Notre ami le Roi - Gilles Perrault

Chapitre I : Le miraculé


Il revient de loin. Son fils Hassan répétera complaisamment : A moi qui suis né sur les marches d'un trône... " Lui a grandi dans les cuisines du palais, méprisé par son père et par ses deux frères aînés, persécuté par le tout-puissant chambellan, tenu pour rien par les courtisans. Un enfant maladif, renfermé, ombrageux. La gloire ni le pouvoir n'essuieront sur son visage adulte la buée de tristesse des premières années. Lorsque son père meurt, en 1927, il a dixsept ans et passe pour aimer les femmes et l'argent. Une nullité. C'est pourquoi les Français le choisissent de préférence à ses aînés. Il sera un sultan à leur main, un roitelet obéissant dont on ne dérangera pas les plaisirs, pourvu qu'il reste à l'écart des affaires. Ils se trompent, bien sûr. Ils sacrent le plus dangereux. Ce sont les enfances heureuses qui font les hommes dociles. Le 18 novembre 1927, le garçon farouche qui fait son entrée solennelle à Rabat, par un temps sinistre, a des revanches à prendre. Il est juché sur un cheval blanc; l'eau ruisselle sur le parasol qu'un soldat de la garde noire tient au-dessus de sa tête. Triste intronisation pour le pâle souverain d'un royaume captif. Mais à quoi servirait-il d'être vif, impétueux? L'heure n'est plus à des rébellions qui seraient vite brisées, mais aux dissimulations et à la longue patience. Parfaite adéquation entre l'homme et son pays: le Maroc vit dans l'humiliation depuis quinze ans; son jeune sultan depuis dix-sept. Après l'invasion arabe de 681, le Maroc n'est plus conquis pendant treize siècles. L'Empire ottoman finit à sa frontière avec l'Algérie. Et pourtant, au fil du temps, la guerre toujours recommencée. Les historiens scrutent avec perplexité cette histoire tumultueuse et simple dont les ressorts inusables resservent de siècle en siècle. Le sultanat n'est pas héréditaire. Ce sont les oulémas, sages religieux, qui désignent le successeur. La plupart des sultans prennent cependant la précaution de confier à leur fils préféré le commandement de troupes solides et fidèles, de manière à incliner, le moment venu, le choix des oulémas dans le bon sens. Même quand la succession se règle harmonieusement, rien n'est fait. Des assemblées de notables discutent dans chaque région les termes de la beia, c'est-à-dire du contrat d'allégeance au nouveau sultan. Disputes acharnées sur le montant des impôts exigés et consentis. Là où l'accord ne se fait pas, surtout dans la montagne, les tribus entrent en dissidence. Nul sentiment chez ell`es d'une quelconque trahison. Respect est gardé au pouvoir spirituel du sultan, commandeur des croyants, mais sus à ses percepteurs, représentants d'un pouvoir qui s'appelle significativement le makhzen, " le magasin ", où s'accumulent impôts en espèces et tributs en nature. Ainsi arrive-t-il que les troupes du sultan soient défaites, ses fidèles massacrés et mutilés, et que les vainqueurs s'inclinent respectueusement devant le commandeur des croyants et récitent la prière avec lui. Le royaume du sultan est donc à géométrie variable. Le rapport de forces, toujours remis en cause, trace les limites du bled makhzen, sur lequel le trône exerce sa souveraineté, et du bled siba - la dissidence. Les alliances changent sans cesse, des tribus fidèles passant à la dissidence si le makhzen leur semble en passe d'acquérir une puissance périlleuse pour l'avenir, d'autres ralliant au contraire le sultan quand une faction dissidente voisine paraît prendre une stature inquiétante. Face à des sujets acharnés à empêcher la constitution d'un pouvoir hégémonique, le makhzen s'efforce d'élargir son pré carré par la guerre ou la diplomatie. Un dicton populaire affirme qu'un bon sultan doit avoir une selle pour trône et le ciel pour baldaquin. La plupart menèrent cette vie nomade avec des fortunes diverses, négociant inlassablement avec les tribus et les très influentes confréries religieuses, faisant parler la poudre quand le rapport de forces leur était favorable, se repliant dans le triangle Rabat-Fès-Marrakech aux heures triomphantes de la siba. Sous le mouvement brownien entretenu par les affrontements makhzen-siba, le pays profond ne change guère. La campagne est peuplée d'agriculteurs, parcourue par des pasteurs nomades. Les villes, commerçantes et artisanales, craignent par-dessus tout les razzias de la siba. Dépendantes du makhzen pour leur sécurité, leur développement entravé par les conflits incessants qui gênent le commerce, elles ne peuvent, au contraire des villes européennes, jouer un rôle économique et politique émancipateur des antiques structures. Le choc viendra de l'extérieur.

