligné
sur les options politiques du régime se cache en réalité
l’amertume d’un parti majoritaire, marginalisé
dans les choix d’un gouvernement où il est
sous-représenté, et inquiet de se voir totalement
écarté dans la nouvelle formule politique qui sera
issue des élections. Les autres composantes de la majorité
parlementaire souffrent des mêmes incertitudes, que ce soit le
mouvement populaire en mal de cohésion interne depuis
l’éviction de ses leaders historiques Mahjoubi Aherdane
et Abderrahmane Khatib, ou encore le R.N.I. en mal de repères
pour choisir entre un sort lié à la trajectoire
personnelle de son président A. Osman et un rôle de
parti d’« avant-garde », défenseur d’une
démocratie sociale et économique assez proche des idées
de l’opposition.
À cette fragilité interne
s’ajoute la crainte des composantes de la majorité
parlementaire devant la concurrence rampante des nouvelles
associations régionales dans les actions publiques
d’aménagement et de développement local et dans
les compétitions électorales futures. Les appréhensions
des différents partis sont confortées par les mesures
de décentralisation qui modifient les enjeux et les contours
des prochaines élections locales : d’un côté,
la réforme globale de la fiscalité locale par la loi du
26 juin 1989 qui tend à accroître le volume des
ressources financières et par là les marges d’autonomie
des élus locaux pour consolider ou élargir leurs
clientèles sociales ; de l’autre, le nouveau découpage
communal qui vise à recomposer le profil de l’électorat
beaucoup plus selon une stratégie de regroupements ou
d’alliances socio-politiques que selon des critères de
rééquilibrage socio-démocratique.
Fidèle
à une pratique déjà éprouvée en
1980 et 1983, le roi décidait de reporter de deux ans les
élections générales et de faire approuver cette
mesure par un référendum. En fixant cette nouvelle
échéance qui s’adresse en réalité
aux Nations unies et à ses adversaires internationaux, le roi
entendait se libérer de toute tension interne pour renforcer
la position du Maroc dans les négociations et la tenue du
référendum saharien. En dépit des positions
nuancées des partis d’opposition, soucieux de disjoindre
les enjeux extérieurs et intérieurs du scrutin,
l’opération se révèle unanimiste avec un
taux de 98,83 p. 100 de participation et 99,98 p. 100 de oui.
Derrière la dimension plébiscitaire de ce vote, qui
s’inscrit dans le champ consensuel de la politique saharienne,
le roi a pu néanmoins décoder l’appel pressant de
certains partis à mettre en oeuvre des changements
institutionnels ou plus directement politiques et des mécanismes
démocratiques qui puissent répondre aux attentes de la
société civile marocaine, à l’instar des
processus de démocratisation qui ont gagné l’Europe
de l’Est et d’autres pays du monde.
Largement
éprouvées par la controverse sur les droits de l’homme,
les relations entre le pouvoir et l’opposition ont également
connu de sérieuses tensions dans le débat autour de la
politique économique et sociale du gouvernement. Au projet de
loi de finances rectificatif placé sous le signe du
désengagement économique de l’État et
situé dans le droit-fil des stratégies néo-libérales,
les quatre partis d’opposition, Istiqlal, P.P.S., U.S.F.P. et
O.A.D.P. répondent en scellant leur alliance par le dépôt,
pour la deuxième fois dans l’histoire parlementaire du
Maroc, d’une motion de censure contre la politique du
gouvernement. Malgré le rejet de cette motion, les débats
souvent agités et passionnés vont laisser des traces et
dessiner des évolutions plus contrastées dans le jeu
jusqu’ici très feutré des relations politiques
entre la monarchie et l’opposition et dans leur perception
respective des enjeux nationaux que le consensus saharien finissait
par dissoudre dans un unanimisme confortable et pernicieux.
Au-delà
de cette procédure parlementaire, l’opposition a cherché
essentiellement à en faire un test décisif pour sa
crédibilité politique et sa capacité d’union
pour les prochaines échéances électorales. Même
s’il a feint de négliger ce geste symbolique
d’intimidation à l’adresse du Makhzen, le régime
a pris conscience des problèmes sous-jacents aux critiques
répétées de l’opposition, et a paru décidé
à faire des concessions pour apaiser le mécontentement
social et atténuer les risques d’une déstabilisation
politique pour une économie en mal d’emplois et de
concours financiers. À preuve, la consultation par le roi des
formations de l’opposition au sujet d’une révision
de la Constitution à laquelle l’Istiqlal a fait
plusieurs fois allusion dans son discours sur l’État de
droit et la démocratisation, partagé à quelques
nuances près par des partis de la majorité tels que
l’U.C. et le R.N.I. Mise à rude épreuve dans son
attitude par rapport à la position du régime sur
l’occupation irakienne du Koweït, l’opposition s’est
efforcée dans cette crise de préserver la dynamique
unitaire en utilisant la thématique du nationalisme arabe à
des fins de stratégie politique interne. L’accumulation
des pressions internationales - campagne médiatique sur les
droits de l’homme, publication du plan de paix de l’O.N.U.
sur le Sahara - ainsi que le durcissement des tensions sociales qui
se sont surimposées durant toute cette crise ont également
conforté la démarche unitaire de l’Istiqlad et de
l’U.S.F.P. qui se sont engagés à soutenir la
grève générale de décembre 1990, lancée
par leurs organisations syndicales apparentées, l’Union
générale des travailleurs marocains (U.G.T.M.) et la
C.D.T.
À l’occasion des événements
tragiques et lourds en pertes humaines qui ont marqué la grève
générale à Fès, Tanger et ailleurs, la
vie politique nationale s’est emballée dans le sillage
des débordements de rues et des excès meurtriers et
destructeurs de la violence urbaine ; dans l’enceinte
parlementaire où se tient le débat sur l’examen
du budget 1991, la bipolarité mouvement national-majorité
s’installe dans toute sa raideur en livrant à l’opinion
à chaud et en direct l’enterrement médiatique du
consensus politique et de la paix sociale laborieusement préservée
depuis des années par l’union sacrée autour du
Sahara. Au-delà de la critique contre la tiédeur des
mesures financières au regard de l’ampleur du déficit
social attestée par les dernières émeutes, c’est
le système dans sa globalité qui est dénoncé
à travers ses fondements, ses rouages, ses méthodes et
ses principaux responsables, notamment le ministre de
l’Intérieur.
Forts de l’élargissement de
leurs atouts politiques et sociaux, les partis de l’Istiqlal et
de l’U.S.F.P. n’ont pas pour autant cherché à
aller jusqu’à la rupture avec le pouvoir. Aucune de ces
formations ne tenait à compromettre, par une démarche
radicale prématurée, tous les acquis sociologiques et
structurels capitalisés non sans mal au terme de leur dernier
congrès.
Dans ses relations avec les mouvements islamistes,
le régime s’est montré décidé à
contrôler toute forme d’expression concurrente de
l’orthodoxie fondatrice et à réprimer toute
manifestation jugée attentatoire à l’ordre
public. Clandestins, en raison de leur étroite surveillance,
les islamistes marocains n’en sont pas moins actifs dans les
concentrations urbaines et au sein des universités et des
lycées. On estime à une vingtaine environ le nombre des
associations religieuses plus ou moins politisées, depuis la
section locale du Parti de la libération islamique à
Tanger jusqu’aux Frères musulmans de Casablanca.
Certains livres religieux mis en vente sur le marché font
l’objet de saisies administratives dont les bases juridiques
sont contestées par la presse de l’U.S.F.P. ; le
principal mouvement, Justice et bienfaisance (Al Adl-wa-al-Ihsan),
est dissous ; la plupart de ses dirigeants ainsi que certains membres
de la famille du chef de ce mouvement A. Yassine, qui est mis
officiellement en résidence surveillée à Salé,
sont arrêtés. De nombreux militants sont placés
en détention préventive dans d’autres régions
du pays. Des procès successifs sont lancés contre le
mouvement et les membres de son Conseil de direction, dont la plupart
sont condamnés à des peines de prison pour création
d’une association non autorisée, subversion politique de
la religion et atteinte à l’ordre public.
Al-Islah ,
le journal de la fraction légaliste du Mouvement de la
jeunesse islamique de A. Benkirane, est interdit, témoignant
d’un certain divorce politique plutôt que d’une
censure véritable de ses thèses « islamistes »
qui sont assez proches de la presse religieuse officielle. Ce
verrouillage politique de la foi musulmane s’accompagne d’un
très gros effort financier décidé par le roi en
faveur des imams, des prédicateurs et de l’ensemble des
personnels des mosquées. Il reste que l’agitation
massive et manifeste des islamistes tout autant que la répression
du mouvement ont préoccupé l’opinion et entamé
la confiance de la classe politique marocaine, très inquiète
devant la montée en puissance de l’intégrisme
algérien.
