

MAROC
Le Maroc, pays du soleil
couchant, Maghrib al-‘aqsa , offre, dans l’ensemble de l’Afrique du Nord, une
histoire originale. Il la doit sans doute à la puissante personnalité de ses
peuples restés tout au long des siècles moins marqués des influences
extérieures, notamment arabe, que l’Algérie et la Tunisie, mais tout autant à de
vigoureux traits géographiques.
Le Maroc
océanique est largement ouvert vers l’ouest, mais une avancée du plateau central
le sépare en deux bassins communiquant malaisément par le « pont de Rabat ». Le
Maroc saharien est pauvre, périodiquement surpeuplé, marqué par le contraste des
oasis et des grands espaces. Entre ces deux régions se dresse la montagne qui
est un écran troué de passes plus ou moins aisées, où « la liberté s’est
toujours maintenue sauvage et altière
».
Ces ensembles juxtaposés, sans point
de convergence, ont joué chacun leur rôle dans l’histoire du
Maroc.
Entre les arcs montagneux, le
désert et l’Océan, frangé par la barre, le Maroc forme comme une île aux
liaisons précaires. Comme dans toute la partie méridionale du bassin
méditerranéen, nomades et sédentaires se sont affrontés au cours des siècles,
cependant qu’à partir de la conquête arabe l’islam a marqué de ses traits
propres la vie politique et sociale avec l’importance du pouvoir d’allégeance,
l’absence de règle fixe de succession, le rôle des hérésies, des réformes et des
confréries religieuses.
Bien qu’elle
soit originale et qu’elle comporte de nombreux traits d’insularité, l’histoire
du Maroc n’est pas celle d’un pays isolé, et l’on y retrouve les fluctuations de
l’histoire mondiale : formation des grands empires de l’Antiquité, islamisation
de la Méditerranée méridionale, influences des grandes découvertes, de
l’impérialisme européen et de la
décolonisation.
Le Maroc moderne illustre
bien cette situation : cadre d’une lutte pour l’indépendance, acquise en 1956,
il conserve cependant la structure de pouvoir monarchique antérieure à
l’établissement du protectorat français. Bien que favorisé sur le plan des
richesses minières et des conditions climatiques par rapport à ses voisins
maghrébins, il connaît comme eux les difficultés propres aux pays héritant de la
colonisation une infrastructure industrielle orientée vers la métropole, plaquée
sur une base agricole en crise.
De même
lui faut-il échapper au cercle du sous-développement, rester maître de ses
destinées et affirmer sa personnalité : y parviendra-t-il par la voie du
libéralisme économique, présentement adoptée par ses dirigeants ou par une autre
option ? Ces choix semblent commander son avenir pour une longue période.
1. Histoire 
[Le Maroc antique]
[Islamisation et grandes
dynasties]
[Le
royaume idriside]
[Les Almoravides]
[Face aux Européens ]
[La guerre sainte des
Sa'diens]
[Les
'Alawites]
[La
pénétration européenne]
[Le royaume en difficulté]
[Dans le régime du
protectorat]
[Renouveau du nationalisme]
[L'indépendance]
[L'historiographie
Marocaine]
Le Maroc antique 
Le Maroc sort de l’ombre
de la préhistoire et des mythes de la légende au moment où la thalassocratie
phénicienne y établit ses comptoirs. Les premières installations à Liks
(Larache), Tingi (Tanger) puis Tamuda (Tétouan) permettent les échanges avec
l’intérieur et sont des relais sur la route de l’or. Le périple d’Hannon, entre
475 et 450 avant J.-C., mené jusqu’au Gabon, peut apparaître, malgré les
obscurités dont il reste entouré, comme l’« acte de naissance de l’histoire
marocaine ». Les colonies phéniciennes, pendant près d’un millénaire, diffusent,
parmi les tribus locales, leur civilisation avec l’usage des métaux et de
plantes nouvelles, leur langue et leur
culte.
Ici comme dans le reste de
l’Afrique du Nord, Rome succède à Carthage. Son influence se fera d’abord sentir
par l’intermédiaire des dynasties locales qui inaugurent une brillante
civilisation berbéro-romaine. De ces souverains, Juba II, qui règne des hauts
plateaux orientaux à l’Atlantique de 25 avant J.-C. à 23 après J.-C., est le
plus célèbre. L’annexion proclamée en 40, Ptolémée, son fils, va transformer le
nord du pays en province romaine, la Mauritanie Tingitane, que la Moulouïa
sépare de la Césarée, ou province de Cherchell. Au-delà, vers le sud, des postes
avancés et des comptoirs élargissent l’influence romaine. La Mauritanie, dirigée
d’abord par un procurator , sera rattachée à la Bétique en 285. La province est
mise en valeur par la création de routes et de villes (Volubilis), par le
développement agricole et un commerce
actif.
