Portrait d’un orientaliste

Louis Massignon
face au Maroc

 
     
   

Qui était Massignon au juste ? C'était un érudit hors pair à la fois islamisant, islamologue, hagiographe, orientaliste, géographe, politologue, archéologue, consultant de son gouvernement à une époque où le colonialisme procédait au dépeçage du tiers-monde, action accompagnée et soutenue de tout le mouvement scientifique qui caractérisait la deuxième moitié du XIXème siècle européen.

Massignon était tout cela à la fois, mais il était surtout et d'abord un fervent chrétien après avoir traversé au cours de son adolescence, comme toute sa génération d'ailleurs, une crise de scepticisme aiguë et un rejet scientiste de la religion.

La courbe de vie de ce "Cheikh admirable" et de "cet homme de grande tente" comme aimaient à l'appeler les Arabes a été souvent marquée notamment au début par une personnalité contradictoire, voire paradoxale, et un caractère intransigeant qui ne l'a jamais quitté de sa vie. Il nous rappelle par son labeur infatigable et sa mémoire prodigieuse, nos savants encyclopédistes du Moyen Age, âge d'or de la civilisation arabo-islamique : Jahidh, l'esclave affranchi Yacout de Hamat, Abu-l-Faraj al-Ispahani, l'auteur du "Livre des chansons", Tabari et tant d'autres.

Nous ne nous arrêterons ici sur son enfance tout à fait commune, mais essentiellement studieuse, que pour rappeler qu'il a appris tout seul l'alphabet arabe, signe d'un éventuel choix futur et d'une vocation.

Nous ne nous arrêterons que très peu sur sa monumentale et exhaustive étude sur le mystique musulman Hallaj "La passion de Hallaj" le célèbre martyr du début du Xème siècle chrétien, pour signaler quand même et en passant qu'en ce qui le concerne, Massignon a voulu en faire à notre avis un deuxième Christ subissant la crucifixion sur le gibet et le châtiment au bûcher pour avoir prêché le monisme en ne voulant se faire qu'un avec Allah, en se confondant à Lui, en prononçant dans son adoration extatique sa fameuse allocution "Ana-l-Haqq" (Je suis la Vérité Suprême) et en demandant à Dieu de le protéger de lui-même en ces termes angoisses : "Entre moi et Toi, il traîne un "c'est moi" qui comme invocation me tourmente- Ah! enlève par Ton "c'est Moi", mon "c'est moi" hors d'entre nous deux". Massignon a relevé à ce propos dans son œuvre des documents authentifiés qui défendaient que ce martyr de la foi fut un panthéiste enseignant "Wahdat al-Wujud" (le monisme existentiel) mais exprimant seulement "Wahdat-al-Shuhud" (le monisme testimoniel)

Cet excommunié de l'Islam recherchait même le supplice qui lui fut appliqué par les Chi'ites pour apostasie. Il recherchait ce supplice comme le salut suprême pour aller vers Dieu en disant tout haut : "Deux prosternations et c'est assez dans la prière du Désir, mais la seule ablution qui les valide doit avoir été faite dans le sang".

Aussi, sera-t-il condamné à mourir pour avoir incité la "`amma" (les gens du peuple par opposition à "l'élite") à cette apostasie, cette "`amma" qu'il a lui même exhortée à le condamner à mort pour que cesse l'anarchie d'un membre de la communauté qui a prétendu s'unir à la déité.

Cette digression nous a paru utile et même nécessaire pour montrer que, bien que profondément chrétien ayant vécu et étant mort chrétien, fils de l'Eglise catholique qui l'a béni, Massignon s'était intimement attaché à l'étude de l'Islam et à cette religion dans un profond souhait de réunir le monothéisme (Islam, Judaïsme et Chrétienté) sous une même bannière : celle d'Abraham.