Face à la crise du Golfe, le roi a dû
gérer avec beaucoup de circonspection les contradictions liées
à l’engagement ambivalent du Maroc dans une opération
militaire, « au service du droit international » et dans
une mobilisation de l’« Occident impérialiste »
contre la nation arabe.
Du côté du pouvoir, on s’est
attaché à justifier cet engagement, de manière à
ne pas heurter la sensibilité toujours présente de
l’arabisme dans l’inconscient collectif. Sur le plan
juridique, c’est le respect des principes du droit
international affirmés dans la Charte de l’O.N.U. et
celle de la Ligue des États arabes qui est avancé. Sur
le plan diplomatique, c’est la fidélité à
une solidarité arabe, maintes fois éprouvée dans
la lutte pour la cause palestinienne et l’organisation des
conférences sur la paix au Moyen-Orient.
Mais les
développements militaires du conflit vont épuiser
l’élasticité de la stratégie du «
grand écart » et modifier les attitudes des partis
politiques et de l’opposition marocaine, jusqu’ici
enfermés dans un discours de solidarité périphérique
qui les dispensait de choisir clairement leur camp. L’entreprise
délibérée de destruction massive de l’Irak
transforme considérablement la perception des acteurs et des
enjeux du conflit. C’est par rapport au binôme
Occident-nation arabe que se positionnent les acteurs marocains et se
mobilisent les masses, l’« effet Golfe » ne pouvant
plus être appréhendé à la seule aune du
rationnel, mais relevant également et surtout de l’émotionnel
qui induit une réaction unanime d’identification aux
Irakiens et ravive les sentiments d’injustice et d’humiliation
que représente cette guerre pour la nation arabe.
Devant la
montée de la pression populaire, le roi s’est finalement
résigné à autoriser le 3 février une
manifestation de soutien à l’Irak qui a rassemblé
à Rabat entre 300 000 et 500 000 personnes, dont 10 000 à
20 000 participants appartenant au mouvement islamiste.
La très
grande habileté du roi tient précisément à
avoir su résister à la tentation répressive et
laissé s’exprimer un populisme idéologique qui,
en alignant les dominants sur les dominés, a préservé
au moins fictivement l’unité apparente de la société
marocaine. En cultivant l’unanimisme, les partis eux-mêmes
ont cherché, en contrôlant la crise et en s’adaptant
à l’opinion publique, à empêcher tout
débordement populaire. Mais, au-delà, cette crise du
Golfe aura servi en quelque sorte de révélateur
institutionnel permettant une nouvelle fois de mesurer les capacités
du régime à gérer ses propres contradictions
dans des conflits, fussent-ils interarabes, et à en maîtriser
les enjeux à son propre profit.
En effet l’État
marocain n’en est pas sorti très affaibli, ni sur le
plan de sa légitimité, ni dans ses capacités
matérielles et financières. La brièveté
et l’issue du conflit, tout comme le rôle extrêmement
limité de l’intervention des F.A.R., lui ont sans aucun
doute permis d’oblitérer son alignement politique, si
ambigu soit-il, sur la coalition, et de continuer à bénéficier
de l’aide extérieure sur laquelle reposent une grande
partie de la solidité du système étatique et la
stabilité de l’ordre socio-politique interne. Néanmoins,
pour s’assurer les concours financiers occidentaux, le régime
marocain a dû faire preuve d’une certaine flexibilité
en matière de droits de l’homme, et donner quelques
assurances aux revendications intérieures de l’opposition
momentanément éclipsées par la crise, sur la
réforme des institutions et le « renforcement de l’État
de droit ».
La démocratisation en question :
changement ou continuité de l’ordre politique ?
La
perspective des élections législatives prévues
pour la mi-1992 a décidé les deux formations
d’opposition, Istiqlal et U.S.F.P., à renouer leur
alliance et à constituer un front commun pour l’instauration
d’une « démocratie authentique ». Cette
réactivation de la dialectique démocratique nationale
tient aux effets conjugués et interactifs de plusieurs
facteurs d’ordre interne et international : les partis
d’opposition et leurs syndicats n’entendent pas laisser
se développer cette nouvelle culture de l’émeute
comme régulateur des crises politiques et sociales, ni se
répéter des phénomènes de violence dont
ils risquent de ne pas tirer tous les bénéfices, et qui
peuvent faire le lit des islamistes et autres extrémistes.
Même si le roi leur paraît encore, comme à
beaucoup d’autres groupes politiques et sociaux, le meilleur
rempart contre la contagion des mouvements intégristes
voisins, et l’arbitre nécessaire entre les luttes
d’intérêts et d’influence des clientèles
du système, l’opposition a pris l’exacte mesure du
poids idéologique des classes moyennes urbaines et de leurs
profondes aspirations à faire évoluer le Maroc dans le
sens de l’enracinement de l’État de droit, du
libre jeu démocratique et des libertés réelles.
Les excès de la propagande officielle savamment organisée
sous la houlette du ministre de l’Intérieur et d’Ahmed
Alaoui ont conduit paradoxalement à des réactions de
rejet de l’autoglorification de la personne et du règne
de Hassan II. Une lecture plus critique s’est développée
dans les milieux urbains à l’égard du système
Makhzen, associé à la personne et au savoir-faire du
ministre de l’Intérieur Driss Basri. Bien que maîtrisée
par le roi, la crise du Golfe a éveillé la conscience
démocratique des masses en véhiculant une version
sociale et pas seulement instrumentale du nationalisme arabe ; elle
n’en a pas moins fragilisé les équilibres
traditionnels de la monarchie et réhabilité a contrario
les vertus d’une véritable démocratie pour
pouvoir échapper à de pareils dérapages.
L’opposition
accentue ses critiques sur l’évaluation déficitaire
qu’elle fait du régime depuis de nombreuses années
par rapport aux normes d’un État de droit et d’une
démocratie. Même dans l’affaire du Sahara, elle
tend de plus en plus à se désolidariser de l’option
référendaire jugée « dépassée
» et dangereuse, et à justifier son désengagement,
devant les manoeuvres et les atermoiements répétés
de la démocratie hassanienne au mépris des conditions
du consensus initialement fixées entre elle et le roi. La
question sociale centrée autour de l’emploi ne manque
pas de l’inquiéter au même titre qu’elle
préoccupe l’ensemble des acteurs politiques et des
partenaires économiques et sociaux en dépit des bonnes
intentions du pouvoir et des premières propositions d’action
mises au point par le Conseil national de la jeunesse et de l’avenir
(C.N.J.A.) pour endiguer la croissance du chômage et parer aux
demandes les plus urgentes des chômeurs diplômés.
Faisant
écho aux projets de révision institutionnelle annoncés
par le roi, l’Istiqlal et l’U.S.F.P. vont s’engager
dans une stratégie d’union centrée sur la réforme
des institutions qu’ils considèrent comme la clé
du changement.
Ces formations entendent passer de l’opposition
critique et concomitante sur les fronts social et parlementaire à
l’élaboration d’un programme commun qui soit
crédible aux yeux d’une opinion publique désabusée
par le jeu politique traditionnel, et qui réponde aux attentes
d’une jeunesse en mal de formation, d’insertion et de
reconnaissance.
Sur le terrain des droits de l’homme, des
progrès sont réalisés, allant des gestes
traditionnels et symboliques de clémence aux mesures les plus
marquantes dans l’ordre juridique et les pratiques judiciaires
du royaume chérifien. Le Parlement adopta à l’unanimité
une loi réduisant presque de moitié la durée de
la garde à vue et celle de la détention préventive.
Le même texte prévoit l’assistance du prévenu
par un avocat durant l’instruction, la possibilité
d’accorder la liberté provisoire sous caution et
l’obligation de soumettre l’accusé à une
expertise médicale d’office ou sur demande.