À la fin du IIIe siècle, dans la
crise que traverse l’Empire, le Maroc romain est progressivement abandonné ;
seuls sont conservés, avec la région de Tanger, certains points de la côte comme
Essaouira (Mogador). L’intérieur s’enfonce dans les « siècles obscurs » (E. F.
Gauthier). Dans l’effondrement de l’Empire romain, au moment où arrivent les
Vandales, la présence chrétienne semble se maintenir vivace et les cités
poursuivre leur existence.
Islamisation et grandes dynasties berbères (VIIe-XVe s.) 
Avec
l’islamisation, le Maghreb, échappant à la latinité et au christianisme, se
trouve désormais rattaché au monde de la Méditerranée orientale. L’Islam tente
de recréer à son profit l’unité de la mer intérieure et va, non sans difficulté,
soumettre l’Afrique du Nord entre le milieu du VIIe siècle et le début du VIIIe.
Avec Misa b. Nusayr, gouverneur de l’Ifriqiya (l’actuelle Tunisie), commencent
l’organisation de la conquête et la soumission des Berbères par la conversion et
l’enrôlement dans les armées arabes partant pour la conquête de l’Espagne. Dans
cette première phase, si importante dans le domaine culturel (l’arabe) et le
religieux (l’islam), le Maroc reste divisé en tribus ou confédérations berbères
plus ou moins indépendantes dont une des plus remarquables, celle des hérétiques
Barghawata, constituera, jusqu’au XIIe siècle, une entité politique sur l’Oum
er-R’bia.
Le royaume idriside (686-917) 
Le pays va sortir de cette
confusion avec la constitution du royaume idriside. Idris Ier, échappé au
massacre des descendants du Prophète en 786, s’est réfugié en Afrique du Nord et
s’installe à Oulila (Volubilis). Bien accueilli, usant de son autorité
religieuse, habile à nouer des relations avec les tribus, il étend son autorité.
Son fils Idris II continue son oeuvre. Il élargit le royaume vers le sud et
l’est. Contrôlant le carrefour des routes marocaines, il développe Fès dont il
est sinon le fondateur, du moins le véritable créateur. Il donne ainsi au Maroc
sa capitale qui dispose d’une excellente situation géographique. Tôt renforcée
d’immigrés de Cordoue ou de Kairouan, elle devient un important centre
intellectuel et religieux. La mort d’Idris II remet en cause son oeuvre
d’unification. Les difficultés de succession s’aggravent des rivalités entre
Fatimides, qui se sont imposés en Ifriqiya, et Omeyyades de Cordoue, pour
lesquels le Maroc est enjeu d’importance. De ces luttes religieuses, tribales,
politiques et des rivalités économiques, le détail échappe à l’historien.
Cependant, à travers la décadence idriside se maintient un important commerce,
notamment vers le Sahara d’où arrivent l’or et les esclaves. À l’occasion de ces
troubles du IXe et du Xe siècle, où se sont affrontées les trois grandes
influences de l’histoire du Maroc, l’écart s’accroît entre la prospérité de
l’ouest du Maghreb et l’appauvrissement de l’est ravagé par les invasions des
nomades hilaliens et maqils.
Des conquérants réformistes : les Almoravides 
L’apparition de la
dynastie des Almoravides (al-murabitin , les gens du ribat ) fait pour longtemps
prédominer les influences du Sud sur celles de l’Orient. La tribu des Lamtina,
maîtresse des routes caravanières du Sahara occidental, poussée par le désir des
riches terres du Nord et par le zèle réformiste dont l’a enflammée le
prédicateur ‘Abd Allah b. Yasin dans le ribat (couvent) du Sénégal, conquiert en
quelques années le Maroc et crée un vaste empire ibéro-maghrébin. Premier
exemple des mouvements qui vont désormais marquer l’histoire du pays : l’union
d’une passion religieuse, d’une poussée ethnique, d’une ambition économique
porte au pouvoir une nouvelle
dynastie.
