| Il revient de loin. Son fils Hassan répétera
complaisamment : A moi qui suis né sur les marches d'un trône... " Lui a
grandi dans les cuisines du palais, méprisé par son père et par ses deux
frères aînés, persécuté par le tout-puissant chambellan, tenu pour rien
par les courtisans. Un enfant maladif, renfermé, ombrageux. La gloire ni
le pouvoir n'essuieront sur son visage adulte la buée de tristesse des
premières années. Lorsque son père meurt, en 1927, il a dixsept ans et
passe pour aimer les femmes et l'argent. Une nullité. C'est pourquoi les
Français le choisissent de préférence à ses aînés. Il sera un sultan à
leur main, un roitelet obéissant dont on ne dérangera pas les plaisirs,
pourvu qu'il reste à l'écart des affaires. Ils se trompent, bien sûr. Ils
sacrent le plus dangereux. Ce sont les enfances heureuses qui font les
hommes dociles. Le 18 novembre 1927, le garçon farouche qui fait son
entrée solennelle à Rabat, par un temps sinistre, a des revanches à
prendre. Il est juché sur un cheval blanc; l'eau ruisselle sur le parasol
qu'un soldat de la garde noire tient au-dessus de sa tête. Triste
intronisation pour le pâle souverain d'un royaume captif. Mais à quoi
servirait-il d'être vif, impétueux? L'heure n'est plus à des rébellions
qui seraient vite brisées, mais aux dissimulations et à la longue
patience. Parfaite adéquation entre l'homme et son pays: le Maroc vit dans
l'humiliation depuis quinze ans; son jeune sultan depuis dix-sept. Après
l'invasion arabe de 681, le Maroc n'est plus conquis pendant treize
siècles. L'Empire ottoman finit à sa frontière avec l'Algérie. Et
pourtant, au fil du temps, la guerre toujours recommencée. Les historiens
scrutent avec perplexité cette histoire tumultueuse et simple dont les
ressorts inusables resservent de siècle en siècle. Le sultanat n'est pas
héréditaire. Ce sont les oulémas, sages religieux, qui désignent le
successeur. La plupart des sultans prennent cependant la précaution de
confier à leur fils préféré le commandement de troupes solides et fidèles,
de manière à incliner, le moment venu, le choix des oulémas dans le bon
sens. Même quand la succession se règle harmonieusement, rien n'est fait.
Des assemblées de notables discutent dans chaque région les termes de la
beia, c'est-à-dire du contrat d'allégeance au nouveau sultan. Disputes
acharnées sur le montant des impôts exigés et consentis. Là où l'accord ne
se fait pas, surtout dans la montagne, les tribus entrent en dissidence.
Nul sentiment chez ell`es d'une quelconque trahison. Respect est gardé au
pouvoir spirituel du sultan, commandeur des croyants, mais sus à ses
percepteurs, représentants d'un pouvoir qui s'appelle significativement le
makhzen, " le magasin ", où s'accumulent impôts en espèces et tributs en
nature. Ainsi arrive-t-il que les troupes du sultan soient défaites, ses
fidèles massacrés et mutilés, et que les vainqueurs s'inclinent
respectueusement devant le commandeur des croyants et récitent la prière
avec lui. Le royaume du sultan est donc à géométrie variable. Le rapport
de forces, toujours remis en cause, trace les limites du bled makhzen, sur
lequel le trône exerce sa souveraineté, et du bled siba - la dissidence.
Les alliances changent sans cesse, des tribus fidèles passant à la
dissidence si le makhzen leur semble en passe d'acquérir une puissance
périlleuse pour l'avenir, d'autres ralliant au contraire le sultan quand
une faction dissidente voisine paraît prendre une stature inquiétante.
Face à des sujets acharnés à empêcher la constitution d'un pouvoir
hégémonique, le makhzen s'efforce d'élargir son pré carré par la guerre ou
la diplomatie. Un dicton populaire affirme qu'un bon sultan doit avoir une
selle pour trône et le ciel pour baldaquin. La plupart menèrent cette vie
nomade avec des fortunes diverses, négociant inlassablement avec les
tribus et les très influentes confréries religieuses, faisant parler la
poudre quand le rapport de forces leur était favorable, se repliant dans
le triangle Rabat-Fès-Marrakech aux heures triomphantes de la siba. Sous
le mouvement brownien entretenu par les affrontements makhzen-siba, le
pays profond ne change guère. La campagne est peuplée d'agriculteurs,
parcourue par des pasteurs nomades. Les villes, commerçantes et
artisanales, craignent par-dessus tout les razzias de la siba. Dépendantes
du makhzen pour leur sécurité, leur développement entravé par les conflits
incessants qui gênent le commerce, elles ne peuvent, au contraire des
villes européennes, jouer un rôle économique et politique émancipateur des
antiques structures. Le choc viendra de l'extérieur.