Peu de
temps avant la visite du roi aux États-Unis, deux décisions
spectaculaires interviennent, reflétant la volonté du
Maroc de régler définitivement le douloureux dossier
des droits de l’homme. Abraham Serfaty, militant
marxiste-léniniste et fondateur du mouvement Ila al Amam, est
libéré de la prison de Kénitra, où il
purgeait depuis dix-sept ans une peine de réclusion à
vie, sans avoir bénéficié d’une grâce
ni d’une amnistie. Afin que nul ne donne l’impression de
céder sur le fond et de renier ses convictions, les autorités
marocaines ont choisi une solution juridique pour le moins spécieuse
- la « découverte » de la nationalité
brésilienne d’A. Serfaty - pour justifier l’expulsion
vers la liberté du plus ancien prisonnier de conscience du
monde depuis la libération de Nelson Mandela. Quelques jours
après, le bagne de Tazmamert, cette prison « fantôme
» qui aux dires des autorités n’existait que dans
l’imaginaire des gens malveillants, était rasé et
les détenus qui y croupissaient depuis 1973 dans des
conditions qualifiées d’« effroyables » par
Amnesty International étaient transférés dans
des établissements pénitentiaires à Kénitra
et Meknès pour y être « remis en forme ».
En
1992, l’idée du changement institutionnel paraît
acquise dans l’esprit de tous les acteurs politiques et semble
s’imposer de manière évidente comme une nécessité
à la fois politique et juridique. L’intégration
effective des forces politiques au système monarchique ainsi
que l’adhésion plus ou moins explicite aux spécificités
religieuses et historiques de la société marocaine
fournissent la stabilité politique indispensable à la
mise en oeuvre de changements en même temps qu’elles vont
en définir les limites. Loin de remettre en cause le régime
et ses principes fondateurs, la revendication unanime et prioritaire
a porté sur la moralisation des consultations électorales
et le déroulement d’« élections libres,
loyales et crédibles », principale condition à
l’approfondissement de la démocratie et à la
consolidation des institutions. La deuxième exigence, encore
plus politique, concernait la constitution d’un gouvernement
véritablement représentatif de forces politiques
homogènes et chargé d’appliquer le programme
d’action qui lui a valu la confiance du corps
électoral.
Faisant écho à ces demandes, le
roi annonce une révision de la Constitution sans y inscrire
pour autant le problème de l’autonomie du gouvernement
sinon sous la forme de l’« établissement d’un
meilleur équilibre entre le pouvoir législatif et le
pouvoir exécutif ». L’annonce d’un
référendum constitutionnel relance la vie politique et
anime les espoirs d’une ouverture plus marquée du jeu
politique. Sitôt le calendrier fixé, les cinq principaux
partis d’opposition (Istiqlal, U.S.F.P., U.N.F.P., O.A.D.P. et
P.P.S.) se sont regroupés pour conjuguer leurs efforts. Ce
Bloc démocratique, qui rappelle la formation d’un Bloc
national (Koutlah Watania) à des moments déterminants
(dans les années 1970) de l’histoire marocaine, a
aussitôt publié une Charte nationale définissant
le cadre institutionnel et les objectifs de son action politique :
parmi ceux-ci, une réforme constitutionnelle profonde, la
démocratisation et la modernisation des rouages de l’État
et la formation d’un gouvernement représentatif de la
majorité populaire.
Sans aller jusqu’à céder
à toutes leurs revendications, le roi entend offrir à
l’opposition des gages d’ouverture dans la préparation
et la sincérité du scrutin. L’âge de la
majorité électorale est abaissé de vingt et un à
vingt ans, la présidence des bureaux de vote, auparavant
dévolue au préfet ou à l’autorité
locale, est confiée au président du conseil municipal,
et l’éventualité d’une alternance
gouvernementale n’est pas écartée.
Quant au
projet de révision soumis à référendum le
4 septembre, les amendements apportés vont dans l’ensemble
dans le sens des propositions de l’opposition sans répondre
pourtant aux attentes qu’elle jugeait essentielles pour
traduire de véritables avancées démocratiques.
Résultat de consultations publiques plus régulières
et plus approfondies que pour ses prédécesseurs, le
nouveau texte n’est pas l’expression d’un consensus
sur les aspects structurels de la réforme des institutions.
Tout au plus reflète-t-il une volonté commune des
représentants politiques d’adhérer à un
même discours juridique et d’aboutir à un projet
de réformes acceptables et adaptées au climat de
consensus que connaît le pays. Le gouvernement se voit doté
d’un nouveau statut juridique, qui lui confère une
certaine autonomie et renforce sa cohésion interne ; la
position du Premier ministre est confortée du fait de son
pouvoir de proposition dans la nomination des autres ministres, mais
son rôle de chef de gouvernement n’est toujours pas
reconnu, puisque sa fonction reste limitée à la
coordination et non à la direction des activités
gouvernementales. Le Parlement se voit confier l’investiture du
gouvernement, et son pouvoir de contrôle sur l’action
gouvernementale est renforcé par la possibilité de
créer des commissions d’enquête. En matière
de libertés et d’État de droit, le projet
comporte des éléments de réformes significatifs
: l’affirmation dans le préambule de l’attachement
du Maroc aux droits de l’homme, tels qu’ils sont
universellement reconnus, la création d’un Conseil
constitutionnel se consacrant à titre principal au contrôle
de la constitutionnalité des lois, et dont la saisine est
élargie au profit du quart des membres de la Chambre des
représentants, la soumission de la promulgation des lois à
un délai de trente jours.
En dépit des larges
concessions que le projet de révision accordait à ses
revendications, l’opposition s’est montrée divisée
sur l’appréciation globale du texte, l’Istiqlal et
l’U.S.F.P. étant même très déçus
par ses insuffisances notoires à propos du pouvoir assigné
au gouvernement en tant qu’organe exécutif, et des
moyens législatifs conférés au Parlement. À
l’exception du P.P.S. qui, s’estimant satisfait sur le
fond, se prononçait pour le oui au projet de Constitution, les
autres partis du Bloc démocratique décidaient après
des débats aussi longs qu’animés la
non-participation au scrutin référendaire. La grogne de
la base militante des jeunes et des syndicalistes a beaucoup joué
dans le choix de ce compromis boiteux, qu’ils ont imposé
à leurs dirigeants pour s’opposer à une réforme
jugée trop superficielle et « complice de la monarchie
absolue ». Malgré les consignes de boycottage données
par l’opposition, la révision constitutionnelle fut
approuvée à une écrasante majorité le 4
septembre 1992, avec 99,98 p. 100 des suffrages exprimés, et
avec un taux de participation de 97,4 p. 100.
S’appuyant sur
des révélations et des témoignages avérés
de truquage, l’opposition a qualifié de «
ridicules » les résultats annoncés, notamment
d’un taux de participation jamais enregistré de mémoire
d’expert, et déploré la « perte de
crédibilité du processus démocratique au Maroc
dans l’opinion internationale ». L’Istiqlal et
l’U.S.F.P. n’ont pas pour autant remis en cause leur
participation aux élections communales prévues pour le
16 octobre. Ces élections se sont déroulées dans
une atmosphère de relatives transparence et crédibilité,
et leur résultat a comporté de nombreuses surprises.
Tout d’abord le franc succès du R.N.I. arrivé en
tête avec 22 p. 100 des sièges, bien implantés
dans le monde rural et les villes moyennes. Il précède
les sans-appartenance politique (S.A.P.), ces personnalités
indépendantes accusées par l’opposition d’avoir
été suscitées par le ministère de
l’Intérieur, qui ne recueillent que 13,9 p. 100 des
sièges alors qu’ils affichaient le plus grand
pourcentage de candidats. La deuxième surprise a concerné
l’U.C., premier parti politique de la majorité sortante,
qui obtient 13,8 p. 100 des sièges et dont la quasi-totalité
des membres du bureau politique échoue. L’Istiqlal,
classé quatrième, perd également du terrain avec
12,50 p. 100, lui qui briguait de 50 à 60 p. 100 des sièges
et a pratiquement comme l’U.C. le même nombre d’élus,
alors que le nombre de circonscriptions a augmenté de 30 p.
100. Autre déçu, le P.N.D. qui, avec un score de 7,6 p.
100, se place au septième rang des formations politiques alors
qu’il occupait le quatrième en 1983 avec 11,90 p. 100
des sièges. Du côté des satisfaits, on trouve les
partis à dominante berbère M.P. et Mouvement national
populaire (M.N.P.) que la concurrence a plutôt stimulés
et confortés puisque au total ils remportent 22 p. 100 des
sièges contre 12 p. 100 en 1983, avec de bons scores dans
leurs terroirs naturels du Rif, du Moyen et du Haut Atlas. Restent
l’U.S.F.P. et le P.P.S. qui ne réalisent pas dans
l’ensemble les scores correspondant à leurs espérances
et à la campagne active qu’ils ont menée. Ils
enregistrent toutefois un progrès par rapport aux précédentes
communales, avec 7 p. 100 des élus au lieu de 3,48 p. 100 en
1983 pour l’U.S.F.P., qui dirigera les deux tiers des communes
de Casablanca et de Rabat, et 0,82 p. 100 pour le P.P.S. au lieu de
0,12 p. 100.