La grande cité caravanière de
Sidjilmasa, carrefour des routes sahariennes, est enlevée en 1054, la capitale
du Sous, Taroudant, en 1057. Sous la conduite de Yisuf b. Tashfin, les
conquérants débordent au nord de l’Atlas. La fondation de Marrakech, en 1062,
fournit au Maroc sa deuxième capitale, inaugure le nouveau destin bâtisseur de
ces nomades. Fès prise en 1069, les Almoravides poussent vers l’ouest, jusqu’en
Kabylie. Mais c’est essentiellement dans l’axe nord-sud que s’affirme le nouvel
empire.
En Espagne, la reconquête
chrétienne (Tolède est prise en 1085) menace les princes musulmans, les reyes de
taifas , raffinés et divisés. Yisuf b. Tashfin vient au secours de l’Islam,
remporte la victoire de Zellaca (1086) sur les troupes d’Alphonse VI de
Castille, se retourne contre les principautés musulmanes qu’il enlève les unes
après les autres. La dernière fut Valence, défendue par le Cid, en 1103. Au sud,
battant l’empire de Ghana en 1077, les Almoravides avaient assuré leur contrôle
des routes de l’or. Ainsi est constitué, au début du XIIe siècle, un immense
empire s’étendant sur l’Espagne musulmane, le Maghreb occidental et central, le
Sahara. La prospérité économique, fondée sur les échanges complémentaires entre
le Nord et le Sud et sur le contrôle des routes vers l’Afrique noire, entretient
une importante renaissance artistique, symbiose entre les influences andalouse,
marocaine et saharienne.
L’épopée des
Almoravides ouvre une période de domination marocaine dans l’Islam occidental.
Pourtant, leur empire est bientôt menacé. Les descendants des grands fondateurs
n’ont point leur valeur. La vie religieuse se sclérose rapidement, laissant
s’éteindre la flamme réformatrice. L’étendue même des possessions favorise les
mouvements séparatistes. Faiblesses internes d’autant plus graves que les
chrétiens en Espagne se font plus menaçants tandis que les tribus berbères
réfractaires de l’Atlas sont acquises au mouvement almohade, né lui aussi d’une
réaction religieuse, d’une poussée ethnique, d’ambitions
économiques.
Les Almohades, Berbères
puritains Ibn Timart, originaire du sud du
Maroc, s’est retiré, après des études en Orient, près de Bougie où se confirme
sa vocation de réformateur et de prédicateur. Réfugié à Tinmal dans le Haut
Atlas, au milieu des Berbères Masmida, il prêche le retour au Coran et à la
tradition, le puritanisme et la doctrine de l’unicité de Dieu contre les
déviations et l’impiété almoravides. Il constitue une forte communauté inspirée
des traditions berbères (groupe des Dix, conseil des Cinquante,
etc.).
C’est
à son disciple ‘Abd al-Nu’min, à ses qualités et à ses ambitions que le
mouvement doit sa fortune. La conquête de la montagne isole le Maroc atlantique
du commerce saharien, permet d’enlever Fès en 1145, Marrakech en 1147. Déjà les
troupes almohades sont intervenues en Espagne. Elles s’emparent alors rapidement
de l’ensemble de l’Afrique du Nord.
Une
forte organisation noue les différentes parties de l’empire et s’efforce, non
sans difficulté, de maintenir l’unité contre les multiples oppositions qui
subsistent au Maghreb et devant les menaces chrétiennes en Espagne. Le règne de
Ya‘qib al-Mansir (1184-1199) est l’apogée de la civilisation almohade : la vie
de la cour où se retrouvent les plus grands esprits de tout l’Occident musulman
est brillante, les constructions remarquables par leur taille et leur
beauté.
Mais là encore l’effondrement est
proche : la destinée de la dynastie almohade rappelle, par sa fin comme par ses
origines, celle de la dynastie almoravide. Les luttes de succession, la
faiblesse des souverains, l’immensité de l’empire qui encourage des tendances
centrifuges menacent l’oeuvre. La victoire chrétienne de Las Navas de Tolosa
amorce, en 1212, un renversement décisif des forces en Espagne : Séville tombe
en 1248 au moment où les Almohades perdent le contrôle des routes
sahariennes.
Dès 1269 le Maroc passe aux
mains des Mérinides, tribu berbère des hauts plateaux. Ils continuent la
politique des dynasties précédentes, s’efforçant de rétablir à leur profit
l’unité du Maghreb : ils conquièrent Tunis en 1347. Mais le monde a changé :
l’Europe s’ouvre aux influences nouvelles, se lance dans les grands voyages de
découvertes, et les premières tentatives ibériques au Maroc, prolongements de la
Reconquête, opérations commerciales ou de police, conduisent les Portugais à
Ceuta en 1415.