Les premières atteintes étaient anciennes. Espagnols et Portugais débarquent au xv' siècle, s'emparent d'une dizaine de ports - Ceuta, Tanger, Larache, etc. - qu'ils fortifient, canons tournés vers l'intérieur des terres. Même Marrakech est attaquée. Ces enclaves sont autant de têtes de pont pour le commerce européen, qui entasse dans ses navires les marchandises livrées par les caravanes: gommes, laines et cuirs locaux, or du Soudan, esclaves noirs capturés sur les rives du fleuve Sénégal, plumes d'autruche, ivoire. Ainsi le fait colonial est-il, comme toujours, blessure intime pour la communauté violée (la religion jouant ici son rôle plus qu'ailleurs), et source de profit pour la caste autochtone qui compose avec lui. Les sultans ne sont pas les derniers à prendre leur part de bénéfice. Le négoce étant peu compatible avec leur dignité, ils traitent par l'intermédiaire d'hommes de paille, souvent des Juifs. La révolution industrielle du XlX' siècle change toutes les données. L'Europe explose. Il lui faut des matières premières et des marchés. La France débarque en Algérie. Le sultan régnant, Moulay Abderrahman, appartient à la dynastie alaouite, au pouvoir depuis deux siècles. Son attitude illustre l'ambivalence du makhzen. Il envoie l'armée marocaine au secours d'Abd el-Kader, mais elle se fait écraser par Bugeaud à la bataille de l'Isly. Moulay Abderrahman tire la leçon de sa défaite et met en place le " système impérial ", qui, par le jeu de monopoles et d'un système douanier adéquat, fait tomber dans ses caisses d'énormes profits. La pression européenne augmente. Son but est précisément de briser le barrage douanier. La France, la Grande-Bretagne, l'Espagne, imposent tour à tour des traités, pour elles avantageux. Comme au Proche-Orient, où l'Empire ottoman, décrépit, ne peut faire barrage aux envahissements de l'Europe, le système de la protection est appliqué au Maroc. Les étrangers (neuf mille dès 1894) sont exemptés d'impôts et de taxes. Ils échappent à la justice marocaine et ne rendent compte de leurs méfaits qu'à leur consul. Ces consuls euxmêmes peuvent choisir parmi les Marocains des "protégés " échappant aux lois de leur pays. En 1890, l'ambassadeur de Grande-Bretagne possède ainsi plusieurs villages de " protégés "... Parallèlement, les firmes européennes s'installent dans le pays et les colons commencent à acheter les meilleures terres. L'argent, avant les armes, conquiert le Maroc. Comme en Égypte, comme en Tunisie, c'est lui qui permettra son asservissement, par un processus ingénieux respectant les apparences de ce que le capitalisme appelle sa morale. Le sultan Abdelaziz, monté sur le trône en 1900, lui donne la main. Frivole, il ruine le makhzen par des dépenses extravagantes. Les caisses sont vides. Des banques françaises, anglaises, espagnoles, se proposent aimablement pour les remplir, à des taux usuraires. Le makhzen doit de nouveau emprunter pour le service des seuls intérêts. Son endettement est bientôt tel que les créanciers exigent des assurances. La France obtient le contrôle des douanes, dont une partie du produit servira aux remboursements. Ce produit étant fonction du trafic, il faut améliorer les installations portuaires de Casablanca. Le sultan accorde l'autorisation. Les ingénieurs font passer une voie ferrée au milieu d'un cimetière. L'émeute fait neuf morts européens. La flotte française bombarde Casablanca et débarque un corps expéditionnaire " pour rétablir l'ordre ". Le pays se soulève. Abdelaziz, qui condamne la sédition, passe à la trappe, déposé par les oulémas. Son frère et successeur louvoie, puis se soumet. Il accepte de signer un appel à l'aide militaire française pour en finir avec la " rébellion ". Au nord, une armée espagnole de quarante mille hommes défait, non sans mal, l'insurrection rifaine. Lyautey entre à Fès, à Meknès, à Rabat. Il tient les plaines, mais il lui reste à conquérir la montagne, fief traditionnel de la siba. La guerre commence.