Il aime autant l'Islam que la langue coranique qui prêche cette religion, contrairement à l'hébreu qui est avant tout "la langue de la crainte, du sang, du sacrifice", dit-il. La langue du Coran est celle "de la justice...., une espèce de dureté judiciaire avec de la transcendance...qui aboutit tout de même à un témoignage exaucé, extrêmement profond inscrit dans les larmes de Hajar "mère d'Ismaël", l'ancêtre des Arabes et frère d'Isaac, Arabes qui, écrit-il, n'ont pas d'autre ressource pour atteindre le verbe divin (et ils y ont accès) que leur langue". "C'est pour cela, poursuit-il, qu'ils l'aimaient très profondément". "Moi-même, aimait-il à le répéter, je l'aime parce qu'elle m'a ramené au Christ". Pense-t-il ici aux versets du chapitre coranique où le Christ est né sous un palmier et non dans une étable ? Nous pourrions lui répondre à notre tour : mais pourquoi cette langue si louée ne l'a-t-elle pas amené à l'Islam tout court ? Il semblerait qu'il l'ait parfois profondément pensé, mais la naissance, l'environnement social dans lequel il baignait, au sein de sa communauté et de sa famille, la tradition ancestrale voulaient probablement qu'il en fût autrement, pour lui un homme d'étude, mais non de polémique. Même sa prodigieuse rencontre avec Hallaj n'a fait que le raffermir par l'exemple dans sa foi toute chrétienne.

Certes, la langue arabe l'a ramené au Christ au cours de sa conversion après une adolescence folle, déchaînée, diluée, perturbée très probablement - je n'ai pas lu qu'on s'y réfère expressément, sauf chez André Gide- par ses hallucinations sexuelles surtout en Irak et en Egypte où il avait connu de nombreuses aventures "amoureuses" qui l'ont conduit à la folie ou à la simuler pour échapper à ses persécuteurs, et à une véritable tentative de suicide au couteau d'où il s'en est sorti en fin de compte pour retourner à son pays.

Cette conversion sincère ne l'a pourtant pas empêché de rester tourmenté par la chair "triste hélas" et par les anciens fantasmes qui continuaient à harceler cet homme fait de chair et de lumière que l'ange et la bête se disputaient jalousement et furieusement.

Sa conversion l'a par ailleurs amené à prendre contact avec divers milieux et personnalités catholiques parmi lesquels Lyautey encore colonel, qui dirigeait son commandement à partir de Aïn Sefra près de la frontière algéro-marocaine. Par l'intermédiaire de Henri de Lamartinière, il prend contact avec Charles de Foucauld, le fameux soldat missionnaire au service de l'Empire français, assassiné par des Touareg à Tamanrasset.

C'est que, tout jeune encore, Massignon se rendit deux fois en Algérie, et puis une fois au Maroc pour effectuer in situ une étude sur Léon l'Africain, alias Hassan al-Ouazzane, haut fonctionnaire fassi du XVIème siècle et musulman d'origine andalouse qui fut capturé par des corsaires chrétiens aux côtes de l'île tunisienne de Djerba, et offert au Pape Léon X. Celui-ci l'a baptisé sous son propre nom de Léon après l'avoir converti au christianisme avant de le nommer Professeur de chaire des langues sémitiques à l'université de Bologne. C'est à cette époque et avant de disparaître l'on ne sait où, que Hassan al-Ouazzane rédigea son fameux ouvrage de géographie "Description de l'Afrique".

Reniement du berbérisme par Massignon

"C'est une question qui a été en effet pour moi un cas de conscience à la fois religieux et scientifique, pendant les années 1909 à 1913 où le père de Foucauld, par écrit et de vive voix, me pressait de consacrer après lui, ma vie à ce mouvement tournant qui devait éliminer la langue arabe et l'Islam de notre Afrique du Nord, au bénéfice de la langue française et de la chrétienté, en deux temps :

1) exhumation du tuf linguistique et coutumier primitif des Berbères ;

2) assimilation par une langue et une loi (chrétienne ?) supérieures, française et chrétienne. Comme tous les croyants et tous les débutants, j'étais très sympathique à cette thèse ; j'avais cru à l'assimilation franco-chrétienne de la Kabylie par le mouvement tournant du berbérisme, (…) puis j'ai vu que leur désislamisation [des Kabyles] tournerait au laïcisme maçonnique (puis à un nationalisme nord-africain xénophobe…) Marty ne se rendait pas compte de l'ignominie de ce berbérisme, et je mis des années à m'en apercevoir et à m'en dégager".