Maintien de l’indépendance face aux Européens (XVIe-XVIIIe s.) 
La civilisation marocaine
peut continuer de briller, mais déjà la menace sur l’indépendance du pays se
précise. Tout le XVe siècle et le début du XVIe sont marqués par des tentatives
ibériques. Les Portugais s’emparent de Tanger en 1471 puis occupent Safi,
Azemmour, Mazagan, Agadir, poussant des incursions dans l’intérieur ; en 1497
les Espagnols s’établissent à Melilla. La crise politique marocaine, marquée par
la rivalité des grandes familles et par leur influence sur des souverains
faibles, par les luttes de succession et par l’influence croissante des tribus,
s’accompagne d’une grave crise économique née de la concurrence de nouveaux
courants commerciaux utilisant les routes maritimes et les voies sahariennes
orientales. Les difficultés, l’opposition à une occupation étrangère désormais
étendue à tous les ports, de Melilla à Santa Cruz, suscitent le revif religieux.
Ample mouvement de foi qui développe le culte des saints (maraboutisme),
multiplie les confréries, il aura d’importantes conséquences sur l’avenir du
pays en achevant son islamisation ; il renforça aussi les particularismes et fit
évoluer le Maroc dans des voies opposées à celles qui commençaient de s’imposer
en Europe.
La guerre sainte des Sa‘diens (1523-1603) 
Des confins « sauvages »
du Sahara vont, une fois encore, surgir les forces nouvelles. Les Sa‘diens,
descendants du Prophète, venus d’Arabie au milieu du XIVe siècle, prennent, à la
demande des gens du Dra, la tête de la guerre sainte. Entre 1510 et 1523, ils
s’imposent dans le sud du pays. La reprise d’Agadir sur les Portugais, en 1541,
premier coup d’arrêt à la pénétration européenne, leur vaut un immense prestige
et leur facilite la conquête du Maroc.
La
dynastie, maîtresse du pays en 1554, en reforge l’unité par la guerre sainte,
qui a favorisé ses débuts. La victoire d’Alcazarquivir (Ksar-el-Kébir) sur les
Portugais, en 1578, donne à A?mad al-Mansir (le Victorieux) prestige
international et richesses - grâce à l’abondance des rançons des chevaliers
chrétiens. Le nouveau souverain (15781603) s’oppose aussi aux Turcs, maîtres de
la Tunisie et de l’Algérie. La conquête des oasis du Touat et du Gourara, les
expéditions en direction du Soudan redonnent au Maroc, avec le contrôle du
commerce saharien, les moyens financiers d’une forte réorganisation intérieure.
L’administration centrale (makhzen ) est rénovée, l’armée développée, les
cultures, comme celle de la canne à sucre, et l’artisanat sont encouragés. Le
commerce avec l’Europe s’accroît et les grandes constructions se multiplient, à
Marrakech en particulier.
L’oeuvre,
toutefois, n’est pas plus solide que celle des dynasties précédentes. Elle tient
trop aux circonstances heureuses et à l’exceptionnelle personnalité du
souverain. Aussitôt celui-ci disparu, les difficultés assaillent le Maroc :
difficultés d’ordre économique du fait de la concurrence de nouvelles routes
commerciales et de nouveaux fournisseurs de sucre, de la prospérité factice due
à l’inflation des années 1590, faisant de ce siècle d’or le « reflet de l’or qui
passe » ; d’ordre politique aussi, dues à la montée des forces des confréries et
de leurs ambitions temporelles.
La
piraterie accentue la rupture entre les différentes régions géographiques. Salé,
favorisé par sa position et qui accueille les morisques d’Andalousie, après les
grandes expulsions de 1609-1611, devient une petite république indépendante
vivant des prises de bateaux et des rachats de prisonniers ainsi que du négoce
qui en découle. Le particularisme et l’esprit régionaliste - une des constantes
de l’histoire du Maroc - semblent à nouveau l’emporter. L’anarchie croissante
favorise les pouvoirs locaux.