Ces résultats ont été
diversement accueillis et interprétés par les autorités
et les formations politiques, le ministère de l’Intérieur
se félicitant de la « transparence » des élections
et parlant de « vote sanction visant les élus en place
», tandis que l’opposition dénonçait le
dévoiement du jeu électoral par l’achat notoire
des suffrages populaires et la manipulation des listes électorales
par les transferts et les recrutements d’inscrits non résidents
dans de nombreuses circonscriptions. En réalité, ces
élections permettent de dégager de nouveaux
enseignements sur les changements latents dans les comportements
politiques et les relations au politique que traduisent certains
indicateurs : le taux de participation qui semble refléter une
certaine désaffection, voire un rejet du mode de gestion
précédent des affaires communales, un chiffre qui cache
une latence sociale où l’on peut reconnaître tous
les exclus, et les « clients » du C.N.J.A. en quête
d’un emploi et d’un avenir crédible ; le score
aussi important qu’étonnant des S.A.P., soupçonnés
par l’opposition de complicité stratégique avec
l’administration, alors qu’on peut voir dans leur
élection une manière de privilégier le «
parler vrai », la compétence et une certaine éthique
dans l’exercice de la charge communale.
Sitôt après
l’annonce de la tenue des élections législatives,
l’opposition a multiplié les mises en garde à
l’adresse du gouvernement pour rétablir un climat de
détente politique et engager un dialogue sérieux sur
les conditions de sincérité du processus démocratique.
Forts des leçons du scrutin communal, et inquiets de
l’apparition du malaise social, les partis d’opposition
n’entendent pas participer à ces élections sans
être associés à leur préparation et sans
obtenir l’assurance que le futur scrutin ne sera pas «
affecté par l’argent ». Estimant que la commission
nationale - où ils siègent avec le gouvernement -
chargée de superviser les opérations électorales
ne « remplissait pas convenablement son rôle », les
partis du Bloc démocratique décidaient en février
1993 de suspendre leur participation. Devant le sérieux et
l’intransigeance de leurs revendications formulées dans
un mémorandum, le roi décide de reporter les élections
législatives du 30 avril au 25 juin pour se donner le temps et
les moyens d’offrir au Maroc comme à l’étranger
« l’image réelle du pays » au terme «
d’un jour de clarté, de transparence et d’honnêteté
». Le contexte politique passablement terni par les affaires de
Noubir Amaoui, secrétaire général de la C.D.T.
condamné pour « propos injurieux », et du
commissaire Tabet, condamné à mort pour viols, se prête
à la recherche d’un accord sur les conditions et les
garanties de la consultation. Un dispositif est mis sur pied par le
gouvernement faisant droit aux principales revendications de
l’opposition sur la révision des listes électorales,
le contrôle des votes par les magistrats et l’accès
des partis en lice aux médias officiels. De quoi inviter les
partis du Bloc démocratique, notamment l’Istiqlal et
l’U.S.F.P., à faire taire les résistances
internes de leur base militante et de certaines fédérations
locales, et à s’engager dans la compétition
électorale avec l’espoir de recueillir les fruits d’une
stratégie d’union fondée sur l’élaboration
d’une plate-forme et de candidatures communes.
Amorcée
dans un cadre juridique relativement équitable et dans un
contexte d’ouverture politique, la campagne électorale
s’est déroulée dans un climat idéologique
plutôt consensuel ponctué par des discours programmes
assez proches tant dans leurs objectifs économiques et sociaux
que dans leurs références islamiques.
Combinant les
techniques modernes de la médiatisation du débat
politique et les procédés traditionnels du recrutement
électoral clientéliste, cette campagne a été
l’occasion d’aborder quelques grands thèmes de
sociétés et autres sujets à risques jusqu’ici
passés sous silence dans l’opinion publique. Plus animée
en ville qu’à la campagne, elle n’a pas toujours
permis de mobiliser une jeunesse marocaine partagée entre sa
constante réserve devant l’inanité des jeux
électoraux d’une classe politique qui lui paraît
peu représentative du pays réel et son scepticisme sur
la capacité réelle de ses représentants
politiques à relever les défis économiques et
sociaux. Les vrais enjeux de ces élections lui paraissent
insaisissables, et difficiles à infléchir dans la
mesure où elle a conscience que le pouvoir est ailleurs, du
côté du Palais où se décide la véritable
politique du pays. D’ailleurs, et comme s’il paraissait
indifférent aux changements éventuels issus des urnes,
le roi a ordonné à son Premier ministre de préparer
à quelques jours du scrutin un programme économique de
développement à moyen et long terme.
Expression
générale de ce désintérêt ou marque
significative de protestation contre le travestissement du jeu
électoral par l’administration, le taux de participation
a été faible (62,75 p. 100) et, paradoxalement, l’a
été beaucoup plus à la campagne qu’en
ville.
Les résultats de ce premier tour au suffrage
universel direct ont consacré une très nette poussée
des deux principales formations de l’opposition, l’Istiqlal
et l’U.S.F.P. qui, à la faveur des candidatures
communes, obtiennent respectivement 43 et 48 sièges. Tout en
devançant les partis de la majorité sortante (M.P.,
R.N.I. et U.C.) qui emportent 32, 28 et 27 sièges,
l’opposition n’apparaît pas totalement majoritaire
puisque, malgré l’apport des 6 élus du P.P.S. et
des 2 élus de l’O.A.D.P., elle ne parvient à
rassembler que 99 députés au regard des 118 députés
que peut revendiquer la nouvelle majorité élargie au
P.N.D. et au M.N.P. Ce succès numérique permet
néanmoins de crédibiliser la volonté d’ouverture
démocratique du roi, même si de nombreuses et flagrantes
violations ont marqué le vote dans plusieurs régions.
Il autorise même certains responsables et commentateurs
politiques à avancer l’hypothèse d’une
alternance vers une nouvelle coalition majoritaire et
gouvernementale, dont la Koutlah serait le noyau dur. Le très
large renouvellement du Parlement, où 187 nouveaux élus
dont 2 femmes font leur entrée, accréditerait également
la tentation du pouvoir d’opérer un réel
changement gouvernemental et d’engager le pays dans une «
cure d’alternance » destinée à combler le
déficit social et à accroître la justice fiscale.
L’élection du dernier tiers (111) des députés
au suffrage indirect devenait alors le principal enjeu de ces
desseins politiques, puisqu’elle devrait dessiner la nouvelle
configuration majoritaire du Parlement. Au terme de ce dernier
scrutin tenu en septembre 1993, les partis d’opposition ne
totalisaient que 123 sièges, restant assez loin de la majorité
absolue de 167 sièges que la majorité sortante pouvait
tout juste atteindre avec l’appui des 13 voix des divers droite
et indépendants. Grand perdant de ces élections, le
R.N.I., qui avait quitté la majorité sortante et opéré
un recentrage vers l’opposition dans la perspective d’une
alternance « socio-démocrate », ne permettait pas
d’envisager avec ses 41 sièges une coalition
mathématiquement majoritaire. En dépit d’un
progrès notable en sièges, l’U.S.F.P. demeurant
avec ses 52 députés le plus important groupe
parlementaire, le Bloc démocratique était amené
à renouer avec son dilemme historique : refuser de participer
à des élections dont il ne peut maîtriser les
règles ni infléchir la signification réelle qui
dans l’esprit du roi les assimile au choix populaire de simples
conseillers du prince, ou bien espérer dynamiser la vie
politique et réformer par avancées successives le
système de l’intérieur, au risque de cautionner
le jeu malsain et préfabriqué d’une démocratie
formelle distillée à dose homéopathique. Une
première réponse à ce dilemme est apparue du
côté de l’U.S.F.P., sous la forme de la démission
d’Abderrahmane Youssoufi, le secrétaire général
qui avait succédé au leader historique de cette
formation, A. Bouabid, décédé en janvier 1992.