Le travail de Massignon sur l'Afrique de Léon l'Africain fut réalisé quelques années seulement avant l'instauration au Maroc du protectorat français et, nous ne doutons pas quant à nous, que c'était là le but visé par ce genre d'étude, ouvrage envoyé à plusieurs personnalités scientifiques et politiques et plus exactement scientifico-politiques et, n'en doutons pas non plus, aux responsables de l'armée, des renseignements généraux et des affaires étrangères, tous mécanismes qui se préparaient à l'occupation politique et militaire de l'Empire Chérifien. Galiéni écrit à propos de ce genre d'étude : "Un officier qui a réussi à dresser une carte ethnographique suffisamment exacte du territoire qu'il commande, est bien près d'en avoir obtenu la pacification complète". N'est-ce pas là également et exactement le cas du jeune Massignon âgé encore de pas plus de vingt ans, qui débarque à Fès au début du siècle et dans un climat où les enjeux politiques et économiques sont immenses entre la France, l'Espagne, l'Angleterre et l'Allemagne qui s’entre-déchiraient sur le butin marocain tout mûr pour la curée.

Notre orientaliste emploie toute sa juvénile fougue à agir dans le sens de l'instauration et du renforcement de l'Empire français dans le monde, ou tout au moins dans l'univers islamo-africain et en Orient, mais il agit en savant conscient des réalités de l'Histoire, de ses péripéties et de ses déroulements futurs souvent imprévus.

Il se rend donc à Fès en avril 1904 afin de vérifier "les observations sur le terrain et de les comparer avec le Maroc du XVIème siècle". De Tanger, il regagne la capitale politique et intellectuelle du Royaume sur les traces de son mentor en la matière, Charles de Foucauld. Par l'étude sur "Le Maroc au XVIème siècle", Massignon effectue une véritable percée dans le monde politique et scientifique français. Son œuvre étonnera par sa documentation fouillée et sa rigueur scientifique, travail tellement bien mené que, à son tour, le colonel H. de Castries l'envoie par l'intermédiaire de Lamoricière au grand explorateur du Maroc, l'ermite de Tamanrasset, document adressé également à Lyautey qui rue dans ses brancards pour occuper l'Empire fortuné et en devenir le maître. Le document a été sans aucun doute possible destiné aux services français intéressés si l'on suppose que Massignon ne l'a pas fait personnellement, ce qui est fort douteux. De retour en France, Massignon publie les conclusions de son séjour au Maroc dans une revue militaire alors que le Kaiser Guillaume II débarque à Tanger.

Deux idées s'affrontaient à cette époque:

Alors que Lyautey soutenait l'idée d'une intervention militaire musclée au Maroc, dont il guettait la proie à partir de son poste de Aïn Sefra, Massignon se joignit à l'idée de l'intervention diplomatique aussi efficace et plus intelligente à son avis, se rangeant ainsi du côté de Delcassé et de la Diplomatie française qui préféraient alors le transfert de la Légation de Tanger à Fès où siège le gouvernement du Sultan Moulay Abdelaziz. A ce sujet, bien que sincèrement voué déjà à la cause arabe, Massignon donne son avis ainsi formulé par écrit : "... La mission française va pouvoir établir et fixer (à Fès où siège le gouvernement du Sultan) les conditions.... et les moyens de notre pénétration au Maroc", et l'Organe français de l'Afrique coloniale renchérira en proclamant que "le moment viendra où on devra bien subir de bon gré notre poussée au Maroc".

La presse égyptienne, surtout "Al-Manar" de Rachid Ridha, avait alors remarqué que "les recherches scientifiques en Afrique n'étaient en réalité que des moyens pour atteindre des objectifs politiques et religieux". Beaucoup plus tard (1946), le journal cairote "Dustur" reprend cette thèse par un long article intitulé "Les secrets de la colonisation française au Maroc" où il fustige · cette activité "d'un prêtre espion" (de Foucauld) qui sert la colonisation. "Tant que nous encouragerons - ajoute le journal - l’espionnage de tels prêtres, admettant l'idée que l'ermite Charles de Foucauld a pu devenir un saint au paradis pour avoir servi l’espionnage français, nous manquerons à notre devoir".On sent déjà que Massignon fera de l'Afrique du Nord et de l'Islam l’une de ses premières et plus chères préoccupations aux côtés de sa recherche islamique mais aussi à des fins pédagogiques et par amour pour la langue et la culture arabes et la civilisation islamique, amour dont l'origine remonte à Maspéro, et même plus tôt à Gustave Flaubert, Gérard de Nerval, Guy de Maupassant, qui ont chanté un Orient plein de soleil et de chaleur face à une Europe froide, brumeuse et étriquée. Seulement dans cet Orient (Afrique du Nord comprise), "La France doit avoir, dit Massignon, à remplir une mission noble et généreuse. La France, dit-il, doit rester présente sur tous les fronts où son histoire (coloniale ajouterons-nous) l'a engagée".