Les premières atteintes étaient anciennes. Espagnols et Portugais
débarquent au xv' siècle, s'emparent d'une dizaine de ports - Ceuta,
Tanger, Larache, etc. - qu'ils fortifient, canons tournés vers l'intérieur
des terres. Même Marrakech est attaquée. Ces enclaves sont autant de têtes
de pont pour le commerce européen, qui entasse dans ses navires les
marchandises livrées par les caravanes: gommes, laines et cuirs locaux, or
du Soudan, esclaves noirs capturés sur les rives du fleuve Sénégal, plumes
d'autruche, ivoire. Ainsi le fait colonial est-il, comme toujours,
blessure intime pour la communauté violée (la religion jouant ici son rôle
plus qu'ailleurs), et source de profit pour la caste autochtone qui
compose avec lui. Les sultans ne sont pas les derniers à prendre leur part
de bénéfice. Le négoce étant peu compatible avec leur dignité, ils
traitent par l'intermédiaire d'hommes de paille, souvent des Juifs. La
révolution industrielle du XlX' siècle change toutes les données. L'Europe
explose. Il lui faut des matières premières et des marchés. La France
débarque en Algérie. Le sultan régnant, Moulay Abderrahman, appartient à
la dynastie alaouite, au pouvoir depuis deux siècles. Son attitude
illustre l'ambivalence du makhzen. Il envoie l'armée marocaine au secours
d'Abd el-Kader, mais elle se fait écraser par Bugeaud à la bataille de
l'Isly. Moulay Abderrahman tire la leçon de sa défaite et met en place le
" système impérial ", qui, par le jeu de monopoles et d'un système
douanier adéquat, fait tomber dans ses caisses d'énormes profits. La
pression européenne augmente. Son but est précisément de briser le barrage
douanier. La France, la Grande-Bretagne, l'Espagne, imposent tour à tour
des traités, pour elles avantageux. Comme au Proche-Orient, où l'Empire
ottoman, décrépit, ne peut faire barrage aux envahissements de l'Europe,
le système de la protection est appliqué au Maroc. Les étrangers (neuf
mille dès 1894) sont exemptés d'impôts et de taxes. Ils échappent à la
justice marocaine et ne rendent compte de leurs méfaits qu'à leur consul.
Ces consuls euxmêmes peuvent choisir parmi les Marocains des "protégés "
échappant aux lois de leur pays. En 1890, l'ambassadeur de Grande-Bretagne
possède ainsi plusieurs villages de " protégés "... Parallèlement, les
firmes européennes s'installent dans le pays et les colons commencent à
acheter les meilleures terres. L'argent, avant les armes, conquiert le
Maroc. Comme en Égypte, comme en Tunisie, c'est lui qui permettra son
asservissement, par un processus ingénieux respectant les apparences de ce
que le capitalisme appelle sa morale. Le sultan Abdelaziz, monté sur le
trône en 1900, lui donne la main. Frivole, il ruine le makhzen par des
dépenses extravagantes. Les caisses sont vides. Des banques françaises,
anglaises, espagnoles, se proposent aimablement pour les remplir, à des
taux usuraires. Le makhzen doit de nouveau emprunter pour le service des
seuls intérêts. Son endettement est bientôt tel que les créanciers exigent
des assurances. La France obtient le contrôle des douanes, dont une partie
du produit servira aux remboursements. Ce produit étant fonction du
trafic, il faut améliorer les installations portuaires de Casablanca. Le
sultan accorde l'autorisation. Les ingénieurs font passer une voie ferrée
au milieu d'un cimetière. L'émeute fait neuf morts européens. La flotte
française bombarde Casablanca et débarque un corps expéditionnaire " pour
rétablir l'ordre ". Le pays se soulève. Abdelaziz, qui condamne la
sédition, passe à la trappe, déposé par les oulémas. Son frère et
successeur louvoie, puis se soumet. Il accepte de signer un appel à l'aide
militaire française pour en finir avec la " rébellion ". Au nord, une
armée espagnole de quarante mille hommes défait, non sans mal,
l'insurrection rifaine. Lyautey entre à Fès, à Meknès, à Rabat. Il tient
les plaines, mais il lui reste à conquérir la montagne, fief traditionnel
de la siba. La guerre commence.