Présentée comme une protestation contre les «
truquages de l’administration » et « le climat
général » des dernières élections,
la démission de cette personnalité très
respectée pour son intégrité et son sens du
dialogue signifiait surtout le refus définitif de cautionner
une participation quelconque de l’U.S.F.P., au prochain
gouvernement, comme certains pouvaient encore l’envisager après
le dernier scrutin de septembre. La deuxième réponse,
dans le droit-fil de cette prise de position, a été la
décision prise en commun par l’U.S.F.P. et l’Istiqlal
de rester dans l’opposition et de préserver leur unité
en refusant toute responsabilité gouvernementale.
Engagées
pour sortir du blocage et parvenir dans l’esprit de la nouvelle
Constitution à former un gouvernement homogène et
adapté à la signification politique des dernières
élections, des consultations entre le roi et les différentes
formations politiques aboutissent à un constat d’échec.
Le roi s’est déclaré « consterné »
par les exigences de l’opposition qui souhaitait, outre
l’annulation des élections du tiers des députés
au suffrage indirect, détenir le poste de Premier ministre et
les départements stratégiques des Affaires étrangères,
de la Justice et de l’Intérieur : une revendication qui
rappelait étrangement le temps des premières luttes et
des tractations décisives de l’indépendance entre
la monarchie et le Mouvement national qui prétendaient
convertir leur capital respectif de légitimité
historique en contrôle hégémonique du pouvoir
d’État. Estimant que les revendications ministérielles
de l’opposition étaient infondées, dès
lors qu’elles touchaient des domaines d’action relevant
et du pouvoir d’État et de la tradition du Makhzen, le
roi décide de reconduire Karim Lamrani à la tête
d’un cabinet essentiellement composé de technocrates.
Divers ministères clés ne changent pas de titulaires,
Abdellatif Filali conservant les Affaires étrangères,
Driss Basri cumulant toujours l’Intérieur et
l’Information, tandis que le portefeuille de la Justice est
confié à un universitaire spécialiste de droit
pénal Alaoui Machichi. Autres faits marquants, la création
d’un ministère délégué chargé
des Droits de l’homme attribué également à
un universitaire, Omar Azziman, co-fondateur de l’O.M.D.H. dont
il démissionna pour protester contre les tentatives de
contrôle politique de l’association par l’U.S.F.P.
; l’entrée au gouvernement d’un représentant
de la communauté juive du Maroc, Serge Berdugo, qui se voit
confier le ministère du Tourisme.
La carte politique du
Maroc issue de ces élections renvoie une image de synthèse
qui reproduit assez fidèlement les caractéristiques
profondes de la réalité sociale et les déterminants
complexes du système politique.
Le profil sociologique, les
contours géographiques, les tonalités idéologiques
de la plupart des partis politiques n’ont pas sensiblement
varié : l’Istiqlal et l’U.S.F.P., monstres sacrés
du nationalisme marocain, demeurent toujours aussi urbains et
représentatifs des classes moyennes, le Mouvement populaire
reste rural et berbère, le R.N.I. toujours aussi composite et
accommodant... Le second tour de ces élections au suffrage
indirect conserve sa fonction d’accélérateur ou
de régulateur majoritaire pour renforcer ou compenser selon
les cas les résultats au suffrage direct du premier tour. La
répartition des tendances politiques continue de recouper
globalement le partage socio-démographique de la population
marocaine, la population urbaine soutenant les options pour un
renouvellement des idées, des structures et des politiques
publiques, le monde rural appuyant plutôt les notables et leur
pouvoir traditionnel d’allocation de ressources et de
redistribution d’influence. En fait, les vrais changements ont
porté sur le partage quantitatif des sièges, le
renouvellement physique et socio-professionnel du personnel
parlementaire et sur la perception de la logique électorale :
la Koutlah progresse numériquement, le niveau de formation est
dans l’ensemble nettement supérieur et, enfin, l’opinion
publique a davantage intégré et mesuré,
vraisemblablement à la faveur du débat constitutionnel,
le nouvel enjeu de la relation entre la majorité parlementaire
et la formation du gouvernement... Sans doute ces changements
étaient-ils eux-mêmes induits par une libéralisation
plus poussée et une transparence plus affirmée dans le
déroulement et le contrôle des consultations.
Au
total, si les règles du jeu ont effectivement changé,
on peut se demander sur le fond si leurs effets innovants ne se sont
pas limités à une simple « transition immobile »
du système politique marocain. La consultation des partis
politiques par le roi a conduit à la formation d’un
gouvernement directement lié à sa personne et à
ses options, et largement étranger à la majorité
électorale, dans la pure tradition de la prééminence
de la monarchie et de la fonction arbitrale du Makhzen. En
s’attachant à privilégier la clientélisation
par rapport à la politisation de la société, et
à reconduire les pratiques administratives de contrôle
politique, le pouvoir entretient un jeu subtil certes de manipulation
et d’exclusion calculée, mais qui demeure peu propice au
changement des moeurs électorales comme à la gestation
d’une culture démocratique auxquelles aspire une
jeunesse nombreuse. Sans doute devra-t-il méditer le vrai
message peut-être à retenir de ces élections, à
savoir le fort pourcentage d’abstentions et de votes nuls qui
symbolise la protestation d’une société civile en
gestation contre la reconduction d’un jeu à «
somme nulle » et aux « enjeux préfabriqués
».
Conforté par les succès
militaires de sa stratégie des « murs » et
accroché à sa position du référendum
défendue à Nairobi, le Maroc a écarté
tout espoir d’un règlement équitable et concerté,
que la relance de la dynamique unitaire maghrébine laissait
entrevoir. Pourtant, certains milieux d’affaires voire
politiques finissaient, en raison du poids financier de cette guerre
d’usure, par s’accommoder d’une solution de repli
ou d’un accord de partage. Le Polisario continue pour sa part à
accroître l’isolement diplomatique du Maroc au sein de
l’O.U.A. et de l’O.N.U. pour l’obliger à se
plier aux résolutions des deux organisations internationales.
Pour en faciliter la mise en oeuvre, deux séries de
conversations sont organisées entre le Maroc et le Polisario,
mais sans succès. Des divergences profondes continuent de les
opposer, sur les conditions et la finalité du plan de paix, le
Maroc s’appuyant sur la politique de « marocanisation »
du territoire saharien pour se préparer à accepter un
référendum contrôlé et confirmatif, le
Polisario se fondant sur la reconnaissance internationale de «
la réalité étatique » de la République
arabe sahraouie démocratique pour faire entériner par
un référendum l’autodétermination du
peuple sahraoui. Prenant le relais de l’O.U.A., l’O.N.U.
parvient après de nombreux contacts officiels et secrets, et
au terme d’une mission sur le terrain, à élaborer
un plan de paix qui est remis en août 1988 et qui paraît
satisfaire le Polisario et le roi Hassan II. En effet, la perspective
d’une solution référendaire s’inscrit dans
un contexte politique et diplomatique qui paraît d’autant
moins préoccupant pour le Maroc qu’il a acquis
définitivement la maîtrise militaire du terrain et
accompagné cette emprise par un effort considérable
d’encadrement administratif et de modernisation économique
du territoire.
En outre, le Polisario, longtemps récusé
comme autorité légitime et perçu essentiellement
comme un appendice algérien du leadership de Boumediene, ne
représentait plus la même menace politique depuis le
rétablissement des relations diplomatiques avec l’Algérie
de Chadli Benjedid et le rapprochement des États maghrébins
au plus haut niveau. Ainsi le roi finit-il par accepter la
proposition d’un référendum selon la
recommandation du secrétaire général de
l’O.N.U., en août 1988, et par recevoir à
Marrakech une délégation du Polisario, en janvier 1989.
Une fois adopté par le Conseil de sécurité, le
plan de règlement global va susciter une série de
critiques au sein de toute la classe politique, et notamment dans
l’opposition qui en conteste les « visées
indépendantistes » et « les atteintes à la
souveraineté du Maroc ». Pour les partis de l’U.S.F.P.,
du P.P.S. et de l’Istiqlal, ce référendum est
devenu « caduc et dépassé », et sa tenue
serait une épreuve difficile pour le régime marocain en
raison des incertitudes qui pèsent sur la coopération
du partenaire algérien et des risques de turbulence
psychologique et politique qui peuvent se manifester au sein de
l’armée et de la population sahraouie. Cette surenchère
de l’opposition prend une signification tout autre que la
simple reconduction de son soutien : c’est pour elle une
manière de souligner que cette question est « l’affaire
personnelle du roi » et de lui faire assumer l’entière
responsabilité du traitement de ce dossier par le passé
comme pour l’avenir. Dans l’esprit du régime, le
Maroc doit se servir de l’idée du référendum,
dont il a accepté le principe, pour conforter un état
de fait plutôt qu’apporter une solution à un
problème qu’il réfute et encore moins chercher à
faire reconnaître une entité nationale « autre
».
