Le Maroc et l'Afrique
Le Maroc est le seul pays du Maghreb a avoir eu des relations
multiséculaires avec l'Afrique noire en raison des routes caravanières qui
partaient du Maroc pour rejoindre l'Afrique noire. Ce contact avec les pays du
Soudan et de la Guinée, nom donné par les Berbères au pays des Noirs (1),
s'est poursuivi jusqu'à l'époque contemporaine.
Ces contacts ont été non
seulement économiques (or du Bambouk, du Mali, du Bouré) mais aussi
intellectuels et artistiques. En effet, c'est par ces routes caravanières de
l'ouest africain que l'islam a pénétré dans les régions sahéliennes d'Afrique
noire, notamment à travers les zaouias marocaines (influence tidjane dont
l'origine remonte à Si Ahmed Tidjani qui a créé un ordre à Fez en 1765) (2).
La
Maroc a donc de tous temps été tourné vers l'Afrique noire et le Sahara dans ces
confins de l'ouest africain, loin de séparer les hommes les rapprochent.
Berbères et Noirs possèdent les mêmes caractéristiques civilisationnelles : «
placer la collectivité au-dessus de l'individu et offrir un champ propice au
développement de l'idéal religieux musulman ». (3)
Depuis
son indépendance, la politique marocaine est basée sur la recherche de sa
grandeur passée : retrouver les frontières d'un grand Maroc. Pays africain, le
Maroc a du couler sa politique dans le moule de l'O.U.A., non sans difficultés,
en raison des principes de cette organisation qui fait du maintien des
frontières héritées de la colonisation le credo de toute politique étrangère.
La question qui se pose est de savoir comment le Maroc a adapté sa politique
africaine afin de conserver ses prétentions sur les territoires qui forment le
grand Maroc. Après avoir montré les fondements de ce grand Maroc et l'importance
de cette question des frontières dans la vie politique du pays, une étude des
diverses interventions sur le continent africain montrera les limites de la
politique marocaine. Enfin, la question du Sahara occidental, l'Alsace-Lorraine
du Maroc, constitue le pivot de la politique continentale du royaume chérifien.
I.- Les fondements historiques d'un « Grand Maroc
»
Pendant tout le Moyen-Age et l'époque moderne, le Maroc a été soumis a une
double pression :
- celle des rois chrétiens de la péninsule ibérique qui effectuent la
Reconquista et qui chassent peu à peu les Maures d'Espagne. Notons que le
terme de Maure employé pour désigner les conquérants musulmans de la péninsule
ibérique est significatif et prend bien en compte à la fois le relais pris par
les Berbères lors que l'expansion de l'Islam ainsi que les différentes
évolutions qui ont accompagné la transformation politique des émirats
d'Espagne.
- celle des différentes tribus du « grand sud marocain » qui a
continuellement contribué au renouveau de l'expansionnisme berbère. Quatre
grandes périodes, qui se traduisent à chaque fois par une conquête, une apogée
relativement brève et une décadence due à une succession de conflits entre les
divers prétendants pour la conquête du pouvoir, peuvent être considérées :
- les Almoravides tirent leur nom de al Morabethin, ceux du Ribat ;
il s'agit de tribus originaires des zones sahariennes du sud du Maroc actuel
et du Nord de la Mauritanie. En 1059, ils occupent tout le Maroc et leur
chef, Ibn Tachfin fonde Marrakech. Il soumet la côte méditerranéenne
d'Afrique jusqu'à Alger. Son fils Ali est à la tête d'un empire qui s'étend
du Sénégal à l'Ebre (Espagne) mais dont l'unité est fragile. Il doit faire
face à la révolte d'Ibn Toumet.
- les Almohades (de Mouhaidine : ceux qui prêchent l'unité de Dieu)
se sont opposés aux Almoravides. Leur chef Ibn Toumet, puis son fils Abd er
Nouami s'emparent de Marrakech (1147). Yacoub el Mansour (1184-1199) porte
l'empire almohade à son apogée que se soit sur le plan territorial (jusqu'à
Constantine, l'Ebre et le Sénégal) ou sur le plan culturel (présence
d'Avéroes à la cour). Mais à sa mort, l'empire se disloque.
- les Saadiens (tribu arabe des Beni Saad installée dans le Sud
marocain depuis le XIIème siècle) menacent au XVème
siècle l'autorité des émirs de Marrakech. Abd el Malik (1576-1578) organise
le Maroc, se dote d'une armée puissante et entreprend de reprendre les
comptoirs aux Européens (Portugais et Espagnols). Il brise l'invasion
portugaise à la bataille des trois rois (1578). Son frère Abd el Mansour
(1578-1603) porte à son apogée la dynastie saadienne et envoie, sous la
direction de Djouder, une expédition conquérir l'empire songhraï de Gao. Les
conquérants marocains seront rapidement abandonnés par le pouvoir central à
la suite des troubles qui caractérisent la succession d'Al Mansour.
- les Alaouites. Dans le Sud, les Chorfa alaouites (descendants
d'Ali, gendre de Mahomet), installés dans l'oasis du Tafilalet depuis le
XIIIème siècle, ont pour chef Mahamed ech Cherif (1631). Son
successeur étend sa puissance jusqu'à Laghouat et Tlemcen, mais les Turcs le
contraignent à se retirer au delà de la Tafna. En 1666, Moulay Rachid est
maître du Rif et s'empare de Fez ; il se proclame sultan. Il entreprend
alors la conquête de tout le Maroc, soumet les marabouts du Sous. Son fils,
Moulay Ismail (1672-1727), fait du Maroc la principale puissance du Maghreb
et de Meknes, sa capitale, un Versailles marocain. Ses descendants
assureront le gouvernement du pays jusqu'à Moulay Abd er-Rhamane (1822-1859)
qui s'oppose à l'installation des Français en Algérie. Il est contraint de
signer, avec le gouvernement français, la convention de Tanger (10 septembre
1844) par laquelle il s'engage à ne fournir aucune assistance aux ennemis de
la France. La délimitation entre l'Algérie et le Maroc donne lieu à un
traité (18 mars 1845) où la frontière est précisée entre la mer et le col de
Teniet el-Fasi. En ce qui concerne le Sud, « dans le Sahara, était-il
ajouté, il n'y a pas de limite territoriale à établir entre les deux pays
puisque la terre ne se laboure pas et qu'elle sert seulement de pacage aux
Arabes... » (4).