On vit alors ce qu'est le courage marocain. Ce fut une vraie guerre,
une guerre de vingt-cinq ans, non une classique expédition coloniale, même
si la France l'a occultée par orgueil (comment accepter que la nation
victorieuse de la Grande Guerre fût tenue en échec par des " indigènes "
mal armés?) et pour limiter les réactions de l'opinion publique
internationale - si bien occultée qu'elle n'a aucune existence dans la
mémoire collective française. Mais Hô Chi Minh et Mao Zedong y voyaient la
matrice des guerres révolutionnaires modernes et un exemple pour tous les
peuples colonisés. Le général Guillaume écrira: "Aucune tribu n'est venue
à nous dans un mouvement spontané. Aucune ne s'est soumise sans combattre
et certaines sans avoir épuisé jusqu'au dernier de leurs moyens de
résistance. " Aviation, artillerie, tanks et automitrailleuses: tous les
moyens furent utilisés pour réduire l'une après l'autre les poches de
résistance. Appliquant à merveille les tactiques de la guérilla, les
bandes rebelles étaient insaisissables. Lorsqu'on parvenait enfin à les
cerner, les hommes, souvent, se faisaient tuer jusqu'au dernier dans leur
trou individuel. Souvent, les femmes ramassaient les fusils tombés des
mains des combattants et ouvraient le feu à leur tour. Un
médecin-capitaine français écrira de la résistance dans le Moyen-Atlas qu'
" elle atteint les limites de l'invraisemblance ". Bien sûr, la terreur:
représailles massives, femmes et enfants pris en otages, villages rasés,
et des ruses de guerre abominables, tels ces pains de sucre bourrés
d'explosif distribués dans les zones rebelles. Le général Mangin, célèbre
boucher de 14-18, se distingua par sa cruauté. Il avait pour spécialité de
contraindre les populations raflées à des marches d'extermination dont nul
ne revenait vivant. La belle figure de Lyautey, officier de tradition
tombé amoureux du Maroc, faisait écran à ces horreurs. L'épopée - le mot
n'est pas trop fort - eut le Rif pour théâtre. Un petit homme rondouillard
au regard doux mais bigle, fonctionnaire puis rédacteur en chef de la
section en arabe d'un journal espagnol - le contraire en somme d'un
guerrier rifain d'image d'Épinal -, soulève la montagne en 1921, écrase à
Anoual une armée espagnole de vingt mille hommes, ramasse un butin de
guerre considérable, bat derechef les troupes d'élite espagnoles envoyées
en renfort, Franco à leur tête, et, dans la zone ainsi libérée -
pratiquement le nord du Maroc -, fonde en 1923 la République du Ri£ Il
s'appelle Abd el-Krim. Lyautey écrit l'année suivante: " Rien ne pourrait
être pire pour notre régime que l'établissement si près de Fès d'un État
musulman indépendant et modernisé. Tandis que les Espagnols s'efforcent de
sauver Tetouan et Melilla, l'armée française attaque par le sud. Elle plie
sous la contre-offensive rifaine. Lyautey, débordé, passe la main. La
France appelle à la rescousse son plus prestigieux soldat, le maréchal
Pétain, tout auréolé de sa victoire à Verdun, et le met à la tête d'une
armée de sept cent vingt-cinq mille hommes, appuyée par quarante-quatre
escadrilles. Soixante généraux francais sont sous ses ordres. Les
Espagnols, de leur côté, débarquent cent mille hommes. En face, une armée
rifaine forte d'un noyau permanent de trente mille combattants renforcés
par des irréguliers. Ils tiennent plus d'un an sous les tirs d'artillerie
lourde et les assauts des blindés, contre lesquels leurs fusils ne peuvent
rien. Pétain, qualifiant ses adversaires de " hordes barbares ", avait
interdit l'acheminement jusqu'au Rif d'une aide internationale humanitaire
et médicale. Le 27 mai 1926, Abd el-Krim fait sa reddition. Ses soldats ne
s'éprouvent pas vaincus, et les volontaires continuent d'affluer, mais
leurs villages croulent l'un après l'autre sous les bombardements massifs
de l'aviation française. Un Guernica par semaine, que nul Picasso
n'immortalisera. Il faut arrêter le massacre. Abd el-Krim, précurseur et
modèle des leaders qui, un demi-siècle plus tard, conduiront leur peuple à
l'indépendance par des méthodes apprises de lui, est déporté à la Réunion.
Il s'en évadera après vingt ans de détention et finira ses jours en
Égypte. Pendant cinq ans, avec lui et grâce à la valeur de son peuple, le
Rif a vécu indépendant. Il s'est constitué en république, effaçant des
siècles de sultanat et de makhzen. Un État a réellement fonctionné, avec
ses finances, sa justice, son système d'éducation - cet État modernisé
dont Lyautey redoutait tant l'exemple pour le reste du Maroc. Rien de
chauvin ni d'étriqué dans cette tentative anéantie par le fer et le feu.
Abd el-Krim, habité par une vision mondialiste, profondément solidaire de
toutes les luttes de libération nationale, souhaitait que le Rif montrât
la voie à l'ensemble du peuple marocain. La conquête du Maroc s'acheva en
1934 par la soumission des tribus du Sud, leurs palmeraies écrasées sous
les bombes. La France avait eu trente-sept mille morts. Vingtans plus
tard, la guerre d'Algérie (1954-1962) lui en coûtera trente-trois mille.