On vit alors ce qu'est le courage marocain. Ce fut une vraie guerre, une guerre de vingt-cinq ans, non une classique expédition coloniale, même si la France l'a occultée par orgueil (comment accepter que la nation victorieuse de la Grande Guerre fût tenue en échec par des " indigènes " mal armés?) et pour limiter les réactions de l'opinion publique internationale - si bien occultée qu'elle n'a aucune existence dans la mémoire collective française. Mais Hô Chi Minh et Mao Zedong y voyaient la matrice des guerres révolutionnaires modernes et un exemple pour tous les peuples colonisés. Le général Guillaume écrira: "Aucune tribu n'est venue à nous dans un mouvement spontané. Aucune ne s'est soumise sans combattre et certaines sans avoir épuisé jusqu'au dernier de leurs moyens de résistance. " Aviation, artillerie, tanks et automitrailleuses: tous les moyens furent utilisés pour réduire l'une après l'autre les poches de résistance. Appliquant à merveille les tactiques de la guérilla, les bandes rebelles étaient insaisissables. Lorsqu'on parvenait enfin à les cerner, les hommes, souvent, se faisaient tuer jusqu'au dernier dans leur trou individuel. Souvent, les femmes ramassaient les fusils tombés des mains des combattants et ouvraient le feu à leur tour. Un médecin-capitaine français écrira de la résistance dans le Moyen-Atlas qu' " elle atteint les limites de l'invraisemblance ". Bien sûr, la terreur: représailles massives, femmes et enfants pris en otages, villages rasés, et des ruses de guerre abominables, tels ces pains de sucre bourrés d'explosif distribués dans les zones rebelles. Le général Mangin, célèbre boucher de 14-18, se distingua par sa cruauté. Il avait pour spécialité de contraindre les populations raflées à des marches d'extermination dont nul ne revenait vivant. La belle figure de Lyautey, officier de tradition tombé amoureux du Maroc, faisait écran à ces horreurs. L'épopée - le mot n'est pas trop fort - eut le Rif pour théâtre. Un petit homme rondouillard au regard doux mais bigle, fonctionnaire puis rédacteur en chef de la section en arabe d'un journal espagnol - le contraire en somme d'un guerrier rifain d'image d'Épinal -, soulève la montagne en 1921, écrase à Anoual une armée espagnole de vingt mille hommes, ramasse un butin de guerre considérable, bat derechef les troupes d'élite espagnoles envoyées en renfort, Franco à leur tête, et, dans la zone ainsi libérée - pratiquement le nord du Maroc -, fonde en 1923 la République du Ri£ Il s'appelle Abd el-Krim. Lyautey écrit l'année suivante: " Rien ne pourrait être pire pour notre régime que l'établissement si près de Fès d'un État musulman indépendant et modernisé. Tandis que les Espagnols s'efforcent de sauver Tetouan et Melilla, l'armée française attaque par le sud. Elle plie sous la contre-offensive rifaine. Lyautey, débordé, passe la main. La France appelle à la rescousse son plus prestigieux soldat, le maréchal Pétain, tout auréolé de sa victoire à Verdun, et le met à la tête d'une armée de sept cent vingt-cinq mille hommes, appuyée par quarante-quatre escadrilles. Soixante généraux francais sont sous ses ordres. Les Espagnols, de leur côté, débarquent cent mille hommes. En face, une armée rifaine forte d'un noyau permanent de trente mille combattants renforcés par des irréguliers. Ils tiennent plus d'un an sous les tirs d'artillerie lourde et les assauts des blindés, contre lesquels leurs fusils ne peuvent rien. Pétain, qualifiant ses adversaires de " hordes barbares ", avait interdit l'acheminement jusqu'au Rif d'une aide internationale humanitaire et médicale. Le 27 mai 1926, Abd el-Krim fait sa reddition. Ses soldats ne s'éprouvent pas vaincus, et les volontaires continuent d'affluer, mais leurs villages croulent l'un après l'autre sous les bombardements massifs de l'aviation française. Un Guernica par semaine, que nul Picasso n'immortalisera. Il faut arrêter le massacre. Abd el-Krim, précurseur et modèle des leaders qui, un demi-siècle plus tard, conduiront leur peuple à l'indépendance par des méthodes apprises de lui, est déporté à la Réunion. Il s'en évadera après vingt ans de détention et finira ses jours en Égypte. Pendant cinq ans, avec lui et grâce à la valeur de son peuple, le Rif a vécu indépendant. Il s'est constitué en république, effaçant des siècles de sultanat et de makhzen. Un État a réellement fonctionné, avec ses finances, sa justice, son système d'éducation - cet État modernisé dont Lyautey redoutait tant l'exemple pour le reste du Maroc. Rien de chauvin ni d'étriqué dans cette tentative anéantie par le fer et le feu. Abd el-Krim, habité par une vision mondialiste, profondément solidaire de toutes les luttes de libération nationale, souhaitait que le Rif montrât la voie à l'ensemble du peuple marocain. La conquête du Maroc s'acheva en 1934 par la soumission des tribus du Sud, leurs palmeraies écrasées sous les bombes. La France avait eu trente-sept mille morts. Vingtans plus tard, la guerre d'Algérie (1954-1962) lui en coûtera trente-trois mille.