Le roi Hassan II est le descendant de Moulay Abd er-Rhamane.
Cette rapide histoire du Maroc précolonial montre que les différents
souverains marocains sont originaires des confins sahariens et qu'ils ont, à
chaque fois, conquis le Nord. Le berceau des dynasties marocaines se trouve au
Sud, au-delà du « Maroc utile ». Les souverains sont les descendants de tribus
nomades ou bédouines. Ce ne sont pas des Arabes, mais des Berbères dont
l'ensemble formé par la zone se situant entre l'Atlas et le fleuve Sénégal
constitue les terrains de parcours habituels.
II.-L'importance de la question des frontières dans la
vie politique.
Lorsque le Maroc accède à l'indépendance, en 1956, il est le premier et seul
pays africain à former une nation. En effet, le Maroc est un des rares pays à
avoir été politiquement organisé et à avoir possédé des structures étatiques
proches de celles en vigueur dans le monde « civilisé ». Lyautey déclarait : «
Au Maroc, nous nous sommes trouvés en face d'un empire historique et
indépendant, jaloux à l'extrême de son indépendance, rebelle à toutes servitudes
qui, jusqu'à ces dernières années, faisait figure d'Etat constitué, avec sa
hiérarchie de fonctionnaires, ses représentations à l'étranger » (5).
Il
s'en suit que dans toutes ses revendications, le Maroc fera référence à la
notion de souveraineté attestée par des actes diplomatiques mais qui lui est
refusée par la France et le tribunal international de La Haye. On se trouve dans
ce cas devant un problème interculturel. Le duc d'Almovar reconnaît d'ailleurs
ce problème implicitement devant les Cortes espagnols en 1903 : « Qu'est ce
qu'en réalité l'empire du Maroc ? Il ne constitue pas une entité internationale
telle que nous considérons les Etats souverains, mais c'est un territoire
immense peuplé de tribus dont le seul lien est la religion. Ces tribus n'ont pas
le sens de la soumission à caractère politique au Sultan. C'est pour cela qu'il
n'y a pas un géographe capable aujourd'hui d'établir ses limites » (6).
Depuis
le congrès de Vienne, (1815), les relations internationales concernent des
Etats, c'est-à-dire des territoires délimités par des frontières à l'intérieur
desquelles vit une population organisée politiquement sous forme d'Etat. Cette
conception est encore actuellement en vigueur et c'est sur ces bases que
fonctionne l'ONU.
Or en terre d'islam, la souveraineté répond à d'autres
critères. Le territoire ou Dar el islam est lié à l'Umma, c'est-à-dire à la
communauté des croyants dont le seul lien est la religion musulmane. Le
territoire est donc fondé sur un jus religiosis (par opposition au jus loci
occidental). Dans ces conditions, le territoire ne saurait être lié à l'Etat qui
est une forme d'organisation politique occidentale. Son équivalent, en terre
d'islam, est l'organisation religieuse basée sur l'islam et qui mêle pouvoir
spirituel et temporel. Il en résulte que la notion de territoire occidentale est
statique, c'est-à-dire déterminée par des limites le circonscrivant, le
territoire musulman est par nature dynamique car il se développe autour de la
communauté des croyants et fluctue donc avec son extension ou sa récession. Si
l'islam a réussi à regrouper la communauté musulmane au sein de l'Umma, jamais
il n'a réussi à imposer un système politique unique.
Si la notion de
territoire diffère selon les conceptions musulmanes et occidentales, il en est
de même pour la question de souveraineté. L'institution de l'autorité publique
est d'essence coranique : « Ceux qui te prêtent serment d'allégeance ne font
que prêter serment à Dieu. La main de Dieu est posée sur leurs mains. Quiconque
est parjure est parjure à son propre détriment. Dieu apportera bientôt une
récompense sans limites à quiconque est fidèle à l'engagement pris envers lui
» (7).
Le sultan est un chef temporel et religieux. La souveraineté du sultan ne
découle pas de sa personne mais du corps social que constitue la communauté des
croyants ; celle-ci a investit un chef au moyen d'un acte d'allégeance
(Bay'a). L'investiture du sultan repose donc sur un contrat : la
communauté choisit un chef qui s'engage à la diriger ; en contre partie les
membres de la communauté doivent obéissance au sultan qu'ils ont proclamé selon
la loi du Prophèe. C'est ce serment d'allégeance qui en fait des sujets du
sultan. Le jus fidei est donc le fondement de la souveraineté qui s'étend
aussi loin que les membres de la communauté lui proclament allégeance. La
souveraineté est donc fluctuante et épouse les contours du territoire.
La
position marocaine ne peut se comprendre que si l'on a présent à l'esprit son
argumentation fondée sur les modes de vie musulmans. Pendant toute la période du
protectorat (français et espagnol) le Maroc n'a pu faire valoir ses vues. Mais
dès après la seconde guerre mondiale, de nombreux auteurs et penseurs marocains
vont expliciter cette thèse.
Dès 1948, Allal el Fassi expose, à partir du
Caire, sa thèse concernant un grand Maroc. En août 1956, au lendemain de
l'indépendance, son parti, l'Istiqlal adhère a sa vision et adopte une motion
demandant « l'élimination des menaces qui pèsent encore sur la souveraineté
nationale et l'intégrité territoriale par la fixation du tracé des frontières
marocaines conformément à la réalité géographique et historique qui traduisent
les aspirations des habitants depuis Tanger jusqu'à Chinguetti » (8).
Les
dirigeants marocains n'auront de cesse de réclamer la libération et le retour
des territoires suivants :
- une partie du Sahara algérien ;
- les présides espagnols de Ceuta, Mellila et les îles Jaafarines
- l'enclave espagnole d'Ifni
- le Sahara espagnol (Rio de Oro)
- et le territoire mauritanien jusqu'au fleuve Sénégal.