Les ‘Alawites 
Les chérifs
‘alawites du Tafilelt n’étaient, au milieu du XVIIe siècle, qu’une modeste
puissance, mais ils sont porteurs d’un grand nom, ils tiennent aussi un des axes
du commerce saharien, encore important malgré sa relative décadence ; ils sont,
enfin, portés par l’ambition et entraînés par les qualités de guerriers et
d’organisateurs de leurs chefs, Milay Ma?ammad puis Milay al-Rashid (1664-1672).
Maître du Maroc oriental, celui-ci entre à Fès en 1666, s’empare de Marrakech en
1669. Son frère et successeur, Milay Isma‘il (1672-1727), le plus célèbre des
sultans du Maroc, consolide l’oeuvre du fondateur de la dynastie et donne un
nouvel éclat à la civilisation
marocaine.
Sa principale tâche est de
combattre les populations insoumises ou révoltées. Il crée une puissante armée à
partir de nouveaux contingents de troupes noires (‘abids ) et de l’ancien
système des tribus militaires (gishs ). Elle lui permet de s’opposer aux
empiètements des Turcs, de reprendre la plupart des places de l’Atlantique
encore occupées par les Européens (Mehdia, 1681 ; Tanger, 1684 ; Larache, 1689).
Politique coûteuse aux frais de laquelle ne suffisent pas les revenus
décroissants de la course, étroitement contrôlée par le sultan, ni les droits
prélevés sur un commerce extérieur que gêne une réglementation minutieuse.
D’ailleurs elle se complique de difficultés diplomatiques avec les principales
puissances : le sultan rompt avec la France et l’Espagne en
1718.
La crise financière suscite, dès la
mort du sultan, des révoltes militaires. Une longue période de révolutions et de
troubles paralyse le pays jusqu’en 1757. À l’agitation de l’armée s’ajoutent les
poussées des tribus montagnardes vers les plaines voisines, les difficultés
économiques, les famines qui déciment la population. C’est le début d’un long
déclin que ralentit plus qu’il ne l’arrête le redressement opéré sous le long
règne de Sidi Mu?ammad ben ‘Abd Allah (1757-1790). La forte reprise du négoce
avec l’Europe (fondation d’Essaouira en 1765, traités de commerce), la
réoccupation de Mazagan (1769) n’empêchent ni la décadence économique, marquée
après 1787 par l’abandon de la frappe de l’or, ni les rébellions, ni le
développement des pouvoirs féodaux que les crises de succession ont favorisées.
Le pays tend à se replier sur lui-même. La disparition de la course, les
entraves mises aux relations avec l’étranger, la forte dépopulation provoquée
par les terribles épidémies de 1798-1800 et de 1818-1820, le ralentissement du
commerce européen pendant les guerres de l’Empire, la relégation des agents
diplomatiques à Tanger, tout contribue, au début du XIXe siècle, à un isolement
non seulement accepté mais explicitement voulu par le sultan Milay Sliman
(1792-1822).
La pénétration européenne (XIXe-XXe s.) 
Face à ce déclin
et à ce repli s’affirme le dynamisme nouveau de l’Europe industrielle, entraînée
dans un mouvement général d’expansion qui la pousse à instaurer partout le
libéralisme commercial, puis le système colonial. L’histoire du Maroc subit,
désormais, de façon croissante, les pressions extérieures.
Le royaume en difficulté (1822-1912) 
Le Maroc ne peut
en effet rester longtemps à l’écart au moment où les routes méditerranéennes
prennent, au milieu du XIXe siècle, une importance nouvelle. Les efforts de
pénétration des commerçants britanniques de Manchester et de Gibraltar
débouchent, en 1856, sur un traité de commerce, qui ouvre le pays aux produits
européens. En 1863, une convention franco-marocaine aggrave encore la situation
du Maroc. L’Espagne, à partir des présides conservés sur la côte rifaine, Ceuta
et Melilla, reprend une politique d’expansion par la guerre de 1859-1860 et
obtient, lors du traité de 1861, une importante indemnité de guerre et la
rétrocession de l’ancienne possession de Santa Cruz Pequeña. Ainsi, en moins de
sept ans, de décembre 1856 à 1863, ont été modifiés du tout au tout les rapports
traditionnels entre le Maroc et
l’Europe.