Les sultans successifs s'étaient l'un après l'autre soumis. Abdelaziz avait vidé les caisses du makhzen - passant autour du cou du Maroc le lacet financier qui allait l'étrangler - et condamné la sédition de son peuple. Son frère, Moulay Hafid, pourtant d'une autre trempe, s'était lui aussi résigné à signer un texte demandant l'aide des troupes françaises pour rétablir l'ordre. Le 30mars 1912, il accepte le traité de protectorat. Le Maroc est littéralement dépecé. A l'Espagne, le Nord et le Sud; le reste à la France. Un pays qui n'avait point connu la soumission à l'étranger depuis treize siècles entre dans la nuit coloniale. Si l'on oublie un seul instant l'humiliation profonde ressentie par le peuple, toutes tribus réunies, toutes classes confondues, si l'on minimise si peu que ce soit sa blessure jamais cicatrisée, impossible de rien comprendre à l'histoire du Maroc de 1912 à nos jours. Moulay Hafid ne se révélant pas aussi docile qu'on l'espérait, la France le licencia avec un chèque d'un million et une rente annuelle. Son frère Moulay Youssef, père du futur Mohammed V, monta sur le trône. Il accueillit Pétain, venu pour combattre Abd el-Krim, par ces mots restés célèbres: " Débarrassez-nous de ce rebelle. " Pendant quinze ans, il allait donner toute satisfaction. On l'appelait " le sultan des Français ".

Le jeune sultan Sidi Mohammed s'ennuie dans son palais. Il a promu chambellan le seul être qui lui ait jamais témoigné de l'affection, Si Mammeri, son vieux précepteur algérien. Les femmes sont sa distraction. Conformément à la tradition alaouite, il fait aux tribus l'honneur d'accueillir leurs plus belles filles dans son lit. Il est aussi très pieux, soumis à la volonté de Dieu. Il se tait et observe. Le pouvoir - tout le pouvoir - est à la résidence. Le résident général donne les lois (dahirs), nomme les ministres et règne sur un Maroc quadrillé par l'armée, administré par des fonctionnaires français. Au vrai, nul résident ne ferait long feu s'il ne travaillait main dans la main avec les trois puissances réelles du Maroc: le président de la fédération des chambres d'agriculture (les colons), le président de la chambre du commerce et de l'industrie de Casablanca (les affaires), le banquier Yves Mas, propriétaire de la quasi-totalité de la presse marocaine. Et, derrière ces belles figures coloniales, la puissance occulte qui possède réellement le Maroc: la Banque de Paris et des Pays-Bas. Par sa filiale, l'Omnium nord-africain (ONA), elle contrôle l'activité économique. A ses côtés, deux seigneurs de moindre importance, mais tout de même colossaux pour le pays, le groupe Hersant et le groupe Mas.

Le Maroc est une excellente affaire. Les colons prospèrent. A la veille de la Deuxième Guerre mondiale, ils possedent six cent mille hectares des meilleures terres, souvent acquises par simple décision administrative. Des dizaines de milliers de petits paysans marocains se retrouvent ouvriers agricoles sur la terre qui leur appartenait. Souvent, point de salaire: la subsistance contre la fQrce de travail. Beaucoup doivent quitter la campagne et s'entasser dans les banlieues urbaines, en quête d'un improbable travail. C'est à Casablanca qu'est inventé un mot appelé à faire triste fortune: bidonville. La grande industrie démarre grâce aux considérables ressources minières. Le port de Casablanca explose. Le pays se couvre de voies ferrées et de routes. Elles sont nécessaires au maintien de l'ordre comme au développement économique. Le Maroc décolle. Mais pour le compte de qui? A la veille de l'indépendance, sur quatre-vingt-onze mille voitures, treize mille appartiennent à des Marocains. Là où les salaires sont le moins injustes, un ouvrier européen est payé six fois plus que son " camarade " marocain. En 1944, les écoles primaires scolarisent un enfant sur soixante. De 1912 à 1954, la France fera en tout et pour tout cinq cent quatre-vingts bacheliers...