Ces
revendications se trouvent au centre de la politique marocaine vis-à-vis de
l'Afrique noire ; il va s'agir de recueillir l'adhésion à ses vues de certains
Etats africains dès qu'ils accéderont à l'indépendance. La politique marocaine
s'infléchira en fonction de cette donnée et les soutiens apportés à certains
régimes sont la conséquence de cette politique du grand Maroc à travers les
trois grandes questions que représentent :
- la frontière de la Mauritanie ;
- la frontière algéro-marocaine ;
- la question du Sahara occidental.
III.- La frontière avec la Mauritanie.
La première revendication marocaine concerne la Mauritanie ; elle a lieu peu
après l'indépendance, notamment au moment où s'instaure la Communauté française.
Cette question Mauritanienne va avoir trois conséquences :
- un différend entre la France et le Maroc au sujet de la Mauritanie;
- l'intervention marocaine dans la sécession katangaise
- la formation d'un groupe de pays luttant contre la colonisation, le groupe
de Casablanca.
Le déroulement du différend franco-marocain au sujet de la
Mauritanie.
Dès le 17 août 1956, le président du Conseil de la couronne annonçait que le
Maroc s'en tiendrait à ses frontières historiques. Le 27 juillet, Mohamed V,
recevant une délégation mauritanienne déclarait : « Chenguit a toujours été
pour le Maroc la citadelle d'une culture arabe qui a doté celui-ci pendant des
périodes continues de professeurs et de grands hommes de lettres qui avaient
laissé des traces visibles dans le courant de la vie scientifique de ce pays
». A la suite de quoi, le sultan désigne deux délégués ordinaires du Sahara
à l'Assemblée nationale et crée, le 10 novembre 1957, une direction des affaires
sahariennes et frontalières auprès du ministère de l'Intérieur qu'il confie à El
Fassi.
Le 25 février 1958, le sultan Mohamed V prononce un discours remarqué
à M'hamed-el-Ghislane, « aux portes du S ahara ». « Et ce qui fait notre joie
c'est d'être reçu au village de M'Hamed, qui est la porte du sahara marocain,
par les fils de ceux qui ont reçu notre aïeul dans un autre village, des
Regueibat, des Tekna, des Ouled Delim et d'autres tribus de Chenguit, et de les
entendre accompagnés d leurs hommes de loi et de lettres, nus réaffirmer - comme
leurs pères l'ont fait à notre aïeul leur attachement au trône alaouite et leur
appartenance au Maroc par des liens étroits t qui ne peuvent être tranchés.
(...) Nous réaffirmons à notre tour que nous continuerons à œuvre en tout ce qui
est notre pouvoir pour recouvrer notre Sahara et tout ce qui, par le témoignage
de l'histoire, et par la volonté des habitants, revient de droit à notre Royaume
» (9).
En mars 1958, le sultan crée une commission d'études consultatives sur les
questions sahariennes présidée par Ben Barka avec El Fassi et Maa el Aïnin, le
cheik de Smara - Rio de Oro et Saguiet el Hamra - comme membres.
Pendant ce
temps, l'Armée de libération nationale du Maroc prend le contrôle des tribus de
la Seguiet-el-Hamra et du Rio de Oro et installe partout un embryon
d'administration. Cette armée est à pied d'œuvre pour une action en direction de
la Mauritanie et comprend près de trois mille hommes. Les gouvernements français
et espagnols montent alors une opération commune connue en France sou le code «
opération Ecouvillon ». En quinze jours, l'Armée de libération doit se
replier au-delà du parallèle 27°40. Le Maroc ne réussira pas à libérer le
territoire mauritanien. Il ne lui reste plus que la voie diplomatique.
En
1959, le Maroc décide donc de saisir l'ONU de la question mauritanienne, mais
Mokhtar Ould Daddah, le chef du gouvernement mauritanien demande à la Ligue
arabe de ne pas soutenir les revendications marocaines, d'autant que
l'indépendance des colonies françaises approche. La Guinée a déjà obtenu son
indépendance depuis le 3 octobre 1958 ; les pays formant la Communauté française
prennent peu à peu quelques distances avec Paris. L'indépendance de la
Mauritanie, le 28 novembre 1960 sonne provisoirement le glas des prétentions
marocaines sur une partie du Sahara.
Il ne reste plus au gouvernement du
sultan que de trouver des appuis auprès des chefs d'Etats qui accèdent à
l'indépendance en cette année 1960. C'est dans ce cadre que le Maroc va
intervenir dans la sécession katangaise.
La philosophie de l'intervention congolaise
Lorsque le Congo belge accède à l'indépendance, le 30 juin 1960, des troubles
éclatent très rapidement dans différents points du territoire, notamment au
Katanga (actuelle province du Shaba). Moïse Tshombé, soutenu par les industriels
belges, veut faire sécession et reproche à Lumumba, jeune premier ministre de la
République du Congo, son orientation marxiste. Le combat de Lumumba passera très
vite comme une volonté de faire échec aux menées néo-coloniales de la Belgique
et Moïse Tshombé sera dénoncé comme un « mercenaire » à la solde des intérêts
coloniaux.
Le 13 juillet 1060, Patrice Lumumba lance un appel pour une
assistance militaire de l'ONU, occasion que le Maroc va exploiter. Trois jours
plus tard,le Maroc annonce sa décision d'envoyer des troupes au Congo sous
l'égide de l'ONU, soit 3.200 soldats pour aider Lumumba à surmonter la crise
katangaise.
Le Maroc recherche par cette action une double effet :
- la démonstration que le Maroc est un pays à la pointe de la lutte
anti-coloniale
- le dossier mauritanien apparaît dans ce contexte comme l'expression, dans
une autre zone et à l'instar du Katanga, de ces manoeuvres néo-coloniales
Le Maroc s'imbrique donc dans l'intervention onusienne pour initier sa
stratégie de pays anti-colonialiste en attendant de porter la bannière des pays
progressistes ou se présentant comme tels.