Les sultans successifs s'étaient l'un après l'autre soumis. Abdelaziz
avait vidé les caisses du makhzen - passant autour du cou du Maroc le
lacet financier qui allait l'étrangler - et condamné la sédition de son
peuple. Son frère, Moulay Hafid, pourtant d'une autre trempe, s'était lui
aussi résigné à signer un texte demandant l'aide des troupes françaises
pour rétablir l'ordre. Le 30mars 1912, il accepte le traité de
protectorat. Le Maroc est littéralement dépecé. A l'Espagne, le Nord et le
Sud; le reste à la France. Un pays qui n'avait point connu la soumission à
l'étranger depuis treize siècles entre dans la nuit coloniale. Si l'on
oublie un seul instant l'humiliation profonde ressentie par le peuple,
toutes tribus réunies, toutes classes confondues, si l'on minimise si peu
que ce soit sa blessure jamais cicatrisée, impossible de rien comprendre à
l'histoire du Maroc de 1912 à nos jours. Moulay Hafid ne se révélant pas
aussi docile qu'on l'espérait, la France le licencia avec un chèque d'un
million et une rente annuelle. Son frère Moulay Youssef, père du futur
Mohammed V, monta sur le trône. Il accueillit Pétain, venu pour combattre
Abd el-Krim, par ces mots restés célèbres: " Débarrassez-nous de ce
rebelle. " Pendant quinze ans, il allait donner toute satisfaction. On
l'appelait " le sultan des Français ".
Le jeune sultan Sidi Mohammed s'ennuie dans son palais. Il a promu
chambellan le seul être qui lui ait jamais témoigné de l'affection, Si
Mammeri, son vieux précepteur algérien. Les femmes sont sa distraction.
Conformément à la tradition alaouite, il fait aux tribus l'honneur
d'accueillir leurs plus belles filles dans son lit. Il est aussi très
pieux, soumis à la volonté de Dieu. Il se tait et observe. Le pouvoir -
tout le pouvoir - est à la résidence. Le résident général donne les lois
(dahirs), nomme les ministres et règne sur un Maroc quadrillé par l'armée,
administré par des fonctionnaires français. Au vrai, nul résident ne
ferait long feu s'il ne travaillait main dans la main avec les trois
puissances réelles du Maroc: le président de la fédération des chambres
d'agriculture (les colons), le président de la chambre du commerce et de
l'industrie de Casablanca (les affaires), le banquier Yves Mas,
propriétaire de la quasi-totalité de la presse marocaine. Et, derrière ces
belles figures coloniales, la puissance occulte qui possède réellement le
Maroc: la Banque de Paris et des Pays-Bas. Par sa filiale, l'Omnium
nord-africain (ONA), elle contrôle l'activité économique. A ses côtés,
deux seigneurs de moindre importance, mais tout de même colossaux pour le
pays, le groupe Hersant et le groupe Mas.
Le Maroc est une excellente affaire. Les colons prospèrent. A la veille
de la Deuxième Guerre mondiale, ils possedent six cent mille hectares des
meilleures terres, souvent acquises par simple décision administrative.
Des dizaines de milliers de petits paysans marocains se retrouvent
ouvriers agricoles sur la terre qui leur appartenait. Souvent, point de
salaire: la subsistance contre la fQrce de travail. Beaucoup doivent
quitter la campagne et s'entasser dans les banlieues urbaines, en quête
d'un improbable travail. C'est à Casablanca qu'est inventé un mot appelé à
faire triste fortune: bidonville. La grande industrie démarre grâce aux
considérables ressources minières. Le port de Casablanca explose. Le pays
se couvre de voies ferrées et de routes. Elles sont nécessaires au
maintien de l'ordre comme au développement économique. Le Maroc décolle.
Mais pour le compte de qui? A la veille de l'indépendance, sur
quatre-vingt-onze mille voitures, treize mille appartiennent à des
Marocains. Là où les salaires sont le moins injustes, un ouvrier européen
est payé six fois plus que son " camarade " marocain. En 1944, les écoles
primaires scolarisent un enfant sur soixante. De 1912 à 1954, la France
fera en tout et pour tout cinq cent quatre-vingts bacheliers...
Sidi Mohammed commence mal. Le 16 mai 1930, il signe le " dahir berbère
" préparé par la résidence. C'est sans aucun doute le plus mauvais coup
porté au Maroc depuis l'instauration du protectorat. Le pays a été dépecé
entre France et Espagne, soumis à une administration directe étrangère,
vendu au capitalisme européen, mais au moins son peuple n'était-il point
nié dans sa spécificité nationale. Voici qu'on veut le démembrer. D'un
côté, les Arabes des plaines et des villes (fourbes, fainéants,
indociles); de l'autre, les Berbères de la montagne (loyaux, fiers
combattants, durs à la peine). Comme d'ordinaire, cette ségrégation
raciale ne repose sur aucune donnée scientfflque sérieuse, et même s'il
est vrai que les Berbères possèdent leur langue et leur culture, même si
l'histoire atteste que la plaine était plutôt makhzen et la montagne
plutôt siba, le fait est que Berbères et Arabes s'éprouvent également
marocains. Le dahir berbère réalise un vieux fantasme de fonctionnaires
coloniaux, promis à une longue vie. De nos jours encore, à chaque
convulsion du royaume chérifien, des a spécialistes " de rencontre
s'obstinent à plaquer sur les faits, la grille d'interprétation raciale,
sourds aux protestations véhémentes des intéressés, tant Berbères
qu'Arabes. Dès les années vingt, le vrai et grand spécialiste Jacques
Berque avait tout dit de l'absurdité typiquement coloniale du mythe du "
bon Berbère ", proche du " bon sauvage" rousseauiste, à qui les maftres
transitoires du Maroc font l'honneur de le déclarer " assimilable ". Le
dahir donne aux Berbères un statut juridique à part. Les conflits civils
demeurent de la compétence des assemblées coutumières, mais crimes et
délits pourront être désormais jugés par les tribunaux français. Autant
dire que les Berbères sont soustraits à la souveraineté du sultan.
