Les rapports du Maroc avec le Saint Siège
Abdelkader TIMOULE
À la suite de l'accréditation, le 18 juin 1997 par S.M le Roi
Hassan II de Abdelouahab Maâlmi en tant qu'ambassadeur résident
auprès du Saint Siège au Vatican, un éclairage sur l'histoire
des relations entre le Maroc et le Vatican s'impose. En fait, S.
M. le Roi qui a toujours prôné la tolérance et la cohabitation
entre les différentes religions, avait reçu, à Casablanca le
Souverain Pontife, Jean Paul II. Le Souverain lui a rendu visite
au Saint Siège à deux reprises. Au-delà de la symbolique de la
décision royale de nommer un ambassadeur au Vatican, à un
moment où le fanatisme et la xénophobie montent inexorablement,
c'est bel et bien une décision qui confirme une courageuse
continuité historique. Le texte de Abdelkader Timoule met en
perspective cette relation, en par des faits historiques
incontestables. Les extraits du livre Mémoire d'un Roi restent
une référence magistrale.
Le Sultan Moulay Hassan Ier
A la fin de l'année 1887, l'univers catholique se préparait à
célébrer le jubilé sacerdotal du Pape Léon XIII, âgé de
soixante dix-sept ans. Des cinq parties du monde, presque tous
les pays envoyaient à Rome un ambassadeur féliciter le
Souverain Pontife et lui offrir des cadeaux.
Les nations essentiellement catholiques, telles que l'Autriche,
la Belgique, l'Espagne et la France, furent naturellement les
premières à faire présenter leurs voeux au Pape. Il en va de même
de toutes les têtes couronnées d'Europe. La Reine d'Angleterre,
l'empereur d'Allemagne, les rois de Hollande, de Saxe, de Würtemberg
et de Roumanie. Le Canada, les États-Unis, l'Australie et
plusieurs autres pays de l'Amérique du Sud, firent de même.
Des envoyés spéciaux apportèrent des lettres autographes du
tsar de Russie, de l'empereur du Japon, du roi de Grèce. Le Shah
de Perse, le Sultan de Constantinople, le Khédive d'Égypte,
envoyèrent des représentants aux fêtes du jubilé. Tant que se
déroulèrent ces fêtes, du 31 décembre 1887 au 15 janvier 1888,
il ne fut pas question du Maroc qui, cependant, allait bientôt
se manifester, souligne Jacques Caillé au sujet des rapports du
Maroc avec le Saint Siège.
Secret
Le Sultan Moulay Hassan désigna, pour aller le représenter à
Rome, le pacha de Tanger, Abderrazak Rifi. Mais la maladie du
Sultan suspendit les préparatifs, ce qui explique que l'ambassade
marocaine fut la dernière de toutes celles qui se rendirent au
Vatican.
Quand le Sultan fut rétabli, il remplaça Abderrazak Rifi par El
Hadj Mohamed Torrès.
Les préparatifs furent menés dans le plus grand secret et Torrès
lui même ne sut où il allait que le matin même de son
embarquement sur un navire espagnol.
En effet, le 10 février 1888, arrivait dans le port de Tanger,
le croiseur espagnol "Castilla". Il venait, disait-on,
chercher le jeune El Hadj Mohamed - fils du gouverneur de la
ville -, le Raïs Abderrazak Rifi-chargé de porter à la reine-régente
d'Espagne, Marie-Christine, divers présents que lui offrait le
Sultan Moulay Hassan.
Le 12 février, montaient à bord du croiseur, outre l'ambassadeur,
les secrétaires El Hadj Mohamed Ben Abderrazak Rifi et Ahmed El
Kardoudi, les Caids Ahmed Taïtay et Mohamed Ben Abdekhalek ainsi
que les attachés à l'ambassadeur, El Hadj Mohamed El Kardoudi,
frère du premier cité, et Mohamed El Bokhari.
L'ambassadeur emmenait également avec lui, en qualité d'interprète,
un Franciscain espagnol, le Révérend-Père José Lerchundi, préfet
apostolique du Maroc et le Révérend-Père Domingo Garcia.