L'instrumentalité diplomatique du groupe de Casablanca.
Le Maroc sait que la bataille pour le Grand Maghreb sera dorénavant une
bataille essentiellement diplomatique menée au sein d'organisations
internationales. La prise en compte et l'adaptation à cette nouvelle donne
contraint le Maroc à s'engager dans la recherche de soutiens politiques dans
diverses aires géopolitiques dont la principale est l'Afrique noire. Or la
majorité des dirigeants africains des Etats nouvellement indépendants sont des
modérés qui se regroupent sur la base de leurs convergences idéologiques et
politiques. Certains dirigeants sont convaincus de la nécessité de continuer
avec la France une coopération étroite.
La revendication marocaine qui
contestait la base territoriale de la Mauritanie représentait un danger pour les
pays nouvellement indépendants. Si les bases territoriales n'étaient pas
garanties, alors aucun Etat ne pouvait envisager un avenir serein. Ces pays se
regroupent donc à Brazzaville (pays francophones), puis à Monrovia (pays
francophones, anglophones et indépendants).
Néanmoins le Maroc va trouver un
écho favorable auprès de certains pays africains. Le Maroc explique que le
conflit qu'il oppose à la France au sujet de la Mauritanie est un conflit
colonial et le combat qui s'engage est un acte anti-colonialiste et
anti-néocolonialiste. L'indépendance de la Mauritanie est présentée comme un
acte néocolonial visant à amputer le territoire marocain. Cinq pays vont
présenter la sensibilité souhaitée par Rabat à son discours idéologique :
- le Mali qui a la suite de l'échec du la Fédération du Mali a pris ses
distances avec Paris ;
- la Guinée qui a voté « non » au référendum et n'avait d'autre choix que de
contrer la politique africaine de la France.
- le Ghana où l'idéologie panafricaine et marxisante de N'Krumah le situait
contre le projet africain de la France. La proposition marocaine pouvait
enclencher une dynamique unitaire favorable à ses projets
- l'Egypte, membre de la Ligue arabe et favorable depuis le congrès de
Chtaura (Liban) du 20 août 1960 aux thèses marocaines.
- le Gouvernement provisoire de la République algérienne qui lutte pour
l'indépendance contre la France
Tous ces pays se rejoignent, pour
constituer la base d'un front idéologiquement opposé aux thèses françaises, à
Casablanca (4 au 7 janvier 1961). La diplomatie prend la tête d'un regroupement
de pays progressistes pour faire aboutir ses propres objectifs nationaux. En
effet, les pays présents adoptent une motion soutenant les prétentions du Maroc
et toute action menée en Mauritanie pour y retrouver ses droits légitimes. Mais
très rapidement ces pays reconnaîtront l'indépendance de la Mauritanie
conduisant à l'effondrement du dispositif diplomatique marocain..
Cette
question mauritanienne a eu des conséquences particulièrement importantes dans
la politique intérieure du pays. En effet, lors de la constitution des forces
royales marocaines, le gouvernement va inclure les tirailleurs ayant servi la
France au détriment des soldats de l'Armée de Libération qui ont combattu pour
la constitution du Grand Maroc. Il s'en suit un grand ressentiment de la part de
ces combattants dont la plus grande partie sont originaires du sud marocain et
des territoires sahariens.
De son côté, la France, qui n'a pas donné
satisfaction au Maroc sur la question mauritanienne, veut faire un geste et
propose d'étudier une rectification de la frontière du côté algérien.
IV.- L'opposition avec Alger
Cette question qui oppose l'Algérie et le Maroc concerne le tracé frontalier
dans la région de Figuig. L'absence de convention fixant la frontière au sud du
col de Teniet el-Fasi et le rattachement de toute la zone sud à l'Algérie à
partir de 1934 est à l'origine de la revendication marocaine qui concerne «
toute la région située au nord de Tindouf et de Tabelbala, c'est-à-dire une
zone située depuis le 30° Nord de Guir, jusqu'au territire mauritanien ».
(10)
Il s'agit en fait d'une bande de terres le long du Drâa. Les sultans avaient
protesté plusieurs fois des grignotages effectués par l'administration
française.
Le sultan du Maroc refuse de discuter de cette question avec la
France pour deux raisons :
- la France avait déclaré considérer favorablement la revendication
marocaine si le gouvernement de Rabat n'apportait plus son aide aux bases de
l'Armée de Libération Nationale d'Algérie. L'ALN combattant pour la libération
de son pays, le Maroc, pays progressiste et menant une politique
anticoloniale, ne pouvait cesser de lui apporter une aide sans renier ses
principes ;
- le gouvernement marocain qui soutenait la lutte du GPRA ne voulait pas que
la France ampute le territoire algérien au prix d'une trahison
Le 6
juillet 1961, un protocole d'accord entre le gouvernement du Maroc et le
Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) marque clairement les
positions en présence : Rabat soutient le GPRA dans ses négociations avec la
France sur la base du respect et de l'intégrité du territoire algérien ; le GPRA
reconnaît le problème posé par la délimitation imposée arbitrairement par la
France entre les deux pays et qui trouvera ultérieurement sa solution dans des
négociations entre les deux gouvernement. Ce protocole précise dans son dernier
paragraphe : « De ce fait, le Gouvernement provisoire de la république
algérienne réaffirme que les accords qui pourront intervenir à la suite des
négociations franco-algériennes ne sauraient être opposables au Maroc quant aux
délimitations territoriales algéro-marocaines ». (11).
Cela signifie que les dispositions qui seront prises entre la France et le GPRA,
notamment dans les questions de délimitations frontalières ne pourront servir de
base à un refus algérien quant aux revendications marocaines. Les deux
gouvernements décident d'ailleurs la création d »'une commission
algéro-marocaine pour procéder à l'étude et à la solution de ce problème dans un
esprit de fraternité et d'unité maghrébine.
Mais le gouvernement de
l'Algérie indépendante n'est pas disposée à reconnaître l'esprit de cet accord.