Sidi Mohammed commence mal. Le 16 mai 1930, il signe le " dahir berbère " préparé par la résidence. C'est sans aucun doute le plus mauvais coup porté au Maroc depuis l'instauration du protectorat. Le pays a été dépecé entre France et Espagne, soumis à une administration directe étrangère, vendu au capitalisme européen, mais au moins son peuple n'était-il point nié dans sa spécificité nationale. Voici qu'on veut le démembrer. D'un côté, les Arabes des plaines et des villes (fourbes, fainéants, indociles); de l'autre, les Berbères de la montagne (loyaux, fiers combattants, durs à la peine). Comme d'ordinaire, cette ségrégation raciale ne repose sur aucune donnée scientfflque sérieuse, et même s'il est vrai que les Berbères possèdent leur langue et leur culture, même si l'histoire atteste que la plaine était plutôt makhzen et la montagne plutôt siba, le fait est que Berbères et Arabes s'éprouvent également marocains. Le dahir berbère réalise un vieux fantasme de fonctionnaires coloniaux, promis à une longue vie. De nos jours encore, à chaque convulsion du royaume chérifien, des a spécialistes " de rencontre s'obstinent à plaquer sur les faits, la grille d'interprétation raciale, sourds aux protestations véhémentes des intéressés, tant Berbères qu'Arabes. Dès les années vingt, le vrai et grand spécialiste Jacques Berque avait tout dit de l'absurdité typiquement coloniale du mythe du " bon Berbère ", proche du " bon sauvage" rousseauiste, à qui les maftres transitoires du Maroc font l'honneur de le déclarer " assimilable ". Le dahir donne aux Berbères un statut juridique à part. Les conflits civils demeurent de la compétence des assemblées coutumières, mais crimes et délits pourront être désormais jugés par les tribunaux français. Autant dire que les Berbères sont soustraits à la souveraineté du sultan. L'enseignement de l'arabe est supprimé dans l'unique collège, celui d'Azrou. La religion se pratiquant dans cette langue, la voilà donc menacée. Provocation inouie, à la mesure de l'imbécillité coloniale: un solennel Te Deum est chanté à la cathédrale de Rabat pour célébrer la promulgaffon du dahir, en présence de délégations de la jeunesse marocaine conviées pour l'occasion... Dans les mosquées fut récité le latif, la prière de détresse dite dans les occasions rares où l'islam est perçu en danger. Sidi Mohammed voyait le Maroc changer sous ses yeux sans bien comprendre le jeu complexe des parties engagées dans le processus. Sa jeunesse cloftrée au fond d'un vieux palais ne l'y avait guère préparé. L'éminent Charles-André Julien, qui le connut intimement, écrira: " Banques, trusts, consortiums, toutes ces forces dont il devinait qu'elles exerçaient souverainement leur maîtrise, il les considérait comme un monde magique où il ne pouvait pénétrer. " Il avait vingt et un ans. L'affaire du dahir berbère, l'émotion qu'elle souleva dans tout le pays, les manifestations qu'elle déclencha, lui ouvrirent les yeux. A Allal el-Fassi, jeune diplômé de l'université religieuse Karaouyine, futur chef charismatique de la lutte pour l'indépendance, il déclare: "Je ne céderai plus aucun des droits de notre patrie. " Il tint parole, ne s'inclinant que devant la force, tels ses malheureux prédécesseurs dont la collaboration avec l'occupant ne résultait évidemment pas d'une félonie invétérée, ou d'une singulière préférence pour la subordination, mais d'un rapport de force trop inégal pour leur laisser la moindre marge de manoeuvre. Il fallait se soumettre ou se démettre. Le sultan se soumit, peut-être parce qu'il n'était point permis au commandeur des croyants de se démettre. Alors commence l'imprévisible et long compagnonnage entre un sultan qui, au mieux, restait méconnu de son peuple, et un mouvement indépendantiste infiniment fragile dans ses débuts, l'un s'appuyant sur l'autre et se renforçant de son apport, le premier retrouvant une popularité que sa dynastie dilapidait depuis deux décennies par sa compromission ostensible avec l'occupant, le second recevant de son partenaire l'appoint d'une antique tradition et d'un immense pouvoir spirituel. Comme souvent chez les nations humiliées, le réveil fut d'abord religieux. Dans les années vingt se développe le mouvement salafiste, venu d'Orient. Il explique la décadence arabe et la domination coloniale par un dépérissement de l'islam. Une religion régénérée, purifiée, restituera aux peuples musulmans leur indépendance et leur intégrité. Les politiques prennent le relais. Ils n'appartiennent ni au peuple ni à la grande bourgeoisie d'affaires qui a partie liée avec le capitalisme étranger. La plupart sortent de la petite bourgeoisie urbaine, commerçante et artisanale, frappée de plein fouet par l'invasion des produits manufacturés européens. En 1933, des groupes de jeunes nationalistes, jusqu'alors séparés, fondent le Comité d'action marocaine et s'attachent à la rédaction d'un plan de réforrnes. Le 18 mai 1933, le Comité organise à Fès la première fête du Trône, qui consacre l'alliance du sultan et du mouvement naissant. L'année suivante, toujours à Fès, la deuxième