La mise en oeuvre de ce référendum va buter
sur le désaccord entre le Maroc et le Polisario à
propos des critères d’identification de l’électorat
sahraoui. Le Polisario exige le respect scrupuleux du recensement
espagnol de 1974 comme « critère unique des votants »
tandis que le Maroc veut y inclure tous ceux qui actuellement vivent
au Sahara et qui sont pour l’occasion d’authentiques
Sahraouis. Aucune partie n’étant prête à
accepter une solution qui conduirait à une défaite au
référendum, le plan de paix était réduit
à une pure fiction et l’O.N.U. contrainte par «
souci d’impartialité » à repousser
l’échéance jusqu’à la conclusion
d’un accord sur les conditions pratiques de la consultation.
Inquiétées par les déclarations des nouveaux
dirigeants algériens qui se disaient contraints de respecter
la « parole de leur pays » en tant qu’héritier
d’une « pratique politique », les autorités
marocaines ont même envisagé de traiter avec l’Algérie
pour négocier un accord reposant naturellement sur la
reconnaissance de la marocanité du Sahara, assortie de mesures
d’autonomie régionale sur le modèle des Länder
allemands. Le secrétaire général du Polisario
acceptait même, pour sortir de l’impasse le plan de paix,
d’ajouter aux 70 000 Sahraouis recensés une fourchette
de 1 à 10 p. 100 correspondant aux personnes que la conquête
espagnole de leurs zones de nomadisme avait contraintes à
aller se réfugier dans le territoire marocain ; il refusait
cependant catégoriquement d’intégrer comme le
demandait Rabat les 120 000 personnes supplémentaires qui
auraient été déplacées durant la période
coloniale.
Tout en invitant le Maroc et le Polisario à
faire des efforts exceptionnels pour assurer le succès du plan
de paix et à écarter toute provocation, le Conseil de
sécurité n’a pu s’opposer à la
décision marocaine d’étendre aux provinces
sahariennes le déroulement des élections locales et
nationales. En dépit de deux rencontres entre chefs de tribus
organisées par l’O.N.U. en juin 1990 et novembre 1992 à
Genève et de discussions « directes » tenues au
printemps de 1993 à Laayoun en présence du représentant
spécial de l’O.N.U., aucun accord n’a pu se
dégager sur la définition du collège électoral
pour l’autodétermination. Devant l’impossibilité
évidente d’organiser le référendum avant
la fin de l’année 1993, conformément à
l’ultime échéance adoptée par le Conseil
de sécurité, l’O.N.U. s’est résignée
à différer la consultation au milieu de l’année
1994 avec un calendrier détaillé des pourparlers
directs qui devra faire l’objet d’un rapport du
secrétaire général Boutros Boutros-Ghali. Dans
cette attente, fort d’un succès militaire que le
Polisario cherche toujours à précariser par des raids
isolés et par la menace constante d’une reprise de la
guérilla, le Maroc ne négligera certainement aucune
démarche diplomatique ni aucune argumentation juridique pour
faire aboutir ce plan de paix qui ne doit dans l’esprit de ses
dirigeants que se surimposer à une récupération
des « provinces sahariennes » largement engagée
sur le plan économique et consacrée dans l’ordre
juridique interne par les dernières consultations électorales
de leurs populations. La marche de 30 000 volontaires du Sud marocain
organisée en 1991, sorte de remake de la Marche verte, le
soutien massif de l’État au développement
économique de la région et à la promotion d’une
classe d’entrepreneurs locaux, la défense résolue
d’une conception extensive et exclusive de la territorialité
marocaine du corps électoral illustrent la détermination
du Maroc à poursuivre une stratégie d’épuisement
psychologique des Nations unies et d’isolement politique et
diplomatique du Polisario. L’usure du temps s’y ajoutant,
les ralliements successifs de responsables sahraouis et non des
moindres, comme Brahim Hakim, ont fortement ébranlé la
cohésion interne et la légitimité internationale
d’un mouvement qui a toute raison de redouter au côté
d’une Algérie en pleine incertitude que, avec ou sans
référendum de l’O.N.U., le Sahara occidental
devienne marocain.
Pendant les quinze années qui ont suivi l’indépendance,
les autorités marocaines ont porté la plupart de leurs
efforts sur la reconversion des structures économiques
héritées du Protectorat en vue d’établir
les fondements d’une véritable « économie
nationale ». Cette politique, axée principalement sur la
valorisation des ressources naturelles et la reprise en main
progressive de l’appareil de production, s’est appuyée
sur un interventionnisme étatique important, et a donné
lieu à la mise en place d’un processus de planification
à partir des années 1960.
Au terme de cette période,
les plans mis en oeuvre n’ont pas permis de surmonter la
persistance d’une très faible croissance de la
production globale, l’aggravation du chômage,
l’insuffisance des taux d’épargne et
d’investissement, ni les difficultés liées à
une balance des paiements très vulnérable.
Ainsi
assiste-t-on, à partir de 1968, à une volonté
réelle d’accroître le dynamisme de l’économie,
ne serait-ce que pour mieux prendre en compte la pression
démographique de plus en plus sensible. Le plan 1968-1972 et
davantage encore le plan 1973-1977 portent la marque de ce
volontarisme, à peine teinté d’égalitarisme
social, et accompagné d’une stratégie de
développement centrée sur des objectifs de croissance
maximale. Si les résultats des premières tranches
annuelles témoignent d’un développement réel,
l’année 1977 va cependant reproduire les traits
structurels des années passées, notamment le déficit
alimentaire, l’augmentation du taux d’endettement et la
hausse des prix, aggravés par les effets pervers de la crise
économique des pays capitalistes et le poids financier de la
guerre du Sahara.
Pour réduire l’ampleur des
déséquilibres, un plan triennal de stabilisation est
adopté pour la période 1979-1980 visant à
maintenir en priorité les équilibres financiers. Cette
politique qui conduit les pouvoirs publics à abandonner
l’option industrialiste du plan précédent ouvre
une période de désinvestissement et de récession,
sans que les équilibres s’améliorent pour autant.
L’État est submergé par le gonflement de ses
charges courantes et doit continuer de financer son déficit en
recourant au marché financier international. De 1977 à
1980, l’endettement du pays passe de 3,9 millions à 7,1
millions de dirhams. Pour rompre avec cette thérapeutique de
pause, un plan quinquennal ambitieux est adopté en 1981, qui
prévoit un taux de croissance annuel de 6,5 p. 100 et qui est
placé sous le signe de la « relance économique et
de mobilisation de toutes les ressources et potentialités tant
humaines que matérielles ».
Tout en s’inscrivant dans une perspective de développement à long terme, ce plan de relance mise sur un important effort d’investissement (130 milliards de dirhams sur cinq ans) tant public que privé, principalement dans les domaines de l’industrie et de l’énergie. Le développement de ces secteurs reste fondé sur la valorisation des phosphates et la promotion des exportations de biens de consommation. Les objectifs prioritaires visent à l’amélioration des conditions de vie de la population rurale, à la réduction du déficit alimentaire avec l’aménagement et la mise en valeur des zones bour , au redressement de la balance commerciale et à la stabilisation du chômage. Les résultats des deux premiers exercices ont très vite témoigné de l’incapacité de ce schéma de développement à impulser une véritable relance comme à assainir une situation financière des plus difficiles. En 1981, les déficits du budget et de la balance des paiements accusent de très fortes progressions par rapport à 1980, tous les indices de la production sont en baisse sensible, l’investissement public recule, et le P.I.B., pour la première fois depuis 1986, enregistre un pourcentage négatif (- 1,6 p. 100). Le besoin de financement extérieur du pays atteint la somme critique de 14,2 milliards de dirhams, et les réserves de change ne représentent plus que seize jours d’importations. En 1982, les indicateurs économiques qui sont tout aussi préoccupants amènent les autorités à réviser en baisse les objectifs de croissance (de 6,5 à 4 p. 100) et à adopter une plus grande rigueur budgétaire et financière. Les fondements du modèle de financement - liés essentiellement à la maximisation des exportations - se sont révélés inopérants, certains secteurs tels que les phosphates, le textile et les agrumes étant de plus en plus exposés à la concurrence internationale ou à un rétrécissement du marché.