L'enseignement de l'arabe est supprimé dans l'unique collège, celui
d'Azrou. La religion se pratiquant dans cette langue, la voilà donc
menacée. Provocation inouie, à la mesure de l'imbécillité coloniale: un
solennel Te Deum est chanté à la cathédrale de Rabat pour célébrer la
promulgaffon du dahir, en présence de délégations de la jeunesse marocaine
conviées pour l'occasion... Dans les mosquées fut récité le latif, la
prière de détresse dite dans les occasions rares où l'islam est perçu en
danger. Sidi Mohammed voyait le Maroc changer sous ses yeux sans bien
comprendre le jeu complexe des parties engagées dans le processus. Sa
jeunesse cloftrée au fond d'un vieux palais ne l'y avait guère préparé.
L'éminent Charles-André Julien, qui le connut intimement, écrira: "
Banques, trusts, consortiums, toutes ces forces dont il devinait qu'elles
exerçaient souverainement leur maîtrise, il les considérait comme un monde
magique où il ne pouvait pénétrer. " Il avait vingt et un ans. L'affaire
du dahir berbère, l'émotion qu'elle souleva dans tout le pays, les
manifestations qu'elle déclencha, lui ouvrirent les yeux. A Allal
el-Fassi, jeune diplômé de l'université religieuse Karaouyine, futur chef
charismatique de la lutte pour l'indépendance, il déclare: "Je ne céderai
plus aucun des droits de notre patrie. " Il tint parole, ne s'inclinant
que devant la force, tels ses malheureux prédécesseurs dont la
collaboration avec l'occupant ne résultait évidemment pas d'une félonie
invétérée, ou d'une singulière préférence pour la subordination, mais d'un
rapport de force trop inégal pour leur laisser la moindre marge de
manoeuvre. Il fallait se soumettre ou se démettre. Le sultan se soumit,
peut-être parce qu'il n'était point permis au commandeur des croyants de
se démettre. Alors commence l'imprévisible et long compagnonnage entre un
sultan qui, au mieux, restait méconnu de son peuple, et un mouvement
indépendantiste infiniment fragile dans ses débuts, l'un s'appuyant sur
l'autre et se renforçant de son apport, le premier retrouvant une
popularité que sa dynastie dilapidait depuis deux décennies par sa
compromission ostensible avec l'occupant, le second recevant de son
partenaire l'appoint d'une antique tradition et d'un immense pouvoir
spirituel. Comme souvent chez les nations humiliées, le réveil fut d'abord
religieux. Dans les années vingt se développe le mouvement salafiste, venu
d'Orient. Il explique la décadence arabe et la domination coloniale par un
dépérissement de l'islam. Une religion régénérée, purifiée, restituera aux
peuples musulmans leur indépendance et leur intégrité. Les politiques
prennent le relais. Ils n'appartiennent ni au peuple ni à la grande
bourgeoisie d'affaires qui a partie liée avec le capitalisme étranger. La
plupart sortent de la petite bourgeoisie urbaine, commerçante et
artisanale, frappée de plein fouet par l'invasion des produits
manufacturés européens. En 1933, des groupes de jeunes nationalistes,
jusqu'alors séparés, fondent le Comité d'action marocaine et s'attachent à
la rédaction d'un plan de réforrnes. Le 18 mai 1933, le Comité organise à
Fès la première fête du Trône, qui consacre l'alliance du sultan et du
mouvement naissant. L'année suivante, toujours à Fès, la deuxième fête
rencontre un succès populaire éclatant. Pour la première fois retentit aux
oreilles étonnées du sultan le cri de "Vive le roi!".. En décembre 1934,
le Comité d'action soumet son plan de réformes aux autorités. Il est des
plus mesurés. Les signataires, assurant qu'ils ne sont " ni des dénigreurs
systématiques, ni des agitateurs professionnels, se bornent à réclamer une
application stricte des clauses du protectorat. C'est encore trop. On les
éconduit. Est-il besoin de retracer dans le détail le sempiternel
engrenage qui, là comme ailleurs, conduira dans les larmes et le sang à
l'inéluctable indépendance? Entêtement obtus du pouvoir colonial à ne rien
changer, radicalisation des nationalistes (le Comité d'action devient
Parti national), manifestations, répression, création de journaux bientôt
interdits, siècles de prison assenés aux militants jugés par fournées.
