Michel Jobert, écrivain, ancien ministre français des Affaires étrangères, né à Meknès, était à Casablanca où il a donné une conférence à l’Institut français à l’occasion de la parution d’une bibliographie intitulée "Le Maroc dans le roman français", publiée sous l’égide du service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France. A cette occasion, il nous a accordé un entretien dans lequel il a parlé du Maroc des années 20 mais aussi de la modernité de ce pays qu’il aime particulièrement. Nous entrons alors dans un univers unique, de Moulay Idriss Zerhoun à Monte Cassino. Un parcours qui nous aidera à mieux comprendre cette personnalité d’entre les deux rives qui a écrit "La rivière aux grenades" et "Maghreb à l’ombre de ses mains".

(N.B. L’entretien a été réalisé le 18 novembre)

Q : M. Jobert, que vous inspire ce 44ème anniversaire de l’Indépendance du Maroc qui est célébré aujourd’hui ?

R : Je trouve que c’est un terme qui, historiquement, n’est pas exact. Le Maroc a toujours eu son indépendance et je me souviens d’ailleurs que Moulay Ahmed Alaoui, qui a joué un rôle dans les rapports entre la France et le Maroc et entre le Maroc et le reste du monde, a toujours dit : "Nous n’avons pas retrouvé notre indépendance, nous l’avons toujours eue" et je crois que c’est cela la vérité historique. Il se trouve qu’à un moment elle a été mise entre parenthèses ; la parenthèse commence à s’éloigner, me semble-t-il.

Q : Parlons de l’évolution du Maroc telle que vous l’avez vécue.

R : Le Maroc a toujours eu depuis un demi-siècle, dès lors qu’il s’est éveillé à la vie moderne, une sorte de progression trépidante dans les esprits et dans les réalités matérielles du pays. Entre ce qu’André Chevrillon avait découvert ou cru découvrir de Fès en 1907 et la date de ma naissance en 1921, il s’est produit une sorte de changement total au Maroc. Peut-être que les historiens en ont conscience, les romanciers aussi, et puisque l’on est venu à Casablanca parler des romanciers français, sachons qu’ils ont constaté depuis longtemps la trépidation moderniste du Maroc qui s’est accélérée au cours des années au point qu’à un moment donné, même si la France avait voulu maintenir son protectorat au Maroc, elle ne l’aurait pas pu car cela dépassait ses possibilités administratives et financières.

Q : Né à Meknès, vous avez écrit plusieurs ouvrages dont "La rivière aux grenades". Parlez-nous de cette période des années 20 que vous décrivez dans ce roman.

R : J’ai publié une quinzaine d’ouvrages en effet et j’en ai encore d’autres en réserve. Bien entendu, pour des raisons diverses, je ne les ai pas publiés, ce qui ne veut pas dire que je me sois désintéressé de ces écrits. On verra plus tard. Concernant Meknès, c’est sa région qui m’a surtout intéressée, particulièrement celle de Moulay Idriss Zerhoun. C’est un petit compartiment de terrain privilégié par l’Histoire parce que c’est là qu’il y a le fondateur du Maroc moderne qui est enterré à Moulay Idriss Zerhoun (Idriss 1er NDLR). Tout à côté, se trouvent les ruines de la présence romaine en Afrique, et juste entre les deux, une maison où j’ai vécu toute une partie de mon enfance. Cela marque, même inconsciemment. Autrefois, les ruines romaines m’ennuyaient prodigieusement d’autant que les fouilles étaient conduites par des archéologues français qui étaient donc en conversation avec mes parents issus tous les deux du Loiret. Entendre parler de ces vieilles pierres et des travaux de déblaiement pour un enfant qui a entre 4 et 12 ans, ce n’est pas passionnant.

Q : Et aujourd’hui ?

R : Vous savez, plus on vieillit plus on devient une sorte de monument de nostalgie, d’attention aussi aux détails, aux atmosphères. Les gens qui s’avancent en âge, s’ils avaient la plume aussi facile que ceux qui l’ont étant jeunes, apporteraient une contribution beaucoup plus sensible, une sorte de vibration de la lumière et des sensations. Or, seuls les romanciers de génie qui, avant même d’avoir éprouvé les choses, arrivent à traduire les sensations, peuvent faire cela.

Q : Dans votre roman, "La rivière aux grenades" cela se sentait

R : Oui, mais j’ai utilisé un subterfuge : pendant des années, j’étais loin du Maroc et j’ai eu du mal à m’insérer - je ne dis pas me réinsérer - dans mon pays. Ma vie était ici au Maroc, elle n’était même pas à la Cité universitaire de Paris et j’ai fait beaucoup d’efforts pour m’adapter. Durant toute une partie de ma vie, je n’avais pas pensé - je suis un peu brutal - que je pourrais vivre en France. Alors, je me suis soumis à une sorte de cure d’adaptation à mon propre pays et, voulant parler du Maroc, je n’ai pas voulu y retourner parce que je ne voulais pas que quelque chose soit gâché dans mes souvenirs. J’ai donc écrit "La rivière aux grenades" à Paris, et ne suis revenu ici que lorsque j’ai terminé le livre. Si j’avais fait revenir le présent tout à coup en revenant au Maroc (où étaient mes souvenirs et mes sensations antérieures) j’aurais été moins exact, moins convainquant. C’était un roman.