Il avouera plus tard qu'il avait rédigé une introduction du travail transmis à Charles de Foucauld "très annexionniste", car extrêmement favorable au point de vue de Lyautey. Le missionnaire du Hoggar, aussi expansionniste que les armées françaises occupant l'Algérie, répond à Massignon : "Combien je désire la réalisation de vos vœux au sujet du Maroc ! Le travail, la patience en amèneront, j'espère, l'accomplissement".

A cette époque (1920) Massignon est convaincu pour un temps des thèses sionistes face à celles mêmes de la France fermement hostile alors à la création d'un Etat juif. Massignon reviendra sur son opinion en reconnaissant plus tard que rien, même l'extermination du peuple juif, ne justifie cette création qui risque fort de se faire au détriment des populations arabes, vision traduite poétiquement par sa fameuse phrase : "La Terre Sainte doit être le jardin d'enfants de l'Humanité".

Ceci n'est en somme qu'un simple rappel des positions de Massignon vis-à-vis d'Israël, positions qui devraient faire l'objet d'une présentation plus développée, ce qui n'est pas ici l'objet de cet article où nous voulons surtout parler de ses rapports à la fois heureux et malheureux avec notre pays, depuis le Maroc de Lyautey jusqu'à la proclamation de l'Indépendance.

Dès la création du Mouvement national marocain, Massignon se rapproche des dirigeants nationalistes, notamment d’un de leurs grands leaders Allal al-Fassi. A ce sujet, et pour mettre les choses au point, Lyautey avait déjà rédigé en 1920 son fameux rapport où il disait à propos du Maroc : "Si nous sommes maladroits, ce peuple (marocain) nous mettra à la porte dans vingt cinq ans ; si nous savons le conduire, il s’émancipera dans soixante ans, mais nous resterons ses amis". Massignon rejoint et appuie la doctrine lyautéenne face au gros des colonialistes qui proclamaient l'utilisation de la seule force contre toute velléité d'émancipation des Marocains et qui finiront par avoir la tête de Lyautey en le chassant du Maroc et de la Résidence générale.

Massignon est resté profondément convaincu de sa seule vérité chrétienne, grâce, paradoxalement, à ses rapports avec l'Islam et les Musulmans dont son devoir l'appelle à les convertir à sa foi suivant en cela le missionnariat de Charles de Foucauld. C'est dans ce cadre que naît et se développe l'affaire du Frère Jean Mohamed Abd el-Jalil, affaire qui nous intéresse ici au premier plan en tant que Marocains musulmans ou plutôt en tant que musulmans tout court.

La famille Ben Abd el-Jalil était une des grandes familles bourgeoises de Fès dont la maison est encore connue par tous les Fassis de l'époque au quartier de Zankat al-Rtall.

Mohamed ira, encore tout enfant, à La Mecque accompagné de son frère Omar qui est resté attaché très viscéralement à son frère, même après la conversion de celui-ci au christianisme. Ils se rencontraient tous deux dans la même foi en l'indépendance du Maroc et luttaient chacun de son côté pour la réalisation de cet objectif.

Rappelons ici les faits de cette conversion:

En 1922, et dans la ligne politique promue par Lyautey, celui-ci nomme quatre jeunes Marocains comme fonctionnaires attachés à la Résidence dont Hadj Mohamed Ben Abd el-Jalil et Mohamed Hassan Ouazzani, devenu par la suite l’un des principaux leaders du Mouvement national, puis qui, après la scission avec le Parti national, devient secrétaire général du Parti démocrate de l'indépendance.

Ces jeunes étudiants sont envoyés en France pour s’initier, selon Lyautey, à la civilisation et à la culture françaises mais non pour leur conversion au christianisme ni même au mode de vie des Français.

Haj Mohamed avait déjà des prédispositions à une conversion au christianisme.

De retour au Maroc, la même année, il est promu secrétaire à la Résidence puis envoyé de nouveau en France, âgé de vingt ans, pour y préparer sa licence es-lettres en langue et littérature arabes.