En 1983, devant l’aggravation patente des déficits du
commerce extérieur et de la balance des paiements, le
gouvernement finit par céder aux recommandations de la Banque
mondiale et du F.M.I., en faisant adopter en août un plan
d’austérité assorti de quelques mesures sociales
destinées à limiter la hausse des prix des denrées
alimentaires de base. Le Maroc s’engage sous la tutelle sévère
et exigeante du F.M.I. dans un « programme d’ajustements
structurels économiques et financiers » qui lui permet
d’obtenir des facilités de prêts et surtout le
rééchelonnement de sa dette extérieure qui
atteint 13 milliards de dollars à la fin de 1983. En
corollaire de ce soutien financier, le Maroc va prendre une série
de mesures d’assainissement et de restructuration de l’économie
dans le droit-fil des orientations néo-libérales du
F.M.I. qui sont une restauration des équilibres financiers
impliquant une réduction importante des dépenses
publiques, la promotion des activités exportatrices seules à
pouvoir rapporter les devises nécessaires au paiement de la
dette, une privatisation de l’appareil productif et bancaire et
une insertion plus poussée dans le marché mondial par
une libéralisation totale des importations. Les premières
mesures seront d’ordre budgétaire et monétaire :
réduction des investissements de l’État et des
créations d’emplois dans la fonction publique, pression
sur les salaires, baisse des subventions à la consommation,
contrôle rigoureux de la masse monétaire, relèvement
des taux d’intérêt, poursuite de la dépréciation
du dirham, etc. Dès 1984, et parallèlement à
cette action de stabilisation, les autorités marocaines
amorcent une restructuration de l’économie visant à
en « augmenter la rentabilité et l’efficacité
» ainsi que le « potentiel d’exportation ».
Entre 1984 et 1990, le système fiscal subit d’importantes
modifications avec l’instauration successive de la taxe à
la valeur ajoutée, de l’impôt sur les sociétés,
de l’impôt général sur le revenu et d’un
nouveau dispositif de fiscalité locale ; la fiscalité
douanière fait également l’objet de divers
aménagements, et les codes d’investissement sont
révisés.
Avec un montant estimé en 1989 à
20 millions de dollars, l’acuité du problème de
la dette semblait infirmer l’efficacité de la
thérapeutique de l’ajustement structurel et justifier
les impératifs de « pause » ou de «
correction » dans les développements économiques
et sociaux de cette politique, demandés aussi bien par le
patronat marocain que par la Banque mondiale elle-même.
Les
réformes entamées à l’égard du
secteur public se traduisent par le désengagement de l’État
des entreprises de caractère industriel ou commercial et par
l’introduction d’une logique de marché dans le
fonctionnement des autres. Une liste de cent douze entreprises
privatisables est établie en 1989 avec un calendrier et un
dispositif réglementaire pour leur cession au secteur privé.
La libéralisation des prix et celle du commerce extérieur
ont été instituées dans le même esprit
d’efficacité et de redynamisation des politiques
industrielles et commerciales. L’exportation a bénéficié
de mesures particulières de promotion et d’incitation en
direction notamment des « investisseurs étrangers »,
avec la suppression de la condition de marocanisation ainsi que la
levée du contrôle de l’Office des changes pour le
transfert des capitaux et revenus. La politique agricole n’a
pas échappé au mouvement de privatisation et de
désengagement de l’État, de même que les
secteurs de l’éducation et de la santé dont les
niveaux supérieurs ont été progressivement cédés
au secteur privé ou gérés selon la logique du
marché. Cette politique de rigueur monétaire et
financière a conduit à une sensible réduction de
l’effort d’investissement de l’État et à
un ralentissement du rythme de croissance qui s’est situé
à une moyenne de 4 p. 100 entre 1983 et 1989. Compte tenu de
la croissance démographique (2,4 à 2,6 p. 100 par an),
le revenu par tête s’est à peine accru de 1 à
1,5 point en moyenne annuelle, et la situation de l’emploi en a
été affectée négativement. Si l’inflation
a pu enregistrer une baisse notable, passant de 8,8 p. 100 en moyenne
entre 1983 et 1986 à 2,7 p. 100 entre 1987 et 1989, les autres
déséquilibres sont demeurés inquiétants,
notamment la balance des paiements avec un service de la dette
extérieure qui, malgré divers rééchelonnements,
continuait en 1989 à représenter 42 p. 100 des recettes
fiscales et 30 p. 100 des recettes d’exportation de biens et
services.
Bien que jugée satisfaisante au vu de ses
résultats chiffrés en 1991 et d’une forte
croissance due à une campagne agricole exceptionnelle,
l’économie nationale reste fragile, et le Maroc continue
d’être classé parmi les pays à risque
important pour les banques internationales et les investisseurs
étrangers. Le poids de sa dette extérieure qui demeure
très lourde (21,1 millions de dollars en 1991) y contribue
largement, d’autant que d’autres incertitudes demeurent :
la faible diversité de ses produits exportés,
notamment, au point que la perte d’un gros marché sur
les phosphates ou une mauvaise saison agricole suffisent à
creuser le déficit extérieur et à ralentir la
croissance ; la montée persistante du chômage et des
inégalités sociales qui ont ranimé en 1991 le
débat sur les coûts sociaux et les effets pervers de la
politique d’ajustement structurel. Cette politique a en effet
creusé les écarts de revenus et de statut entre
citadins et ruraux, petite bourgeoisie et bourgeoisie nationale,
secteur productif et secteur informel, en même temps qu’elle
a renforcé l’assise financière et les appétits
d’enrichissement des groupes et/ou grandes familles
marocaines.
En 1992, l’activité économique
marocaine a connu le plus profond creux conjoncturel de son histoire
d’après l’indépendance. La tendance
dépressive s’est progressivement propagée et a
affecté par ricochet à travers les revenus les
évolutions des principales composantes de la demande,
notamment de la consommation.
La sécheresse et la baisse
des exportations constituent les facteurs exogènes qui ont
principalement déterminé ce repli conjoncturel, mais
les orientations de la politique économique ont aussi affecté
la physionomie générale de l’économie.
En
effet, au cours de 1992, cinquième et dernière année
d’un plan économique et social tombé dans l’oubli
et totalement absent des discours officiels, l’action des
pouvoirs publics s’est inscrite dans le prolongement du
programme de l’ajustement structurel. Elle a privilégié
l’assainissement de la situation financière et la
sauvegarde des équilibres macro-économiques par rapport
à la croissance immédiate. Les options de rigueur
budgétaire induites de ces choix ont entravé la marche
normale de nombreux secteurs. Par ailleurs, l’option en faveur
de l’ouverture sur l’extérieur qui s’est
traduite par une grande libéralisation des importations a
réduit la part du marché intérieur pour
certaines activités industrielles.
Le produit intérieur
brut a connu une nette régression de l’ordre de 3,5 p.
100 contre une croissance notable de 5,1 p. 100 en 1991. La
production agricole, gravement touchée par la sécheresse,
a connu une sérieuse décrue (- 30,4 p. 100) qui a fait
passer la contribution de l’agriculture dans la structure du
P.I.B. de 20,6 p. 100, en 1991, à 14,8 p. 100.
Pour le
secteur industriel, la plupart des activités ont été
affectées par un retournement de tendance au second semestre.
L’activité du bâtiment et travaux publics a
poursuivi son mouvement à la baisse, et la valeur ajoutée
du secteur à fléchi de 3,5 p. 100 en volume. Le
ralentissement de l’activité a entraîné une
très nette détérioration du niveau de vie des
ménages, de plus de 6 p. 100.
Le ralentissement relatif des
dépenses publiques associé à l’amélioration
sensible des recettes ordinaires a contribué à
redresser la situation des finances publiques avec une réduction
substantielle du déficit global du trésor dont le ratio
par rapport au P.I.B. a été de 1,7 p. 100 : seul point
de satisfaction dans ce bilan assombri par le recul de l’activité,
le ralentissement de l’inflation avec une variation de l’indice
du coût de la vie de 4,9 p. 100 après une tendance
haussière de 8,2 p. 100 en 1991.
Poursuivant la logique de
la stratégie d’ouverture de son économie sur le
reste du monde, le gouvernement marocain a décidé en
janvier 1993 la convertibilité du dirham, conformément
aux dispositions de l’article 8 des statuts du F.M.I. Cette
décision n’a pas manqué de soulever de nombreuses
interrogations, à la lumière des faibles performances
externes de l’économie nationale en 1992 : le déficit
commercial s’est aggravé en passant de 22,4 millions de
dirhams à 28,9 millions, et le taux de couverture a enregistré
un recul considérable : à peine 53,8 p. 100 au lieu de
62,4 p. 100 en 1991.