Audience solennelle
Arrivés à Naples le 17 février, l'ambassadeur et sa suite gagnèrent
Rome le lendemain par chemin de fer. Le 25 février, ils se
rendirent au Vatican. Léon XIII, entouré de plusieurs nobles
romains et le Sacré-Collège, les reçut en audience solennelle,
dans la grande salle du Trône.
El Haj Mohamed Torrès, qui marchait en tête, accompagné du Père
Lerchundi, s'avance vers le Saint-Père et prononça en arabe le
discours ci-après:
&laqno;Louange à Dieu,
O Pontife Suprême
L'auguste Souverain du Maroc, notre Seigneur, que Dieu protège,
m'a envoyé comme ambassadeur vers Votre Éminente Dignité et m'a
ordonné de Vous adresser la parole en son auguste nom, afin de
Vous féliciter de ce que le Très Haut Vous a accordé la grâce
de voir le cinquantième anniversaire de Votre sacerdoce et, afin
d'imiter ce qui a été fait à cette occasion par tous les
peuples de l'Asie et de l'Amérique et par les plus hauts
Potentats de la terre.
Notre Souverain, dont Dieu garde la prospérité pour de longues
années, désire cimenter son amitié avec Vous sur des bases
solides et veut que cette amitié se noue, se consolide et
continue de durer toujours, parce qu'il sait que Vous habitez
dans la demeure de la Justice et que Vous voulez le bien et la félicité
de toutes les créatures du monde. En même temps, notre
Souverain désire renouveler, corroborer et consolider l'amitié
qui a existé entre les Religieux Franciscains et ses Prédécesseurs,
que Dieu daigne sanctifier. Nous espérons en outre qu'entre
Votre Éminente Dignité et Sa Majesté Chérifienne l'amitié ne
cessera jamais d'exister et qu'elle persévérera toujours sans
altération.
A cet effet, notre Souverain, que Dieu garde, nous a envoyé en
Votre présence en nous ordonnant de resserrer avec Vous les
liens de l'amitié, de telle sorte que Vous puissiez Vous réjouir
de ce qui fait notre joie et Vous attrister de ce qui nous cause
de la peine. Notre Souverain, que Dieu protège, Vous a écrit sa
lettre chérifienne qui rend témoignage de tout ce que nous
avons exprimé, en nous ordonnant de la remettre à Votre Éminente
Dignité.»
Courtoisie
Après que le Père Lerchundi eut traduit ce discours en italien,
l'ambassadeur remit à Sa Sainteté une lettre autographe de
Moulay Hassan et le Pape répondit, en italien, dans les termes
suivants:
&laqno;Nous recevons avec la plus haute considération la
lettre que vous venez de Nous remettre, noble et illustre
Seigneur, de la part de votre auguste Souverain et Nous
accueillons avec joie la preuve de courtoisie et de déférence
qu'il Nous a donnée en Nous envoyant des personnages si distinguées
pour Nous offrir ses félicitations et ses dons à l'occasion de
Notre jubilé sacerdotal.
Chef suprême de la divine religion qui compte des fidèles dans
toutes les parties du monde, Nous désirons ardemment intéresser
en faveur de l'Église catholique les souverains qui régissent
les peuples. Aussi sommes-nous extrêmement reconnaissant à Sa
Majesté Chérifienne qui, venant au-devant de Notre désir, déclare
par votre moyen vouloir resserrer avec Nous les liens de l'amitié
sur des bases solides et durables. Nous éprouvons aussi une vive
confiance en voyant au milieu de vous un fils insigne de cet
Ordre qui, depuis l'époque de son fondateur, a proposé à ses
uvres comme un des champs d'action les plus importants, l'Afrique
en général et le Maroc en particulier.