Il faut savoir que tous les personnages du livre sont divisés en deux catégories: il y a ceux qui sont inventés et ceux qui ne le sont pas. Je me suis livré à une petite enquête et me suis aperçu que ce sont tous les personnages que j’ai fabriqués qui ont le plus convaincu le public. C’est un livre qui s’est beaucoup vendu et qui a été beaucoup lu par tous les gens qui, à un moment ou un autre, ont été au Maroc ou l’ont approché. Après, j’ai écrit un roman plus actuel que je n’ai pas publié (je le ferai peut-être un jour). Ce roman m’a demandé beaucoup d’attention parce que j’ai voulu restituer l’atmosphère du paysage. Or, il s’agit d’un des paysages les plus neutres, les plus plats sinon les plus monotones qui existent au Maroc. Je me suis dit : après tout, puisque tu as le privilège d’être à l’Académie du Maroc, qu’elle te réclame quelque chose à publier dans sa propre revue, pourquoi ne pas présenter la géographie du roman ? (la terre, l’atmosphère, le vent). J’ai donc relu ce travail en me rendant compte qu’il était tellement imbriqué dans l’Histoire que c’était impossible d’en sortir uniquement la géographie. C’est un roman sur le Maroc des années 80-90 qui n’a rien à voir avec la région de Meknès.

En lisant récemment le livre d’André Chevrillon "Le crépuscule de l’Islam. Fès en 1905", je me suis aperçu qu’il avait le talent littéraire - à mon avis un peu excessif - de photographier en mémoire le changement des lumières dans la journée. Toute une partie de son roman parle de cela, tout d’abord à Tanger puis à Larache où il se rend par la mer puis va rejoindre le Sultan à Fès à travers les pistes. Il brosse là un tableau de la glèbe marocaine avec un horizon des premiers contreforts du Rif puis du Zerhoun, c’est absolument superbe, d’une précision romantique, avec une ressource de vocabulaire qui m’a énormément frappé. Au travers de ce qu’il ressent dans la région où se passe mon roman moderne (son livre à lui se situe en avril 1905, c’est très précis), je me suis aperçu que rien n’avait changé.

Q : Pourquoi cette obsession du Maroc qui fait que, parfois, on n’arrive pas à s’en détacher ?

R : On a beaucoup de mal à se détacher de sa jeunesse. Il y a des gens qui la regrettent, moi non. Par conséquent, je ne vois pas pourquoi j’irais l’effacer de mon esprit en me disant : après tout, aujourd’hui a toujours été mieux qu’hier. Je trouve qu’hier a été pas mal.

Q : Hier, c’était quand ?

R : J’étais conscient à partir de quatre ans probablement, c’était donc en 1925.

Q : Lyautey était encore là ?

R : Tout à fait. D’ailleurs, il a pris un coup de colère quand il a vu la petite exploitation oléicole que mon père avait construite juste au pied des ruines romaines et de Moulay Idriss, car il y avait là une cheminée. En voyant cela il a jeté son képi par terre, l’a piétiné et a donné des instructions écrites qui sont d’ailleurs dans les livres d’Histoire. La maison est toujours là, la cheminée est tombée depuis car c’était plutôt une ruine.

Pour apaiser le général, il y a eu une transaction et mon père a déclaré qu’il planterait des peupliers autour de la cheminée. Mais les peupliers sont morts très vite, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, et la cheminée est restée. Elle a eu en quelque sorte un destin.

Q : Que pensez-vous de l’action de Lyautey au Maroc ?

R : Ce qui m’intéresse plus que son action qui a été très diverse et menée avec une vision de ce que devait être l’avenir du Maroc, c’est l’idée qu’il avait des rapports entre les Français et les Marocains. Cela était très clair dans son esprit et participait beaucoup à l’analyse qui avait été faite sur l’état de l’Islam à ce moment-là par Chevrillon. Lyautey était un homme qui s’est entouré de toutes petites équipes qui avaient à la fois le talent des relations publiques et un grand dévouement. Quant à ce que je pense du Maroc au moment de Lyautey, cela n’a pas duré très longtemps car il a été écarté par la politique française bien entendu ; mais ce peu d’années a participé à un sentiment d’allégresse dans le développement du Maroc. Quand j’étais jeune, ce qui m’a beaucoup touché, c’est que j’avais l’impression d’être dans un pays neuf et que tout était auréolé de l’esprit d’entreprise et de la réussite, et quand j’ai découvert la France, elle m’a parue arrêtée dans son expansion. C’était avant la guerre en 1931 et 1939 lors de deux séjours que j’y avais effectués.Lyautey a été l’inventeur d’une forme d’explosion culturelle et technique et d’un modèle mondial sur un territoire qui n’était pas de première importance internationale à l’époque avec une population de 3 millions d’habitants. Aujourd’hui, le Maroc compte 30 millions de Marocains ; c’est-à-dire dix fois plus. En peu d’années l’Etat marocain a été complètement transformé.