Les avoirs en devises ont continué de
progresser, mais à un rythme en nette décélération,
et toutes les sources de générations de ces devises -
recettes phosphatières, recettes des transferts des résidents
marocains à l’étranger, recettes de tourisme,
gains de rééchelonnement - ont semblé quelque
peu tarir. Par ailleurs, la décision de ne plus rééchelonner
le service de la dette extérieure oblige à repenser sur
de nouvelles bases la dynamique des finances extérieures.
Le
sixième accord conclu avec le Club de Paris le 27 février
1992 est en principe le dernier de la longue série entamée
en 1983. Il a permis au Maroc de bénéficier d’un
sursis non négligeable, sans pour autant le dispenser d’avoir
à rembourser entre 1992 et 2000 au titre des obligations de sa
dette extérieure un montant de 2,5 millions de dollars en
moyenne par an.
Si la fin du rééchelonnement ne
signifie pas la nécessité de la politique
d’assainissement, la convertibilité du dirham n’est
pas en soi un gage absolu de succès pour la réinsertion
du Maroc sur le marché financier international. La décision
a certes une portée qualitative importante, autant pour les
opérateurs non résidents que résidents, mais le
Maroc peut-il se permettre d’avoir une monnaie à valeur
externe sans que son économie, tributaire de facteurs tels que
la pluviométrie et la dynamique des marchés extérieurs,
soit dotée de structures productives suffisamment solides ? En
outre, peut-on concevoir une convertibilité sans un véritable
marché des changes ? Si l’ajustement des années
1980 a fait retrouver à la politique économique une
certaine crédibilité, il n’est pas sûr que
l’économie marocaine puisse faire face aux exigences
nouvelles imposées par l’abolition des frontières
économiques et l’aiguisement des concurrences
commerciales.
La structure régionale des échanges
extérieurs a traduit une aggravation des déficits avec
ses principaux partenaires tels que l’Europe et l’Asie,
alors que les transactions avec l’Afrique et l’Union du
Maghreb arabe (U.M.A.), malgré la proximité et les
affinités historiques, demeurent faibles sinon en régression.
En dépit de la hausse des recettes des R.M.E. et du tourisme,
la balance des paiements a présenté un solde
déficitaire dont l’évolution sera affectée
par les charges du paiement de la dette et les aléas des
concours extérieurs (investissements privés étrangers
: 4,3 millions de dirhams).
La situation financière des
entreprises a souffert du climat de morosité et de contraction
généralisé de l’activité économique
et des difficultés de trésorerie induites de la
politique de désencadrement du crédit mise en oeuvre
depuis 1990. Les créations d’emplois ont pâti de
cet essoufflement de la production, notamment dans le secteur
industriel qui a non seulement vu son essor des années 1980 se
ralentir mais qui en outre a perdu de très nombreux postes,
dans la branche du textile et du cuir principalement. Seuls le
bâtiment, les travaux publics et les services ont créé
l’essentiel des offres d’emploi, atténuant ainsi
la pression endémique d’un chômage qui touche
surtout les jeunes diplômés et tend à s’installer
comme un phénomène structurel.
Avec une seconde année de sécheresse en 1993 et un
environnement économique international toujours dominé
par les tendances récessionnistes, l’activité
économique marocaine a connu dans l’ensemble des
secteurs une certaine stagnation. Le secteur agricole, soumis de
nouveau à de sévères conditions climatiques, a
enregistré une baisse de la production de 8,5 p. 100, et les
activités industrielles et minières ont marqué
un important repli dû principalement à la contraction de
la demande tant interne qu’externe. Seules les industries
agro-alimentaires ont connu une évolution soutenue. Cette
tendance à la baisse du secteur industriel s’est
confirmée dans la régression du montant des
investissements agréés et s’est traduite par la
chute des exportations des produits manufacturés et des biens
d’équipement. Selon les dernières estimations, la
croissance se situerait en 1993 au taux de 0,6 p. 100. Sur le plan
financier, si l’exécution du budget semble contenir le
déficit dans des limites acceptables, la situation des comptes
extérieurs reste en revanche une source de préoccupation,
le déficit commercial devant approcher le chiffre de 29
millions de dirhams. Le rythme d’inflation se stabiliserait
pour atteindre un taux moyen de 5 p. 100.
Les perspectives de
reprise pour l’année 1994 demeurent d’autant plus
incertaines qu’elles sont largement soumises à l’impact
de facteurs exogènes comme la redynamisation de la production
mondiale et du commerce international, et le rétablissement de
conditions climatiques favorables. Elles sont également
subordonnées aux nouvelles orientations de l’actuel
gouvernement qui entend se lancer dans la réalisation d’une
croissance forte et soutenue axée le plus possible sur la
création d’emplois, tout en poursuivant les objectifs de
résorption des déséquilibres macro-économiques
et du déficit budgétaire. Si la dernière loi de
finances porte la marque de ce volontarisme politique, notamment à
travers les mesures fiscales d’encouragement de l’activité
productive, elle ne saurait à elle seule fonder le succès
du scénario de reprise que les décideurs marocains
entendent afficher dans une campagne de médiatisation
soigneusement orchestrée. Sans doute le Maroc peut-il se
prévaloir des bons résultats de la décennie
d’ajustement structurel pour prétendre se classer, avec
le regain actuel de confiance internationale et même nationale,
parmi les pays intermédiaires en développement et au
premier rang des partenaires de l’U.M.A. Sans doute également
la proximité européenne de son espace et l’affirmation
soutenue de sa vocation méditerranéenne le
prédisposent-ils à en faire une zone privilégiée
d’accueil des investissements étrangers, notamment
européens. Sa longue tradition d’ouverture, qui a
enraciné dans les esprits comme dans les comportements un
attachement au libéralisme, explique sans doute la volonté
du Maroc d’inscrire le développement de son économie
dans une logique régionale concentrique englobant le Maghreb,
l’Europe du Sud et le Nord-Ouest africain.
Le resserrement
de ses relations avec l’Espagne, qui est désormais son
deuxième partenaire commercial et financier, est le premier
indice de cette position gouvernementale qui fonde également
de sérieux espoirs dans la réalisation de cinq grands
projets : la liaison fixe Europe-Afrique à travers le détroit
de Gibraltar ; le gazoduc Maghreb-Europe ; le train à grande
vitesse transmaghrébin ; la place financière offshore
de Tanger ; le câble à fibre optique Eurafrica.
Dans
cette transition en profondeur, à laquelle se destine le
système économique marocain, d’importantes zones
d’ombre demeurent et de sérieux défis sociaux
persistent même si les dernières enquêtes
nationale et internationale ont reconnu une sensible amélioration
des niveaux de vie depuis une décennie. Le coût élevé
du crédit qui, malgré le désencadrement, a
favorisé davantage les banques, la sous-capitalisation des
entreprises, le manque d’infrastructures et de main-d’oeuvre
qualifiée, la prédominance dans le tissu productif de
petites unités économiques plus vulnérables aux
contraintes liées à l’environnement sont autant
de handicaps pour le secteur privé national et de freins à
l’investissement pour le capital étranger. Selon
certains opérateurs et pour de nombreux économistes,
cette politique d’ouverture s’est révélée
trop systématique et trop brutale pour la plupart des
entreprises et a pénalisé des sous-secteurs entiers,
contribuant ainsi, autant que les facteurs exogènes, à
aggraver un déficit commercial qui est passé de 9
millions de dirhams en 1988 à 28 millions en 1992. C’est
ce qui expliquerait l’intérêt accru que les
pouvoirs publics sont prêts à accorder au rôle
stratégique de l’entreprise dans la dynamique de
croissance, et à la réhabilitation d’une certaine
éthique dans le fonctionnement du marché.
Selon
l’enquête de la Banque mondiale de juin 1993 sur le degré
de compétitivité internationale de l’économie
marocaine qui recouvrait un échantillon de treize pays à
structure économique équivalente, l’industrie
marocaine se place au dernier rang parmi les pays à faible
performance. Comment ne pas y voir un sujet à méditer
par les pouvoirs publics, et une invite pressante à mettre en
place une politique rénovée centrée
principalement sur le statut et la culture de l’entreprise, et
visant à mieux cibler l’ajustement, notamment dans sa
finalité sociale, pour que l’économie marocaine
puisse passer du statut d’une « économie
d’endettement » à une « économie de
marché » ?
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