fête rencontre un succès populaire éclatant. Pour la première fois retentit aux oreilles étonnées du sultan le cri de "Vive le roi!".. En décembre 1934, le Comité d'action soumet son plan de réformes aux autorités. Il est des plus mesurés. Les signataires, assurant qu'ils ne sont " ni des dénigreurs systématiques, ni des agitateurs professionnels, se bornent à réclamer une application stricte des clauses du protectorat. C'est encore trop. On les éconduit. Est-il besoin de retracer dans le détail le sempiternel engrenage qui, là comme ailleurs, conduira dans les larmes et le sang à l'inéluctable indépendance? Entêtement obtus du pouvoir colonial à ne rien changer, radicalisation des nationalistes (le Comité d'action devient Parti national), manifestations, répression, création de journaux bientôt interdits, siècles de prison assenés aux militants jugés par fournées. L'armée tire sans timidité et met à sac les villes turbulentes. L'arrivée au pouvoir du Front populaire souleva de grands espoirs. Ils furent déçus. Les dirigeants nationalistes, raflés, furent envoyés en exil. Allal el-Fassi allait ainsi végéter neuf ans au Gabon. La guerre changea tout. L'inoubliable raclée reçue par l'armée française en 1940 dépouillait le colonisateur de l'aura d'invincibilité qui accompagnait ses armes depuis un demi-siècle. Les gesticulations militaires du résident général Noguès, lors du débarquement américain de 1942, pouvaient difficilement renforcer son prestige, non plus que les subséquentes chikayas de Gaulle-Giraud. Enfin Roosevelt vint. Il eut deux entretiens confidentiels avec le sultan. Selon son fils Eliott, il lui promit d'aider à l'émancipation du Maroc. Le 11 janvier 1944 est créé le parti au nom magique: l'Istiqlal - l'Indépendance -, rassemblant les jeunes vétérans du Parti national et des personnalités extérieures. Pour la première fois, il réclame ouvertement " l'indépendance du Maroc dans son intégrité territoriale sous l'égide de Sa Majesté Sidi Mohammed ben Youssef ". La réponse française est sans équivoque. Vertement tancé par René Massigli, commissaire aux Affaires étrangères de la France libre, qui lui assène que le protectorat règle à jamais le sort du Maroc, Sidi Mohammed convoque ses vizirs et leur déclare que " le mot d'indépendance doit disparaître et des coeurs et des bouches ". Les dirigeants nationalistes, arrêtés, sont inculpés d' " intelligences avec l'ennemi ". L'ennemi est en l'occurrence le Reich, qui a évacué l'Afrique du Nord huit mois plus tôt... Les manifestations qui éclatent dans le pays sont sauvagement réprimées: soixante morts, des centaines de blessés, des milliers d'arrestations. A Rabat, c'est la 2' DB de Leclerc, hélas, qui éclabousse son drapeau en tirant dans la foule. La police française torture et fusille sans jugement. Un accord secret entre les nationalistes et le sultan prévoyait que ce dernier observerait une relative réserve pour ne pas donner à la France prétexte à sa déposition. Le 10 avril 1947, à Tanger, dans un discours de portée historique, Sidi Mohammed évoque cependant l'avenir du Maroc et s'abstient de lire la phrase rituelle ajoutée par la résidence, rendant hommage "aux Français, épris de cette liberté qui conduit le pays vers la prospérité et le progrès ". Le général Juin est un mois plus tard nommé résident général en remplacement d'Erik Labonne, intelligent et libéral. Juin débarque avec des idées simples qu'un journal français résume par la formule: "La France reprend le bâton." Il a sur place un outil efflcace pour sa politique : le célèbre Boniface, chef de la région de Casablanca et homme fort du Maroc.

En 1951, l'Istiqlal a cent mille militants. Cette même année, le sultan est sommé par Juin de désavouer publiquement le parti indépendantiste et de renvoyer ceux de ses membres qu'il avait accueillis dans son conseil: " En cas de refus, je vous déposerai moi-même. " Pour appuyer sa menace, Juin fait intervenir le Glaoui, pacha de Marrakech, créature des Français, surnommé " le bordelier " à cause de la taxe qu'il perçoit sur chaque putain de Marrakech. Le Glaoui mobilise ses tribus et les fait monter sur Rabat. Le sultan s'incline. Juin part sur ce succès, remplacé par le général Guillaume, à qui il a confié le soin de poursuivre sa politique de force. En 1952, Mohammed ben Youssef entame la grève de la signature des dahirs (l'un d'eux octroyait aux Français, infiniment minoritaires, le droit d'élire dans les conseils municipaux de dix-sept grandes villes autant de représentants que les Marocains.) L'épreuve de force s'engage. La résidence la souhaite, forte de l'appui des grands féodaux, le Glaoui à leur tete, qu'elle gave de prébendes, convaincue que le nationalisme reste le fait d'une poignée d' " intellectuels dévoyés " tandis que la masse du peuple n'aspire qu'à la paix française. L'année finira dans un voile de sang. Le 7 décembre, l'armée ouvre le feu à Casablanca sur des grévistes manifestant contre l'assassinat à Tunis, par des extrémistes français, du dirigeant syndical Fehrat Hached. Le lendemain, Boniface lance sa police