La rivalité des trois
puissances se nourrit d’ambitions différentes : commerciales et stratégiques
pour la Grande-Bretagne, préoccupée de la sécurité du détroit de Gibraltar ;
politiques et sentimentales pour l’Espagne qui retrouve les souvenirs de la
Reconquista ; économiques et territoriales pour la France désirant créer un
ensemble nord-africain homogène, sous son autorité. Leur opposition, si elle
sauvegarda le statu quo politique du Maroc, accentua une pénétration économique
à laquelle l’Allemagne participa, à partir des années 1885-1890. Malgré les
difficultés, les échanges, et en premier lieu les importations, s’accroissent
fortement dans la seconde moitié du siècle. Cet essor, le développement des
colonies européennes dans les ports, passées de quelques centaines d’individus à
plus de quinze mille, l’extension de la protection, l’invasion des produits
étrangers altérèrent gravement les structures traditionnelles de l’économie et
de la société, provoquant de multiples
crises.
Moilay Hasan (1873-1894), l’un
des plus grands sultans de l’histoire marocaine, s’efforça prudemment de
moderniser le pays, sans tomber sous l’influence dominante d’une puissance ;
d’opposer les unes aux autres les rivalités, sans concessions majeures ;
d’affirmer, au prix de coûteuses expéditions militaires, l’intangibilité des
limites du Maroc contre les tentatives d’installation dans le sud du
pays.
Il ne put que retarder l’échéance.
L’avènement d’un successeur jeune et faible, l’entente, surtout, en 1904, de la
France et de l’Angleterre, dont l’opposition avait constitué la principale
sauvegarde du Maroc indépendant, précipitèrent la crise. L’affaiblissement du
pouvoir central, la pénétration européenne, la remise en question des formes
traditionnelles de la vie provoquèrent des oppositions et l’apparition de
prétendants. Des tribus entrèrent en dissidence, ce qui accrut l’impécuniosité
de l’État et le contraignit à l’emprunt
(1904).
Cependant, le gouvernement
français, assuré de l’appui des Anglais et s’étant acquis, par des accords
analogues, celui de l’Espagne et de l’Italie, poursuivit, malgré l’opposition
allemande, son dessein. La conférence d’Algésiras (avr. 1906) plaça le Maroc
sous une sorte de protectorat de puissances, mais laissa à la France une
influence prépondérante qu’elle affirma en débarquant, en août 1907, à
Casablanca.
La pénétration française fut
coupée de crises internationales provoquées par l’Allemagne qui cherchait, à
travers le problème marocain, à ruiner l’entente franco-anglaise : affaire des
déserteurs de 1908 ; « coup d’Agadir » de juillet 1911. Entravée par la
résistance des tribus, elle conduisit cependant le sultan à accepter un traité
de protectorat (30 mars 1912).
Dans le régime du protectorat (1912-1930) 
Le régime du
protectorat est hypothéqué par les engagements internationaux, comme l’acte
d’Algésiras qui, imposant le système de la porte ouverte, interdisait toute
mesure de protection douanière, et par d’autres accords signés par la France,
qui divisaient le pays en trois parties administrées différemment. À l’Espagne
fut confiée, le 27 novembre 1912, une zone d’influence au nord (Rif) et au sud
(Tarfaya, Ifni). Le statut définitif de Tanger, sous contrôle international, fut
réglé en 1923 par la convention de
Paris.
Pendant quatorze ans, le
protectorat s’incarna dans la forte personnalité de Lyautey, premier résident
général (1912-1925). Il fit oeuvre de conquête, d’organisation, de mise en
valeur. Le ralliement des tribus, au nom du sultan, s’obtint en usant de
diplomatie à l’égard des grands caïds ou en effectuant des opérations
militaires. Les institutions laissèrent subsister le makhzen central et les
anciens pouvoirs locaux complétés et contrôlés par une administration nouvelle.
L’action économique, à l’aide d’importants capitaux privés, pour une grande part
contrôlés par la Banque de Paris et des Pays-Bas, mettait en place un vaste
équipement, cependant que la colonisation rurale se développait : ainsi, 57 000
hectares de lots officiels furent distribués et près de 200 000 hectares achetés
par des particuliers en 1922, tandis que s’accroissait le nombre des Européens
(40 000 immigrants de 1919 à 1922).
Mais
l’essor économique, s’il entraînait le pays dans les voies nouvelles, n’était
pas sans causer de graves déséquilibres qui rapidement se traduisaient par des
mouvements sociaux et politiques. L’opposition de la domination européenne
allait provoquer la révolte des masses paysannes (révolte d’Abd el-Krim,
1921-1926), relayées à partir des années trente par les nouvelles élites
urbaines, avant que n’entrent en scène, après la Seconde Guerre mondiale, les
masses ouvrières.