En effet, en mars 1963, lors de sa visite officielle à Alger, le sultan Hassan
II reçoit du président algérien Ahmed Ben Bella l'assurance que la question des
frontières sera étudiée rapidement. Mais à son retour de nombreux marocains sont
expulsés d'Algérie. La tension monte très rapidement et des affrontements ont
lieu le ç octobre dans la région de Tindouf. Une guerre larvée commence.
Parallèlement, le Maroc joue une partie difficile dans le domaine
diplomatique à Addis-Abeba. En effet, les pays africains, représentant les
groupes de Casablanca (progressistes) et de Monrovia (modérés) se réunissent
sous la houlette du Négus Hailé Séilassié dans la capitale éthiopienne. Ils
adoptent une Charte créant l'organisation de l'Unité africaine. Le président
mauritanien Mokhtar Ould Daddah étant présent, le souverain du Maroc ne
participe pas à la conférence des chefs d'Etat et ne signe pas la Charte. En
effet, celle-ci dans son article 3, paragraphe 3 prévoit : « le respect de la
souveraineté et de l'intégrité territoriale de chaque Etat et son droit
inaliénable à une existence indépendante » ce qui se traduit par le principe de
l'uti possidetis juris c'est-à-dire le respect des frontières héritées de la
décolonisation.
Le Maroc émet une réserve à cet article lorsqu'il adhère à la
Charte en septembre 1963 : « Le gouvernement de Sa Majesté n'entend renoncer
d'aucune façon à ses droits légitimes dans la réalisation pacifique de
l'intégrité territoriale du royaume dans ses frontières authentiques ». Cela
signifie que le Maroc, en souscrivant à la Charte, n'entend aucunement renoncer
à la poursuite de la réalisation de son intégrité territoriale.
Ne
reconnaissant pas la Mauritanie, le Maroc ne pouvait soumettre le contentieux
frontalier à l'OUA ; il n'en est pas de même pour l'Algérie dont le Maroc
reconnaît l'existence. Le différend algéro-marocain est donc transmis à l'OUA à
l'issue de la conférence de Bamako (octobre 1963), tenue sous les auspices de
Modibo Keita. Un cessez-le-feu est néanmoins signé entre les protagonistes. Mais
la conférence des ministres des Affaires étrangères de l'OUA se réunissant du 15
au 18 novembre se déclarait incompétente pour juger sur le fond et la forme en
la matière. Le Conseil décidait de créer une commission « ad hoc » de règlement
fonctionnant sur le principe de décisions unanimes.
Lors de sa réunion à
Tanger (janvier 1967) elle recueillait l'assurance d'Hassan II de parvenir à une
solution négociée. Le 15 janvier 1969, le traité de fraternité, de bon voisinage
et de coopération d'Ifrane traçait le cadre juridique du règlement définitif :
respect du statu quo territorial en application des principes posés par la
Charte de l'OUA, principes réaffirmés lors du communiqué commun de Tlemcen (27
mai 1970) ; il s'agit de la création d'une commission mixte pour procéder au
bornage de la ligne frontalière entre les deux Etats.
Enfin, le président
Boumedienne et le roi du Maroc signent, à l'occasion de la IXème conférence des
chefs d'Etat de l'OUA à Rabat - 12 au 15 juin 1972 - l'accord frontalier tant
attendu. Tindouf restera en territoire algérien. L'accord signé par le roi n'a
jamais été ratifié par le Parlement marocain
. Parallèlement a lieu la
normalisation des relations maroco-mauritaniennes : reconnaissance de la
République Islamique de Mauritanie et établissement de relations diplomatiques.
En décembre 1969, les deux Etats concluent à Casablanca un traité de solidarité,
de coopération et de bon voisinage sans se référer à la question de
l'intangibilité des frontières (cf. Ifrane) ; les relations diplomatiques sont
officiellement établies le 6 janvier 1970.
Algérie, Maroc et Mauritanie ont
réglé leur contentieux ; ils peuvent participer à la décolonisation du Sahara
occidental d'autant plus que depuis la résolution 2229 de l'Assemblée générale
de l'ONU en date du 20 décembre 1966, les trois pays sont associés à la
préparation du référendum d'autodétermination qui doit être organisé par
l'Espagne
V.- La question du Sahara occidental ou l'Alsace-Lorraine
du Maroc.
L'Espagne, mise en demeure par le Comité de décolonisation de l'ONU,
d'accorder l'indépendance au Sahara espagnol envisage, au début des années
soixante-dix, son émancipation par le biais d'un référendum conformément aux
prescriptions de l'ONU et de la Cour internationale de justice. En effet,
celle-ci, saisie par le Maroc, estimait qu'un « lien juridique d'allégeance
entre le sultan et certaines - mais certaines seulement - des tribus nomades de
ce territoire » mais qu'on ne trouvait aucune trace de souveraineté au
moment de la colonisation espagnole, que ce soit vis-à-vis du Maroc ou de la
Mauritanie (12).
Le Maroc s'oppose avec énergie à cette marche vers l'indépendance du Sahara.
Le Maroc va donc entreprendre une colonisation pacifique de cette terre en
dirigeant une « marche verte » (février 1975). Le contexte de la fin de pouvoir
du général Franco va précipiter les événements. Le 14 novembres 1975, l'Espagne
signait avec le Maroc et la Mauritanie un accord tripartite par lequel elle
déclarait abandonner le Sahara occidental aux deux pays et s'en retirer
officiellement en février 1976.
Après un bref semblant de caution algérienne
à l'accord de Madrid, on assiste à un volte à face du gouvernement Boumedienne.
Le dossier saharien va prendre une dimension régionale et interafricaine car
l'Algérie apparaît décidée à faire échec aux stipulations de l'accord de Madrid
qui avait bousculé un fragile équilibre maghrébin. Quels sont les enjeux du
Sahara occidental ?
- sur le plan politique, il s'agit du leadership du Maghreb. En effet, si le
Maroc se rend maître du Sahara occidental, le roi Hassan II en sort
notablement grandi et consolide son trône. En cas d'échec, ... Quant à
l'Algérie, elle obtiendrait de ce fait un débouché sur l'Atlantique et
poursuit sa politique de grignotage des positions marocaines. Quant à la
Mauritanie, elle met à l'abri ses mines de fer de Zouérate et agrandit son
territoire.