Séduit par le christianisme, il prend la grave décision de demander le baptême de l’Eglise en 1928, ayant eu comme parrain, Louis Massignon dont les autres jeunes Marocains étudiants en France ont boycotté les cours en signe de protestation.

La nouvelle se propage comme une traînée de poudre au Maroc et particulièrement à Fès qui s’est rendue tout entière aux obsèques d’un musulman apostat dont le cercueil vide a été enterré dans un cénotaphe.

Massignon est tout fier de cette conversion et l’annonce avec gloire à Paul Claudel. Naturellement, la bourgeoisie fassie boude pour un temps l’enseignement français, et veut se protéger contre le prosélytisme religieux. D’ailleurs, Lyautey lui-même a été outré par cette conversion et par l’action des ecclésiastiques de l’Afrique du Nord.

Le successeur de Lyautey, Théodore Steeg partage l’inquiétude de Lyautey. On lira en encadré, vu son importance, le télégramme que celui-ci a adressé sous pli confidentiel au ministère des Affaires étrangères où Massignon qui ne portait pas Steeg dans son cœur est cité comme ayant eu une influence déterminante quant à cette conversion.

En ce qui concerne la politique berbériste du protectorat français, nous nous contenterons de faire parler Louis Massignon lui-même qui confiera en 1951, à l’abbé franciscain de Tioumliline au Moyen Atlas ses préoccupations et ses regrets, c’est-à-dire bien après la conversion de Mohamed ben Abd-el-Jalil. Mais ce n’est, en fait, que la crainte de voir les Berbères se tourner vers le laïcisme et le nationalisme qui le tourmentait, non la conversion en elle-même.

Déjà, au début des années 20, il proclamait l’utilité des écoles franco-berbères : "Maintenir, écrit-il discrètement mais aussi fermement que possible, les différences religieuses et sociales, le Bled Makhzen musulman et arabisé et la montagne berbère religieuse, mais païenne et ignorant l’arabe". Notre orientaliste recommande franchement pour l’Algérie "une politique berbère comme au Maroc". Les fâcheuses conséquences du Dahir berbère apparurent vite si clairement à Massignon qui s’en repentit sans pour cela regagner la sympathie des Musulmans qui continuent à le taxer d’hypocrite pendant toute la 3ème décade du siècle.

Cependant, ses positions deviennent de plus en plus pro-musulmanes et pro-arabes à mesure que les années s’écoulent et qu’il commence à se préoccuper durant la dernière grande guerre du cas Hallaj qui le poursuivra jusqu’à la tombe. La clairvoyance de Massignon après cette guerre ne fait qu’augmenter en reconnaissant la justesse des revendications marocaines à l’indépendance, tout en préservant l’amitié de la France, ce qui d’ailleurs rejoignait son optique et sa nouvelle vision des choses. L’action revendicatrice du Maroc sous la direction de S.M. Mohammed V fut combattue sans pitié par les résidents généraux Juin et Guillaume, appuyés sur les caïds féodaux et inféodés au pacha Glaoui, mais en réalité à la Résidence générale dont ils étaient les serviteurs serviles.

Cette partie de l’Histoire du Maroc mérite tout un long développement. Il nous faut tout de même signaler ici la position de Massignon qui rendait visite au Caire à Allal Al-Fassi où celui-ci s’était exilé. Il écrit alors qu’il est temps de "remplacer le sarcastisme colonial par une prise de conscience solennelle de notre vocation de grande puissance amie de la culture musulmane". Sa position pro-nationaliste s’est renforcée par l’action soutenue de plusieurs personnalités françaises dont Robert Barrat, François Mauriac, Paul Bourlet et Ch. André Julien et par une grande partie de l’élite intellectuelle française.

On n’a pas besoin de répéter quel fut le sort de S.M. Mohammed V et de sa famille après la cabale colonialiste. Le Roi du Maroc est exilé à Madagascar où Massignon ne manque pas de lui rendre visite pour s’entretenir amicalement avec lui à la veille du retour du Roi légitime.

L’action militante de Massignon s’est poursuivie jusqu’à l’indépendance du Maroc et au-delà. Sur ce point, on ne peut que louer son action hardie que même Ch. André Julien trouvait parfois trop engageante.

Nous n’avons particulièrement parlé ici de Massignon que positionné par rapport au Maroc. En fait, Massignon agissait sur de nombreux fronts, ceux de la science pure, de l’unité des religions monothéistes abrahamiques, et tant d’autres domaines si divers et si nombreux qu’on penserait que cet homme prodigieux a vécu mille ans de labeur sur terre…

- Christian Destréneaux et Jean Moncelon : Massignon - (biographie) - Plon.