Abd el-Krim sut
exploiter l’opposition à la domination européenne et le mécontentement des
populations rifaines ; la République des tribus confédérées du Rif mit un moment
en péril le protectorat. La reddition d’Abd el-Krim en 1926, comme le retrait de
Lyautey, ouvrit une nouvelle période où la France recourut de plus en plus à
l’administration directe, accéléra la colonisation rurale (en 1935, 840 000 ha,
dont 271 000 ha de lots officiels), encouragea le peuplement européen et reprit
la conquête militaire, achevée en 1944. Les effets de la crise économique
mondiale, qui fut sensible au Maroc en 1931-1932, des maladresses
administratives, comme le dahir (arabe, ?ahir , loi) sur la juridiction berbère
de mai 1930, la poussée démographique et ses premières conséquences sociales
provoquèrent les premiers symptômes d’une nouvelle opposition. Celle-ci ne vint
plus de la montagne et des forces traditionnelles, mais des jeunes élites
modernes.
Renouveau du nationalisme 
Ce mouvement
nationaliste urbain, influencé aussi par les doctrines réformistes et panarabes
qui agitaient l’Islam, prit forme en 1930. Le premier parti politique marocain,
sous le nom de Comité d’action marocaine, animé par Allal el-Fassi, Ouazzani et
Balafrej, élabora un « plan de réformes » qui, sans remettre en cause le
principe du protectorat, s’en prit à ses déviations et à l’administration
directe.
L’ère de libéralisme politique
qu’ouvrait, en 1936, l’avènement du Front populaire en France encouragea les
espoirs. Le mouvement gagnait les villes et les campagnes. Les troubles de 1937,
à Meknès et Marrakech, montrèrent son extension. Pourtant, à la veille de la
Seconde Guerre mondiale, les divisions du parti nationaliste, la crainte des
revendications des pays de l’Axe rapprochèrent Français et
Marocains.
Au lendemain du conflit, la
situation avait considérablement changé. Les difficultés alimentaires, montrant
la fragilité de l’économie du pays, avaient provoqué une grande misère et une
forte émigration rurale. Le système colonial avait partout été ébranlé, la
Charte de l’Atlantique avait rappelé le « droit de tous les peuples à choisir la
forme de gouvernement sous lequel ils veulent vivre ». Le débarquement américain
de novembre 1942, l’entrevue d’Anfa de 1943 où le sultan rencontra Roosevelt,
les encouragements du président des États-Unis au nationalisme marocain
précisèrent les revendications des partis politiques. L’influence de la Ligue
arabe, la caution donnée au mouvement nationaliste par le sultan (discours de
Tanger, 1947) rendaient urgente une nouvelle définition du régime du
protectorat.
Des négociations
s’engagèrent entre le sultan Sidi Mohammed et le gouvernement français, mais
elles achoppèrent sur la question de souveraineté. À la fête du Trône, qui
coïncidait en 1952 avec le vingt-cinquième anniversaire de son avènement, le
sultan réaffirma sa volonté d’indépendance, cependant que les sanglants
événements de Casablanca, les 7 et 8 décembre, annonçaient la crise. La
résidence interdit le Parti communiste et le parti de l’Istiqlal (indépendance),
encouragea l’opposition au sultan de certains milieux traditionalistes (pétition
du 21 mai 1953). Le 20 août, Sidi Mohammed fut contraint d’abdiquer. Il fut
remplacé, le 21, par son cousin Ben Arafa. Le gouvernement français avait laissé
faire : sa politique marocaine s’élaborait moins à Paris que dans les cercles
liés à la résidence.
Les réformes qui
devaient justifier le coup de force furent remises de mois en mois devant
l’opposition conservatrice, puis le développement du mouvement de résistance
marocain. Aux difficultés intérieures s’ajoutaient les difficultés extérieures.
L’Espagne appuyait l’opposition marocaine. Les États arabes et asiatiques
apportaient, aux Nations unies, leur soutien au mouvement nationaliste. Les
revers d’Indochine (mai 1954), l’insurrection algérienne (1er nov. 1954)
contraignirent le gouvernement français à s’orienter vers une solution
politique.
L’indépendance 
Après la recherche
laborieuse d’un compromis, la déclaration de La Celle-Saint-Cloud, le 6 novembre
1955, annonce des « négociations destinées à faire accéder le Maroc au statut
d’État indépendant uni à la France par des liens permanents d’une
interdépendance librement consentie et définie ». Les négociations furent
rapidement menées et aboutirent, le 2 mars 1956, à un accord qui considérait
comme caduc le traité de Fès du 30 mars 1912 et reconnaissait l’indépendance du
Maroc.