- sur le plan économique il s'agit du contrôle des gisements de phosphates
de Bou Cra. Avec le Sahara occidental, le Maroc détiendrait le monopole des
phosphates ; d'autre part, les eaux littorales sont parmi les plus
poissonneuses du monde et constituent des zone de pêche privilégiée pour le
Japon et l'URSS. Il en résulte des droits de pêche particulièrement important.
Pour contrer le Maroc, le gouvernement algérien soutient le mouvement
Polisario (Front populaire pour la libération de la Saguiet el-Hamra et le Rio
de Oro). En effet, séduits par le socialisme algérien, les anciens de l'Armée de
libération marocaine qui avaient combattu pour l'indépendance de cette région
entre 1953 et 1959, se regroupent dans ce Polisario. Ils sont opposés au régime
marocain qui leur avait préféré les anciens tirailleurs de l'Armée française
lors de la constitution des forces armées royales marocaines. En 1976, le
Polisario se dote d'une instance gouvernementale et crée la République arabe
démocratique sahraouie (RADS). L'Algérie lui permet d'utiliser son territoire
comme base arrière, contrairement aux dispositions de la charte de l'OUA. La
Libye viendra soutenir la politique algérienne dans ce domaine.
Les
implications diplomatiques du conflit du Sahara occidental vont foncer ls
nouvelles manoeuvres africaines de la diplomatie marocaine. Il s'agit d'obtenir
le soutien d'un certain nombre de puissances afin de faire barrage à la
politique algérienne, menée par Abdelaziz Bouteflika, et qui vise à la
reconnaissance de la RADS.
Le Maroc va donc s'impliquer, en tant que
puissance régionale, dans le questions de sécurité intérieure et extérieure de
certains Etats africains afin de contrer l'offensive diplomatique
algéro-libyenne. Les rivalités Est-Ouest sont plus aiguës qu'au début des années
soixante (1975 : décolonisation des territoires lusophones et début de guerres
civiles dans ces pays). La Maroc va apporter son aide aux pays modérés dont il
se sent, en tant que monarchie, plus proche.
L'alliance Maroc-Mauritanie
présente un triple avantage pour Rabat :
- elle désamorce la rivalité naissante entre les deux pays pour le contrôle
du Sahara occidental ;
- elle neutralise l'action de la Mauritanie à l'égard de l'Algérie et du
Polisario en l'impliquant à ses côtés dans le conflit ;
- elle permet au Maroc de mobiliser et d'obtenir le soutien des amis arabes
et africains de la Mauritanie.
Même lorsque la Mauritanie sortira du
conflit, après le coup d'Etat renversant le président Moktar ould Daddah, les
relations entre le Maroc et la Mauritanie resteront au beau fixe. Le Maroc
interviendra d'ailleurs au profit de la Mauritanie lorsqu'en 1989, des
affrontements sanglants opposeront Sénégalais aux Mauritaniens, à Dakar et à
Nouakchott. Le Maroc enverra ses avions de transport participer au pont arien
mis en place par la France pour rapatrier les deux communautés vers leurs pays
d'origine. D'autre part, le Maroc a tenu à ce que la Mauritanie fasse partie de
l'Union du Maghreb arabe (mars 1989).
Le Maroc va s'efforcer d'apparaître
comme le chef de file et le garant de la stabilité en Afrique subsaharienne. Les
événements du Zaïre vont lui permettre de démontrer cette volonté :
- le 8 mai 1977, les ex-gendarmes katangais pénètrent au Shaba (ex-katanga).
Le 7 avril, devant l'échec des troupes zaïroises,le Maroc envoie des troupes
pour défendre l'intégrité du Zaïre.
- en 1978, lors de la deuxième crise du Shaba, le Maroc évite les premiers
rôles mais participe dans la stabilisation de la crise zaïroise après
l'intervention française de Kolwezi.
Le Maroc veut éviter de prêter le
flanc à la critique de certains pays africains, mais montre sa capacité à
intervenir loin de ses bases et à jouer un rôle stabilisateur dans la région.
Mais ce qui est plus important, c'est que sur le plan diplomatique Rabat
assimile le dossier du Shaba à celui du Sahara occidental.
Trois messages sont donc sous-jacents à l'intervention marocaine :
- option du Maroc pour le camp des pays africains modérés et pour la
stabilité en Afrique subsaharienne ;
- option du Maroc pour le camp occidental ;
- Shaba / Sahara même type de conflit.
L'objectif est d'obtenir le
soutien des pays modérés africains dans le dossier du Sahara occidental sur la
base politico-idéologique : Shaba - Sahara occidental - déstabilisation de
l'Afrique par les pays progressistes. Mais la présentation du conflit en termes
idéologiques conforte la thèse algérienne du complot contre-révoltionnaire et
entraîne ainsi une meilleure adhésion des pays africains progressistes à la
politique d'Alger. La diplomatie marocaine va connaître des déboires sur trois
registres :
- la défection de la Mauritanie ; le coup d'Etat qui renverse le président
Moktar ould Daddah se solde par un inexorable désengagement de la Mauritanie
dont le point final est l'accord Mauritanie - Polisario d'Alger du 19 août
1979. Le Maroc se retrouve donc seul sur le front saharien et il est contraint
d'occuper l'ensemble du Sahara occidental, y compris le Tiris el-Gharbia.
D'autre part, le retrait de la Mauritanie va permettre à ses soutiens
d'adopter une position moins engagée (cas de la France, de la Côte d'Ivoire et
du Sénégal).
- la vigoureuse campagne pro-sahraoui des pays progressistes , cette
campagne a pour objectif de contrer l'argumentation juridico-historique du
Maroc et de faire entrer le fait sahraoui dans les instances internationales
par la reconnaissance de la RADS. Les pays progressistes assimilent la lutte
du Polisario aux combats menés par les mouvements marxistes au Mozambique, en
Angola en Guinée-Bissau pour la promotion de l'idéologie marxiste-léniniste.