L'armée tire sans timidité et met à sac les villes turbulentes. L'arrivée
au pouvoir du Front populaire souleva de grands espoirs. Ils furent déçus.
Les dirigeants nationalistes, raflés, furent envoyés en exil. Allal
el-Fassi allait ainsi végéter neuf ans au Gabon. La guerre changea tout.
L'inoubliable raclée reçue par l'armée française en 1940 dépouillait le
colonisateur de l'aura d'invincibilité qui accompagnait ses armes depuis
un demi-siècle. Les gesticulations militaires du résident général Noguès,
lors du débarquement américain de 1942, pouvaient difficilement renforcer
son prestige, non plus que les subséquentes chikayas de Gaulle-Giraud.
Enfin Roosevelt vint. Il eut deux entretiens confidentiels avec le sultan.
Selon son fils Eliott, il lui promit d'aider à l'émancipation du Maroc. Le
11 janvier 1944 est créé le parti au nom magique: l'Istiqlal -
l'Indépendance -, rassemblant les jeunes vétérans du Parti national et des
personnalités extérieures. Pour la première fois, il réclame ouvertement "
l'indépendance du Maroc dans son intégrité territoriale sous l'égide de Sa
Majesté Sidi Mohammed ben Youssef ". La réponse française est sans
équivoque. Vertement tancé par René Massigli, commissaire aux Affaires
étrangères de la France libre, qui lui assène que le protectorat règle à
jamais le sort du Maroc, Sidi Mohammed convoque ses vizirs et leur déclare
que " le mot d'indépendance doit disparaître et des coeurs et des bouches
". Les dirigeants nationalistes, arrêtés, sont inculpés d' " intelligences
avec l'ennemi ". L'ennemi est en l'occurrence le Reich, qui a évacué
l'Afrique du Nord huit mois plus tôt... Les manifestations qui éclatent
dans le pays sont sauvagement réprimées: soixante morts, des centaines de
blessés, des milliers d'arrestations. A Rabat, c'est la 2' DB de Leclerc,
hélas, qui éclabousse son drapeau en tirant dans la foule. La police
française torture et fusille sans jugement. Un accord secret entre les
nationalistes et le sultan prévoyait que ce dernier observerait une
relative réserve pour ne pas donner à la France prétexte à sa déposition.
Le 10 avril 1947, à Tanger, dans un discours de portée historique, Sidi
Mohammed évoque cependant l'avenir du Maroc et s'abstient de lire la
phrase rituelle ajoutée par la résidence, rendant hommage "aux Français,
épris de cette liberté qui conduit le pays vers la prospérité et le
progrès ". Le général Juin est un mois plus tard nommé résident général en
remplacement d'Erik Labonne, intelligent et libéral. Juin débarque avec
des idées simples qu'un journal français résume par la formule: "La France
reprend le bâton." Il a sur place un outil efflcace pour sa politique : le
célèbre Boniface, chef de la région de Casablanca et homme fort du Maroc.
En 1951, l'Istiqlal a cent mille militants. Cette même année, le sultan
est sommé par Juin de désavouer publiquement le parti indépendantiste et
de renvoyer ceux de ses membres qu'il avait accueillis dans son conseil: "
En cas de refus, je vous déposerai moi-même. " Pour appuyer sa menace,
Juin fait intervenir le Glaoui, pacha de Marrakech, créature des Français,
surnommé " le bordelier " à cause de la taxe qu'il perçoit sur chaque
putain de Marrakech. Le Glaoui mobilise ses tribus et les fait monter sur
Rabat. Le sultan s'incline. Juin part sur ce succès, remplacé par le
général Guillaume, à qui il a confié le soin de poursuivre sa politique de
force. En 1952, Mohammed ben Youssef entame la grève de la signature des
dahirs (l'un d'eux octroyait aux Français, infiniment minoritaires, le
droit d'élire dans les conseils municipaux de dix-sept grandes villes
autant de représentants que les Marocains.) L'épreuve de force s'engage.