- Massignon : Textes, recueils, classés et présentés par Y. Moubarac - 3 tomes - Presses universitaires de France.

- Massignon : La passion de Hallaj - 4 tomes - NRF - Gallimard.

Encyclopédie de l'Islam : III V. Hallaj.

Mustapha El Kasri

Texte du télégramme adressé le 4 juin 1928
au ministère français des Affaires étrangères par Steeg

"Mohamed Ben Abd el-Jalil, étudiant marocain d'origine fassie, envoyé à Paris avec une subvention du protectorat pour y suivre des cours, notamment à l'Ecole nationale des langues orientales, vient de se convertir au catholicisme. Sa conversion a revêtu un éclat tout particulier : il fut baptisé par l'archevêque de Paris en personne, puis à l'occasion de sa première communion il aurait reçu du Pape lui-même un missel et un chapelet.

"L'acte, si grave pour un Marocain, que vient d'accomplir ce jeune homme, paraît bien être le résultat d'une longue évolution morale et intellectuelle, mais cette évolution n'a pas été, semble-t-il, purement spontanée. Depuis deux ans, ce jeune homme a été spécialement entouré et dirigé dans les milieux catholiques : Ben Abd el-Jalil était en pension à Rabat, il y a deux ans, à l'Institution franciscaine "de Foucauld" pendant qu'il suivait les cours de l'Institut des hautes études marocaines. C'est par les soins de cette Institution qu'il habita ensuite à Paris un hôtel de la rue Sarrette qui relève des Franciscains. De là, il serait allé vivre à Viroflay dans la famille du directeur de l'Institution de Foucauld. Mais l'influence d'un de ses professeurs parisiens, M. Massignon, paraît surtout avoir été déterminante, si l'on en croit les camarades de ce jeune homme: la douzaine de jeunes Marocains qui font des études à Paris a décidé de s'abstenir de suivre les cours de M. Massignon en signe de protestation.

"Ce fait est connu au Maroc où il a provoqué, dans tous les milieux indigènes, surtout à Fès, une émotion d'autant plus vive que le sujet converti est plus brillant et que ses succès universitaires énorgueillissaient la jeune génération élevée dans nos écoles. La famille est très affectée et se croit déshonorée. Elle est entretenue dans cette idée par l'indignation des vieux savants de Fès qui, voyant la jeunesse déserter Karaouyine et se presser dans nos écoles et nos collèges, sont trop heureux d'exploiter l'événement pour miner la confiance qui venait à nous et ramener les étudiants à la culture traditionnelle. Aussi la consternation règne-t-elle dans le cercle des jeunes gens avides de se moderniser : ils sentent leurs aspirations menacées dans l'esprit même de leurs familles (…)

"[L'événement] restera peut-être sans portée sociale et politique profonde. Mais nous le devons uniquement à la volonté, chez les Marocains, de nier le fait qui les choque. Le jour où de nouvelles conversions les obligeraient de se rendre à l'évidence, la situation serait tout autre. La propagande religieuse qui s'est exercée ne saurait se prolonger sans dangers réels et graves pour nos rapports avec les peuples d'Islam. Avec de telles maladresses nous détournerions les jeunes musulmans de nos écoles ou universités. Déjà, à Fès, plusieurs notables qui devaient envoyer leurs fils en France renoncent à leurs projets. Mais ils ne renonceront pas à leur désir de les instruire et nous risquons de voir s'évader les jeunes Marocains vers Le Caire, où ils subiront les plus dangereuses influences.

"En outre un événement de cet ordre ranime les méfiances religieuses qui s'étaient assoupies. En se multipliant il fournirait aux zélateurs de la loi musulmane un argument facile pour réveiller le fanatisme agressif de nos indigènes. Notre intérêt, et je dirais même notre honneur, sont en jeu : la France a, de tout temps, promis à ce pays le respect de ses traditions et de sa religion. Je n'ai pas manqué une occasion de renouveler solennellement ces promesses. Le jour où nous paraîtrons les violer c'est toute notre action au Maroc qui peut en être ébranlée. Il convient donc d'envisager les moyens de parer à toute suspicion de prosélytisme, ici comme à Paris".