Leur thèse est que le problème du Sahara occidental est un problème de
décolonisation et ne peut donc se résoudre que par l'autodétermination du
peuple sahraoui, dans le sens d'une évolution vers l'indépendance.
D'autre
part Alger et la Libye font tout leur possible pour parvenir à la
reconnaissance de la RASD. Le Maroc, afin de limiter l'ampleur du mouvement,
menace une rupture des relations diplomatique avec l'Algérie (mars 1979), la
Libye (1980) et l'Ethiopie (mars 1979). Dans cette lutte contre les pays
progressistes qui prônent l'entrée de la RADS au sein de l'OUA, le Maroc
aurait participé à la tentative de déstabilisation de Matthieu Kérékou
(janvier 1977), le Bénin jouant un rôle très en pointe dans la campagne
pro-sahraoui.
Le Maroc dispose du soutien effectif du Zaïre de Mobutu, du
Gabon d'Omar Bongo et de la Guinée de Sékou Touré. Cette aide apportée aux
thèses marocaines par le gouvernement guinéen permettra à la famille du
dictateur de trouver asile au Maroc à la suite du décès d'Ahmed Sékou Touré
(27 mars 1984). Il en est de même pour Mobutu qui trouvera refuge au Maroc,
lorsqu'il sera contraint de quitter son pays en 1977.
- une tiédeur grandissante des pays modérés. Certains pays modérés ont
soutenu le Maroc par méfiance à l'égard d'Alger et de Tripoli (Sénégal, Côte
d'Ivoire) ; d'autres ont soutenu le Maroc en raison des excellentes relations
entre le souverain chérifien et les chefs d'Etat (Bongo, Mobutu) ; enfin
d'autres ont soutenu Rabat par réflexe contre les pays progressistes. Ce
soutien d'un certain nombre de pays africains a permis au Maroc de manoeuvrer
en utilisant avec habileté toutes les ressources disponibles. Cet appui des
pays modéré a permis de bloquer le dossier du Sahara occidental jusqu'à la fin
des années soixante-dix au risque de bloquer ou de faire éclater l'OUA. Mais
la lassitude générale et les risque que ce dossier fait peser sur l'OUA vont
amener certains pays modérés à abandonner peu à peu les thèses de Rabat. Fin
1981, la RADS sera reconnue par les chancelleries de vingt-six pays africains,
soit la majorité des membres de l'OUA. La RADS va donc demander son admission
à l'OUA.
En juin 1981, à la conférence de Nairobi, le Maroc accepte le
principe d'une autodétermination des populations du Sahara occidental. Mais
l'admission surprise de la RADS, en février 1982, sur l'initiative du secrétaire
général de l'OUA, Edem Kodjo, amène dix-huit pays à suspendre leurs travaux au
conseil des Ministres (1982) en signe de protestation, et l'Organisation ne peut
se réunir à Tripoli, le quorum n'étant pas atteint. L'OUA est au bord de
l'éclatement. Or l'OUA représente le mythe de l'unité africaine ; elle est
garante d'un certain ordre et d'un statu quo. En 1983, au sommet d'Addis-Abeba,
la RADS est admise sans autre forme de procès. Le Maroc quitte l'organisation de
l'unité africaine.
On se trouve devant la situation où un Etat, possédant un
territoire, disposant d'une existence internationalement reconnue ne fait pas
partie de l'Organisation de l'unité africaine, alors qu'un gouvernement sans
représentativité mais bénéficiant de l'appui de la puissance hébergeante fait
partie de l'OUA. La position marocaine va être de plus en plus isolée au sein de
l'Afrique subsaharienne.
Le gouvernement marocain va donc jouer sur les
divers événements pour réamorcer une bataille diplomatique. Tout d'abord, le
Maroc va obtenir le lâchage du Polisario par la Libye. En échange d sa
neutralité dans l'affaire tchadienne, le Maroc obtient que la Libye abandonne
tout soutien au Polisario. En effet, en 1983, au plus fort de l'intervention
libyenne au Tchad, la France et les Etats-Unis voulaient que le Maroc
intervienne. Hassan II négocie avec la Libye sa non intervention au grand
déplaisir de la France (traite d'Oujda).
Dans un deuxième temps, le Maroc va
jouer la carte du référendum. Pour cela, le gouvernement de Rabat donne la
priorité au Sahara occidental dans son plan sur la régionalisation : entre 1976
et 1989, le Maroc a investit environ 2,8 millions de dollars pour soutenir la
croissance locale. D'ailleurs, le Polisario connaît de nombreuses défections et
bon nombre de cadres sont venus s'installer au Sahara occidental, car les
conditions de vie sont parmi les meilleures du Maghreb. Ainsi, le Maroc met tout
en oeuvre pour obtenir un résultat favorable à sa politique.
La Mission de
l'ONU pour l'organisation d'un référendum est sur place depuis 1991 ; cette
MINURSO a pour mission de veiller au cessez-le-feu entre les forces du Polisario
et les forces armées royales marocaines et de préparer les conditions du
référendum, notamment en effectuant le recensement des populations. La question
clé réside dans la définition des électeurs. Les protagonistes se sont mis
d'accord que seuls les descendants des personnes inscrites lors du recensement
espagnol de 1974 pourront être admis à voter. Le référendum a été reporté à
plusieurs reprises ; il reste encore une quinzaine de milliers de personnes à
identifier. Le Maroc n'est pas pressé car le temps joue pour lui.
En effet,
la RADS ne s'est imposée que par son savoir faire militaire. Or celui-ci est
neutralisé par le cessez-le-feu et par le rideau défensif marocain (mur).