sur deux mille syndicalistes rassemblés pacifiquement à la Maison des syndicats. Beaucoup sont livrés à une foule de Français surexcités par de folles rumeurs de massacres perpétrés sur leur communauté. Violences policières et lynchages font entre trois cents et quatre cents morts. La répression est sans merci. Tortures, peines de prison, déportations massives dans le Sud. Une centaine de dirigeants sont incarcérés ou exilés. Le 12 décembre, la résidence interdit l'Istiqlal et le Parti communiste marocain. Pour parachever une mise au pas que Boniface et consorts, ancrés dans leurs certitudes, croient définitive, il ne reste plus qu'à se débarrasser du sultan. Le résident général Guillaume lui présente un texte en neuf articles le dépouillant de ses derniers pouvoirs. Sidi Mohammed refuse de le signer. La police cerne son palais et le Glaoui menace d'envoyer ses cavaliers sur Rabat. Le 15 aout 1953, Mohammed ben Youssef s'incline. La résidence n'avait que mépris pour son caractère. Elle le jugeait lâche. Il est vrai que sa fragilité physique et nerveuse représentait un lourd handicap face à des adversaires prêts au pire. Charles-André Julien écrira avec élégance qu' " il n'était pas fait pour les luttes qui impliquaient des affrontements physiques. Sa soumission à la volonté de Dieu lui tenait lieu de courage ". Après avoir plié sous la menace, il se redresse pourtant et recommence la grève des signatures. Le Glaoui, appuyé par le chef des confréries religieuses, Kettani, lance une pétition exigeant la déposition du sultan. Le bordelier de Marrakech justifie l'initiative par son souci de préserver l'islam, mis en péril par l'impiété moderniste de Mohammed ben Youssef. Une fois de plus, il mobilise ses cavaliers. Le 20 août 1953, la résidence, qui tire les ficelles de ce pantin, fait investir le palais par des blindés dont les équipages désarment la garde noire. Des gendarmes armés de mitraillettes surgissent dans les appartements du sultan. Sans ménagements, on le fourre avec ses deux fils dans un DC3 de l'armée qui décolle vers l'est. Le préfet de Corse dira sa stupeur de voir atterrir en pleine nuit sur l'aérodrome d'Ajaccio l'avion dans lequel sont assis, grelottants de froid, le sultan déchu et ses deux fils, assis sur les banquettes métalliques latérales réservées d'ordinaire aux parachutistes. Après la Corse, Madagascar et l'hôtel thermal d'Antsirabé. Il y restera deux ans. Un vieil homme pieux et effacé, Moulay Arafa, a été posé par les Français sur le trône.

Son alliance avec le mouvement nationaliste avait nimbé Mohammed ben Youssef d'une popularité sans doute jamais atteinte par un sultan alaouite. La résidence, en l'appelant " le sultan des Carrières centrales ", bidonville de Casablanca d'où partaient les plus violentes manifestations, croyait le déconsidérer. Elle l'honorait par cette reconnaissance implicite de la rencontre tardive mais passionnée entre un peuple et son souverain. La déposition marqua l'assomption du sultan déchu au ciel marocain. Par un extraordinaire phénomène d'hallucination collective, des millions de Marocains crurent reconnaître son profil inscrit sur la lune. Son portrait était épinglé partout, dans les appartements bourgeois comme sur le contre-plaqué des bidonvilles. Les mosquées où les prières étaient dites au nom de Moulay Arafa, sultan fantoche, restaient désertées. Son sultan déporté, ses chefs politiques emprisonnés ou en exil, le peuple marocain reprit le flambeau de leurs mains ligotées. Toutes issues raisonnables bloquées, il n'avait d'autres choix que de passer à l'action violente et au terrorisme. Pendant deux ans, les attentats organisés par les cellules clandestines urbaines se multiplient (six mille selon le décompte officiel), suscitant un contre-terrorisme français meurtrier. L'insécurité devient générale. Puis des maquis se mettent en place. Ils passent à l'action dans la nuit du ler au 2 octobre 1955, attaquant trois postes français à la frontière algéro-marocaine. C'en est trop pour Paris. Le gouvernement français a déjà sur les bras l'insurrection algérienne, vieille d'un an et qui ne cesse de se renforcer. L'embrasement du Maroc ouvrirait un nouveau front dont les souvenirs de la guerre du Rif disent assez qu'il serait d'un coût militaire exorbitant. Il faut faire un choix. Comment hésiter entre un Maroc qui n'a jamais accepté son asservissement et les trois départements algériens peuplés d'un million de Français? Le gouvernement Edgar Faure, avec l'accord des grands groupes capitalistes assez intelligents pour prévoir que l'indépendance ne signifierait pas forcément leur éviction, choisit de céder sur le Maroc pour mieux tenir l'Algérie. Le préalable était le retour du sultan exilé. Le 16 novembre 1955, Sidi Mohammed atterrit à l'aéroport de Rabat-Salé. Il monte dans la Delahaye noire qui va le ramener à son palais. Un peuple innombrable, exultant de bonheur, s'est massé des deux côtés de la route, hérissée d'arcs de triomphe, et attend sous le soleil d'automne celui dont il cherchait depuis si longtemps l'effigie sur la lune.