La résidence la souhaite, forte de l'appui des grands féodaux, le Glaoui à
leur tete, qu'elle gave de prébendes, convaincue que le nationalisme reste
le fait d'une poignée d' " intellectuels dévoyés " tandis que la masse du
peuple n'aspire qu'à la paix française. L'année finira dans un voile de
sang. Le 7 décembre, l'armée ouvre le feu à Casablanca sur des grévistes
manifestant contre l'assassinat à Tunis, par des extrémistes français, du
dirigeant syndical Fehrat Hached. Le lendemain, Boniface lance sa police
sur deux mille syndicalistes rassemblés pacifiquement à la Maison des
syndicats. Beaucoup sont livrés à une foule de Français surexcités par de
folles rumeurs de massacres perpétrés sur leur communauté. Violences
policières et lynchages font entre trois cents et quatre cents morts. La
répression est sans merci. Tortures, peines de prison, déportations
massives dans le Sud. Une centaine de dirigeants sont incarcérés ou
exilés. Le 12 décembre, la résidence interdit l'Istiqlal et le Parti
communiste marocain. Pour parachever une mise au pas que Boniface et
consorts, ancrés dans leurs certitudes, croient définitive, il ne reste
plus qu'à se débarrasser du sultan. Le résident général Guillaume lui
présente un texte en neuf articles le dépouillant de ses derniers
pouvoirs. Sidi Mohammed refuse de le signer. La police cerne son palais et
le Glaoui menace d'envoyer ses cavaliers sur Rabat. Le 15 aout 1953,
Mohammed ben Youssef s'incline. La résidence n'avait que mépris pour son
caractère. Elle le jugeait lâche. Il est vrai que sa fragilité physique et
nerveuse représentait un lourd handicap face à des adversaires prêts au
pire. Charles-André Julien écrira avec élégance qu' " il n'était pas fait
pour les luttes qui impliquaient des affrontements physiques. Sa
soumission à la volonté de Dieu lui tenait lieu de courage ". Après avoir
plié sous la menace, il se redresse pourtant et recommence la grève des
signatures. Le Glaoui, appuyé par le chef des confréries religieuses,
Kettani, lance une pétition exigeant la déposition du sultan. Le bordelier
de Marrakech justifie l'initiative par son souci de préserver l'islam, mis
en péril par l'impiété moderniste de Mohammed ben Youssef. Une fois de
plus, il mobilise ses cavaliers. Le 20 août 1953, la résidence, qui tire
les ficelles de ce pantin, fait investir le palais par des blindés dont
les équipages désarment la garde noire. Des gendarmes armés de
mitraillettes surgissent dans les appartements du sultan. Sans
ménagements, on le fourre avec ses deux fils dans un DC3 de l'armée qui
décolle vers l'est. Le préfet de Corse dira sa stupeur de voir atterrir en
pleine nuit sur l'aérodrome d'Ajaccio l'avion dans lequel sont assis,
grelottants de froid, le sultan déchu et ses deux fils, assis sur les
banquettes métalliques latérales réservées d'ordinaire aux parachutistes.
Après la Corse, Madagascar et l'hôtel thermal d'Antsirabé. Il y restera
deux ans. Un vieil homme pieux et effacé, Moulay Arafa, a été posé par les
Français sur le trône.
Son alliance avec le mouvement nationaliste avait nimbé Mohammed ben
Youssef d'une popularité sans doute jamais atteinte par un sultan
alaouite. La résidence, en l'appelant " le sultan des Carrières centrales
", bidonville de Casablanca d'où partaient les plus violentes
manifestations, croyait le déconsidérer. Elle l'honorait par cette
reconnaissance implicite de la rencontre tardive mais passionnée entre un
peuple et son souverain. La déposition marqua l'assomption du sultan déchu
au ciel marocain. Par un extraordinaire phénomène d'hallucination
collective, des millions de Marocains crurent reconnaître son profil
inscrit sur la lune. Son portrait était épinglé partout, dans les
appartements bourgeois comme sur le contre-plaqué des bidonvilles. Les
mosquées où les prières étaient dites au nom de Moulay Arafa, sultan
fantoche, restaient désertées. Son sultan déporté, ses chefs politiques
emprisonnés ou en exil, le peuple marocain reprit le flambeau de leurs
mains ligotées. Toutes issues raisonnables bloquées, il n'avait d'autres
choix que de passer à l'action violente et au terrorisme. Pendant deux
ans, les attentats organisés par les cellules clandestines urbaines se
multiplient (six mille selon le décompte officiel), suscitant un
contre-terrorisme français meurtrier. L'insécurité devient générale. Puis
des maquis se mettent en place. Ils passent à l'action dans la nuit du ler
au 2 octobre 1955, attaquant trois postes français à la frontière
algéro-marocaine. C'en est trop pour Paris. Le gouvernement français a
déjà sur les bras l'insurrection algérienne, vieille d'un an et qui ne
cesse de se renforcer. L'embrasement du Maroc ouvrirait un nouveau front
dont les souvenirs de la guerre du Rif disent assez qu'il serait d'un coût
militaire exorbitant. Il faut faire un choix. Comment hésiter entre un
Maroc qui n'a jamais accepté son asservissement et les trois départements
algériens peuplés d'un million de Français? Le gouvernement Edgar Faure,
avec l'accord des grands groupes capitalistes assez intelligents pour
prévoir que l'indépendance ne signifierait pas forcément leur éviction,
choisit de céder sur le Maroc pour mieux tenir l'Algérie. Le préalable
était le retour du sultan exilé. Le 16 novembre 1955, Sidi Mohammed
atterrit à l'aéroport de Rabat-Salé. Il monte dans la Delahaye noire qui
va le ramener à son palais. Un peuple innombrable, exultant de bonheur,
s'est massé des deux côtés de la route, hérissée d'arcs de triomphe, et
attend sous le soleil d'automne celui dont il cherchait depuis si
longtemps l'effigie sur la lune.