D'autre part, depuis que l'Algérie est plongée dans une guerre civile qui n'ose
dire son nom, le soutien du gouvernement d'Alger est de plus en plus discret. Il
en résulte un isolement diplomatique de plus en plus important. Lors du sommet
des chefs d'Etat de l'OUA à Ouagadougou (1998), la question de la présence de la
RADS a été posée ; l'intervention a été houleuse, la RADS gardant son siège au
sein de l'organisation, mis la question devait être de nouveau posée à Alger en
1999. Gageons qu'il n'en sera rien en raison de l'élection d'Abdelaziz
Bouteflika à la tête de l'Algérie ; ce dernier a été le ministre des affaires
étrangères de Boumediene et l'artisan de la politique anti-marocaine d'Alger
dans les années soixante et soixante-dix. D'autre part, étant un homme de
l'ouest algérien, il n'est certainement pas favorable à une extension du Maroc
dans la région.
Mais en contrepartie, il faut noter qu'au congrès des pays
non alignés, qui s'est tenu à Durban au cours de l'été 1998, la RADS a été priée
de quitter la salle permettant ainsi au Maroc de siéger.
La situation évolue
lentement. Des considérations économiques et politiques militent pour le
rattachement du Sahara occidental au Maroc.
- au point de vue économique, les pays africains sont souvent trop faibles
économiquement pour pouvoir se payer une administration. L'heure étant aux
regroupements régionaux, il n'est pas concevable d'augmenter le nombre de
pays.
- au point de vue politique, le régime chérifien joue sa survie dans ce
domaine ; il sait qu'un échec lui sera fatal. Bien que la classe politique
soit unanime dans le soutien de l'action menée par le Palais.
Enfin,
il est possible de se poser la question de savoir si cette question du Polisario
n'a pas été montée de toutes pièces par les pays progressistes afin de faire
tomber le Maroc qui était perçu comme un point d'entrée de l'Occident en
Afrique. Les terrains d'aviation du Sénégal et du Maroc sont à la limite des
rayons d'action des gros porteurs américains pour une intervention éventuelle en
Afrique. Faire tomber le gouvernement chérifien pouvait porter, dans le contexte
de la guerre froide, un coup important aux capacités d'intervention, en Afrique
et au Moyen Orient, les bases africaines servant alors de relais pour le Proche
et le Moyen Orient. Comme de nombreux conflits hérités de la guerre froide, la
résolution de celui-ci demande du tact, du temps.
Conclusion
La politique africaine du Maroc a été entièrement dominée, depuis 1956, par
la réalisation d'un Grand Maroc. Si cette politique a échoué en ce qui concerne
les prétentions face à la Mauritanie et à l'Algérie, seule l'intégration du
Sahara occidental reste encore possible. Le référendum, tant souhaité et si
souvent reporté, devrait, si la voie de la raison l'emportait, être favorable à
Rabat.
Cette hypothèque levée, le Maroc pourrait alors reprendre, dans un but
plus désintéressé, sa diplomatie africaine. Le Palais dispose d'un excellent
réseau auprès de nombreuses capitales du continent. De nombreux chefs d'Etat et
de gouvernement ont pu compter sur l'aide et la compréhension de Rabat. Leurs
relations avec le roi Hassan II sont marquées du signe de relations
privilégiées, personnelles. Ils savent pouvoir compter sur l'hospitalité et
l'honneur berbère. Mme Andrée Sékou Touré et la famille du président Mobutu
peuvent en témoigner.
La fin de la question du Sahara occidental marquera un
tournant dans la vie politique intérieure du pays. L'union nationale, autour de
la monarchie ; éclatera et les dissensions seront vives, notamment au sein des
oppositions. Les difficultés économiques, l'explosion démographique et le
prosélytisme musulman, notamment celui des intégristes islamiques, pourraient
mettre à profit cette période d'adaptation, d'autant que l'Algérie, pays voisin,
traverse une crise politico-religieuse.
Cette situation sera lourde de
conséquences pour l'ensemble du bassin méditerranéen car le Maroc dispose d'une
triple vocation :
- le Maroc est l'un des principaux partenaires méditerranéens de l'Union
européenne ; il est la clé d'un passage obligé sur la voie maritime d'une
importance capitale, le détroit de Gibraltar. A ce titre, il est mitoyen avec
l'Europe.
- Le Maroc constitue la limite ouest du monde arabe ; à cet effet, il entend
jouer pleinement son rôle dans toutes les affaires du monde arabe. Il est
l'Occident de l'Orient.
- Le Maroc possède une grande façade atlantique ; c'est pour les Etats-Unis
un marche pied pour l'Europe et le Proche Orient. C'est par ce Maroc que les
alliées, en novembre 1942, ont pris pied en Afrique avant de s'attaquer à la
forteresse Europe. Le Maroc a une vocation d'ouverture vers un grand large aux
multiples aspects Mais le Maroc qui constitue donc un pivot dans le système
géopolitique contemporain ne pourra jouer son rôle que lorsqu'il aura le
sentiment d'avoir retrouvé une partie de sa grandeur passée, c'est-à-dire
qu'il aura fait la preuve de la « marocanité » du Sahara occidental.
Et dire que le Maroc est le seul Etat pré-colonial qui n'ait pas
retrouvé ses limites...
Notes
1.- R. Cornevin : Histoire de l'Afrique - Payot 1962
p.38
2.- M. Magassouba : L'Islam au Sénégal : demain les
mollahs ? - Karthala - 1985
3.- J. Tadlaoui : Le Maroc et
l'Afrique noire These 3ème cycle d'études africaines 1981 CEAN
Bordeaux
4.- Le Tourneau : Maroc Moderne - p.64
5.- cité par G. Vaucher : Sous les cèdres d'Ifrane - Julliard
sd
6.-session des Cortes espagnols t.12, année 1906
N°166
7.- Coran : Sourate 40 verset 10
8.-rapport du congrès du 21 août 1956
9.- Mohamed
V, roi du Maroc : Renaissance d'une nation. Imp. Royale Rabat 1957
p.149
10.- Tadlaoui J. : Maroc et Afrique noire - Thèse de
3ème cycle - CEAN Bordeaux 1982
11.- Flory M. : Chronique
diplomatique - Annuaire de l'Afrique du Nord 1963
12.-Hodges T. : Sahara occidental : origines et enjeux d'une guerre
du désert - L'Harmattan 1987