Un miraculé. Il doit à la France ce qu'aucun de ses prédécesseurs, depuis la nuit des temps, n'avait pu obtenir: un Maroc soumis à une autorité unique. C'en est fini de la pluriséculaire siba. Les colonnes infernales de Lyautey, Pétain, Mangin, lui ont brisé les reins. Le réseau routier qui sillonne désormais la montagne interdira sa renaissance. Le mot est sans doute terrible de Moulay Hafid à Pétain venu combattre Abd el-Krim: " Débarrassez-nous de ce rebelle ", mais c'est un mot de sultan. Le Rif, qui depuis toujours donne de la tablature au trône, va rentrer dans le giron du makhzen. De même, lorsque le général Guillaume, en 1934, va informer Mohammed ben Youssef que la soumission du Sud achève la conquête du Maroc, le jeune sultan, rapporte-t-il, lui exprime sa reconnaissance a pour son excellente action de pacification ". Les troupes coloniales ont accompli ce que les cavaliers du makhzen n'ont jamais pu réussir. L'armée française est de passage; le makhzen restera. Surtout, la France a régénéré la dynastie alaouite. Le coup de force de la déposition a fait de Mohammed ben Youssef un héros populaire. De sa retraite de Colombey-lesDeux-Églises, Charles de Gaulle, expert en la matière, avait fait tenir au souverain déchu en route pour l'exil ce bref message: " Il faut souffrir pour être grand. " Sous les palmiers d'Antsirabé, Mohammed ben Youssef a beaucoup souffert et beaucoup grandi. Dans l'imaginaire collectif de son peuple, il est devenu gigantesque. Cette chance manque au bey de Tunis. La France n'a pas posé sur son front l'onction sacrée du martyre. Il sera vite croqué par un Bourguiba qui a grandi à la mesure des années de prison et d'exil infligées par le colonisateur. L'homme que la foule marocaine acclame en pleurant de joie sur la voie triomphale Salé-Rabat entre dans l'histoire de son pays avec le plus beau titre dont un homme d'État puisse rêver: le Libérateur.

Mais rien n'est joué. Les officiels redoutent un attentat. Le chauffeur de la Delahaye du sultan a reçu consigne de ne pas lambiner. La lourde voiture fonce pourtant entre deux marées humaines bien endiguées. L'armée reste discrète mais les services d'ordre des partis nationalistes contrôlent la foule. Les militants de l'Istiqlal sont en blouson bleu marine, pantalon noir, foulard aux couleurs chérifiennes, calot vert. Ceux du Parti démocrate de l'indépendance, organisation minoritaire, arborent un uniforme blanc ou kaki, barré d'une écharpe, et portent un calot rouge. Ils sont des milliers, parfaitement organisés et disciplinés. Éclatante démonstration de force. A Rabat, dans la foule survoltée, les cris de a Vive l'Istiqlal ! " sont aussi nombreux que les " Vive le roi! ". Puis la Résistance, cellules urbaines et maquis montagnards. Les directions politiques des partis étant exilées ou emprisonnées, elle s'est développée en dehors de leur oontrôle. Ses combattants se sont trempés au feu de l'action clandestine. Ils ont risqué la torture, la mort. Leur solidarité avec les frères algériens est totale. Pour beaucoup d'entre eux, la restauration du sultan risque de ne pas marquer le terme de leur engagement. Le retour dans le giron des partis peut ne pas les tenter. Ils portent les armes et savent s'en servir. Le peuple s'est passionné pour eux. L'envoyé spécial du Monde, Pierre-Albin Martel, assistera, le soir venu, à d'étranges scènes sur le méchouar, l'esplanade immense qui, devant le palais du sultan, est le lieu traditionnel des célébrations populaires: " Les cris lancés par des cohortes de femmes pouvaient surprendre et susciter l'inquiétude: " Par les bombes et les revolvers! " criaient certaines, à qui d'autres répondaient sur le ton de la psalmodie: " Par les bombes et par les revolvers, nous avons retrouvé notre roi. " Le journaliste notera encore que les innombrables cortèges qui sillonnent la ville toute la nuit hurlent des slogans " qui sont loin d'avoir perdu leur contenu politique ". L'unanimité a la vie courte. Une fois dissipées les fumées de l'illusion lyrique demain -, la lutte pour le pouvoir s'engagera entre les trois forces capables d'y prétendre: le trône, I'Istiqlal, la Résistance.

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