Le Maroc a été un pays moderne très tôt, c’était déjà la mondialisation, avant la lettre.

Q : Il y a une sorte de méconnaissance du Maroc, parfois. Quelle serait la façon d’y remédier d’après vous ?

R : Vous savez, on vit, les peuples vivent, les nations vivent dans la méconnaissance de l’autre. Chacun regarde son nombril avant de regarder celui des autres. On vit dans un monde de contestation et non de bienveillance active.

Q : Quelle est l’image que vous vous faites des Marocains nés en France ?

R : Qu’ils vont rester Marocains et deviendront Français davantage. Ils seront plus ou moins absorbés par la collectivité dans laquelle ils vivent. Et ce sera une bonne chose.

Cela a bien été mon cas après tout ...

Q : Vous sentez-vous "pied-noir" ?

R : Je ne savais pas ce que c’était. Ici au Maroc, on ne parlait pas des "pieds-noirs", on en parlait en Algérie. Quand nous étions au Lycée, nous n’avons jamais revendiqué cette condition. On parlait de "troncs de figuiers". Mes souvenirs ne sont pas très précis. Je ne savais pas si c’étaient des gens qui, comme moi, étaient nés ici ou s’il s’agissait de Français de souche venus vivre là. Quant à l’expression "pieds-noirs", c’est la presse qui a organisé cela avec la situation en Algérie.

Q : N’est ce pas de la nostalgie que vous avez là en quelque sorte?

R : Tout change vous savez. Je n’ai pas eu une enfance malheureuse, je n’ai pas été choyé du tout, mais je considère que c’est une chance d’être né et avoir vécu dans ce pays.

C’est Georges Pompidou qui a eu le mot de la fin : je lui racontais mon enfance au Maroc et il m’a dit avec une sorte de nostalgie - car il était né en Auvergne - "cela fait des enfances plus riches".

Q : M. Jobert, vous avez été dans la 2éme D.I.M. (Deuxième division de l’infanterie marocaine de Meknès), à Monte Cassino.

R : Oui, là. Puis à Rome, à Sienne et quasiment à Florence. Là aussi il y avait de l’allégresse.

Q : Pas au combat tout de même ?

R : Si, si. On était très insconscients. A 20, 25 ans c’est triste de mourir, mais on meurt plus facilement à ces âges-là qu’à 80. Et puis cela vous donne une sorte de liberté de ne pas avoir d’avenir parce qu’il est menacé totalement. Vous ne savez pas ce qui va se passer et, en dehors d’un savoir-faire militaire, vous ne savez pas ce qu’il faut faire pour éviter la manifestation du destin car si vous crevez c’est pour longtemps.

Q : Abordons la question des anciens combattants marocains qui, actuellement, touchent trois fois rien. Il y a des pensions de 150 dirhams par mois.

R : Tous ces anciens combattants ont été la victime de l’obstination des gouvernements marocain et français. La France était décidée à assimiler les anciens combattants marocains à ses propres anciens combattants. A une condition cependant, c’était d’avoir la possibilité de payer directement sur le sol marocain les citoyens marocains qui avaient été des combattants dans l’armée française.

Le gouvernement marocain a dit qu’il voulait lui-même gérer cette situation et qu’il répartirait lui-même les sommes que le gouvernement français allait consacrer aux anciens combattants. Le gouvernement français a accepté et, dès lors, les anciens combattants marocains n’ont plus eu de lien avec l’armée française.

Ces pensions, qui étaient honorables à l’époque, ont été totalement gelées. Moi, qui suis un ancien combattant dans une troupe marocaine je le déclare car il faut que la vérité éclate.

Les Etats marocain et français, avec leurs exigences, ont fait beaucoup de tort - je pèse mes mots - à l’intimité populaire entre les Français et les Marocains.

Q : Quelle serait la solution ?

R : S’il y avait un peu de sagesse, il faudrait revenir à ce qui a pu exister au moment de l’indépendance du Maroc, sinon la situation demeurera pitoyable.

Q : Voulez-vous conclure M. Jobert ?

R : Je pense qu’il est bien de conclure sur le sort et l’ingratitude des gouvernements vis-à-vis de gens qui ont été très braves et qui, à leur façon, ont fait leur devoir, avec quel cœur et quelle ardeur!l

Propos recueillis par
Jean-Michel ZURFLUH

* Titre inspiré des mémoires de Simone Signoret (Seuil).


Le Temps du Maroc

Du 03 au 09 Décembre 1999 - N° 214