Un miraculé. Il doit à la France ce qu'aucun de ses prédécesseurs,
depuis la nuit des temps, n'avait pu obtenir: un Maroc soumis à une
autorité unique. C'en est fini de la pluriséculaire siba. Les colonnes
infernales de Lyautey, Pétain, Mangin, lui ont brisé les reins. Le réseau
routier qui sillonne désormais la montagne interdira sa renaissance. Le
mot est sans doute terrible de Moulay Hafid à Pétain venu combattre Abd
el-Krim: " Débarrassez-nous de ce rebelle ", mais c'est un mot de sultan.
Le Rif, qui depuis toujours donne de la tablature au trône, va rentrer
dans le giron du makhzen. De même, lorsque le général Guillaume, en 1934,
va informer Mohammed ben Youssef que la soumission du Sud achève la
conquête du Maroc, le jeune sultan, rapporte-t-il, lui exprime sa
reconnaissance a pour son excellente action de pacification ". Les troupes
coloniales ont accompli ce que les cavaliers du makhzen n'ont jamais pu
réussir. L'armée française est de passage; le makhzen restera. Surtout, la
France a régénéré la dynastie alaouite. Le coup de force de la déposition
a fait de Mohammed ben Youssef un héros populaire. De sa retraite de
Colombey-lesDeux-Églises, Charles de Gaulle, expert en la matière, avait
fait tenir au souverain déchu en route pour l'exil ce bref message: " Il
faut souffrir pour être grand. " Sous les palmiers d'Antsirabé, Mohammed
ben Youssef a beaucoup souffert et beaucoup grandi. Dans l'imaginaire
collectif de son peuple, il est devenu gigantesque. Cette chance manque au
bey de Tunis. La France n'a pas posé sur son front l'onction sacrée du
martyre. Il sera vite croqué par un Bourguiba qui a grandi à la mesure des
années de prison et d'exil infligées par le colonisateur. L'homme que la
foule marocaine acclame en pleurant de joie sur la voie triomphale
Salé-Rabat entre dans l'histoire de son pays avec le plus beau titre dont
un homme d'État puisse rêver: le Libérateur.
Mais rien n'est joué. Les officiels redoutent un attentat. Le chauffeur
de la Delahaye du sultan a reçu consigne de ne pas lambiner. La lourde
voiture fonce pourtant entre deux marées humaines bien endiguées. L'armée
reste discrète mais les services d'ordre des partis nationalistes
contrôlent la foule. Les militants de l'Istiqlal sont en blouson bleu
marine, pantalon noir, foulard aux couleurs chérifiennes, calot vert. Ceux
du Parti démocrate de l'indépendance, organisation minoritaire, arborent
un uniforme blanc ou kaki, barré d'une écharpe, et portent un calot rouge.
Ils sont des milliers, parfaitement organisés et disciplinés. Éclatante
démonstration de force. A Rabat, dans la foule survoltée, les cris de a
Vive l'Istiqlal ! " sont aussi nombreux que les " Vive le roi! ". Puis la
Résistance, cellules urbaines et maquis montagnards. Les directions
politiques des partis étant exilées ou emprisonnées, elle s'est développée
en dehors de leur oontrôle. Ses combattants se sont trempés au feu de
l'action clandestine. Ils ont risqué la torture, la mort. Leur solidarité
avec les frères algériens est totale. Pour beaucoup d'entre eux, la
restauration du sultan risque de ne pas marquer le terme de leur
engagement. Le retour dans le giron des partis peut ne pas les tenter. Ils
portent les armes et savent s'en servir. Le peuple s'est passionné pour
eux. L'envoyé spécial du Monde, Pierre-Albin Martel, assistera, le soir
venu, à d'étranges scènes sur le méchouar, l'esplanade immense qui, devant
le palais du sultan, est le lieu traditionnel des célébrations populaires:
" Les cris lancés par des cohortes de femmes pouvaient surprendre et
susciter l'inquiétude: " Par les bombes et les revolvers! " criaient
certaines, à qui d'autres répondaient sur le ton de la psalmodie: " Par
les bombes et par les revolvers, nous avons retrouvé notre roi. " Le
journaliste notera encore que les innombrables cortèges qui sillonnent la
ville toute la nuit hurlent des slogans " qui sont loin d'avoir perdu leur
contenu politique ". L'unanimité a la vie courte. Une fois dissipées les
fumées de l'illusion lyrique demain -, la lutte pour le pouvoir s'engagera
entre les trois forces capables d'y prétendre: le trône, I'Istiqlal, la
Résistance.
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