Nous avons entendu avec joie les paroles qui viennent d'être
prononcées à l'adresse de ces religieux et Nous sommes certain
qu'ils se montreront toujours dignes de la protection que Sa
Majesté voudra leur accorder. Ce n'est pas la première que des
échanges d'ambassades et de déclarations d'amitié ont lieu
entre les Pontifes Romains et les Souverains de l'Afrique. Nous
nous réjouissons grandement de ce que ces relations amicales
soient maintenant renouvelées et Nous mettons tous nos soins à
les cultiver et à les affermir.
C'est pourquoi, mû par la gratitude que Nous en éprouvons, Nous
voulons renouveler à l'égard de Sa Majesté Chérifienne ces mêmes
vux de prospérité et de gloire que le grand Grégoire VII, un
de nos plus illustres prédécesseurs, exprimait à Annazir (il s'agit
du souvrain Hammadite Annassir qui a écrit au Souverain Pontife
en 1076) qui l'honorait et demandait son amitié. En même temps,
Nous prierons ardemment le Seigneur pour qu'il daigne rendre de
plus en plus prospère et heureux le Maroc et l'illustre Monarque
qui en régit les destinées.»
Le Père Lerchundi traduisit en arabe les paroles de Sa Sainteté.
Puis, El Hadj Mohammed Torrès présenta au Pape les membres de
son ambassade et dans une salle voisine, s'échangèrent les
cadeaux.
Les jours suivants, les membres de l'ambassade, guidés par le Père
Lerchundi, firent un certain nombre de visites à divers
Cardinaux.
Nouvelle audience
Le 8 mars, l'ambassadeur et ses compagnons eurent une nouvelle
audience du Saint-Père et partirent le lendemain pour Naples où
ils s'embarquaient encore sur le "Castilla" à
destination du Maroc via Carthagène.
Le 19 mars, ils arrivèrent à Tanger et, la même semaine, El
Hadj Mohamed Torrès partit pour Meknès rendre compte de sa
mission au Sultan Moulay Hassan 1er.
Bien entendu une telle ambassade ne manqua pas de susciter bien
des commentaires.Effectivement, on se demandait quel était le
but poursuivi par le Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, en envoyant
un ambassadeur au Vatican.
Les uns disent que "les sentiments de rivalité" de
Moulay Hassan avec le Sultan de Constantinople étaient à l'origine
de l'envoi de son ambassadeur à Rome. Certains termes de la
lettre du Souverain marocain à Léon XIII faisaient ressortir le
désir du Chérif "de se poser en seul et vrai représentant
de l'Islamisme en face du grand chef de la Chrétienté".
Evenement extraordinaire
D'après le ministre de la France à Tanger &laqno;le Père
Lerchundi aurait piqué au vif l'amour-propre de Moulay Hassan en
l'informant de l'envoi d'une ambassade à Rome par le Sultan de
Constantinople, pour le déterminer lui aussi à faire acte de
Commandeur des Croyants et à envoyer en cette qualité une députation
au Pontife des Chrétiens.» Cela, d'ailleurs, avait causé la
plus vive surprise dans le milieu diplomatique de Tanger. À l'évidence,
le voyage a été un triomphe et les historiens n'ont pas été
moins élogieux. Ce fut, selon le Père Lopez, "une
extraordinaire mission" et, d'après le Père Castellanos,
"un événement de l'Histoire politico-religieuse des
Empereurs marocains".
Les Souverains du Maroc et les Papes avaient, dans les temps passés,
échangé quelques lettres, mais, cette fois, c'est un
ambassadeur extraordinaire qui se rend à Rome pour présenter au
Souverain Pontife les compliments du Commandeur des Croyants.
Quels que soient les motifs qui aient déterminé Moulay Hassan 1er
et le but poursuivi par lui , il a ainsi montré qu'il n'était
pas intransigeant en matière religieuse, conclurent unanimement
les historiens et les hommes politiques de cette époque. Moulay
Hassan 1er a donné effectivement un témoignage public de son
absence de fanatisme. Bien plus, le grand souverain a fait une
merveilleuse démonstration de tolérance. Avant l'heure. Dans un
siècle dominé par le fanatisme.
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