L’Espagne dut aligner son attitude
sur celle de la France et mit fin à son pouvoir sur la zone nord (déclaration
commune de Madrid, 6 avril 1956, accord du 7 avril 1956). Le sort de Tanger,
enfin, fut réglé par la Conférence qui se tint à Fedala du 8 au 29 octobre 1956.
Le Maroc était, à la fin de 1956, redevenu indépendant et unifié.
L’historiographie Marocaine 
De multiples
tâches attendaient le « nouvel » État. Il lui fallait se dégager des influences
administratives étrangères, rallier une fraction réticente de l’armée de
libération, créer des institutions. Il lui fallait aussi retrouver le sens de
son évolution historique.
La lutte pour
l’indépendance semblait se poursuivre par la reconquête d’un passé qui
paraissait avoir été doublement confisqué : d’une part dans sa gestion, d’autre
part dans son écriture dont on supposait qu’elle avait été systématiquement
déformée par la vision « coloniale ». La redécouverte de leur passé par les
Marocains et le renouvellement de l’historiographie dominent ainsi la vie
culturelle du Maroc depuis les années
1960.
Au vrai, le protectorat, s’il avait
fourni des instruments de travail en publiant des sources européennes (Les
Sources inédites de l’histoire du Maroc , 30 vol.), des monographies (Villes et
Tribus , 13 vol.) et des revues d’un haut niveau scientifique (Archives berbères
, 1915-1920 ; Archives marocaines , 1904-1936 ; Hespéris, depuis 1922), avait
surtout encouragé les travaux
archéologiques.
Les premières années de
l’indépendance sont marquées par un manichéisme aux valeurs inversées, ainsi que
par la recherche de la spécificité de l’histoire marocaine dans des
interprétations générales souvent d’inspiration
marxiste.
Le renouvellement se fait dans
les années 1980 seulement. Il est dû conjointement à la relève de jeunes
historiens marocains et à l’accès à de nouvelles
sources.
Au Maroc, la direction des
Archives royales a commencé de publier, à partir de 1972, les documents du
Makhzen (El Wuatiq, 7 volumes parus), puis a ouvert aux chercheurs,
précautionneusement, puis assez largement, les fonds royaux. La multiplication
des universités (13 en 1992) a décentralisé la recherche, accru le nombre des
départements d’histoire avec leurs congrès, leurs revues, leurs instituts de
recherche.
Une partie croissante de la
production historique est publiée en arabe. Elle demeure peu connue hors du
Maroc à cause des difficultés de diffusion des livres et des revues. La plupart
des nombreuses thèses universitaires, en grande partie exemptes des travers de
la période précédente, utilisent de manière scientifique des sources
multiples.
À la fin de 1988, l’ouverture
des Archives françaises rapatriées du Maroc et conservées dans le dépôt des
Archives diplomatiques de Nantes a donné un nouvel élan à la recherche.
2. Géographie 

À
l’extrémité occidentale de l’Afrique du Nord, comme une île entre la mer et le
désert, le Maroc a certainement la personnalité la plus accusée du Maghreb. Il
est accidenté de montagnes jeunes, dessinant une dorsale de hautes terres,
flanquée de part et d’autre par des plaines ou des plateaux. Projeté entre la
Méditerranée et l’Atlantique, séparé de l’Europe par un détroit de quatorze
kilomètres, profondément enraciné au sud dans le continent africain, le Maroc
appartient à la fois au monde méditerranéen, au monde océanique et au monde
saharien.
Le contact atlantique est sans
doute l’élément le plus original. Du cap Spartel au cap Juby, il se fait sur
plus de mille kilomètres le long d’une côte rocheuse, battue par la grande houle
contre laquelle ne s’offrait aucun abri sûr jusqu’à la construction des ports de
Casablanca et de Safi. Ce littoral est bordé de plaines basses ou de plateaux
peu élevés qui ne s’opposent aucunement à la pénétration des influences
maritimes. Les vents humides se propagent facilement jusqu’à l’amphithéâtre
montagneux qui enserre ces plaines ; ils permettent la culture en terre sèche
loin dans l’intérieur. Ces caractères font considérer le Maroc occidental, ou
atlantique, comme le « Maroc utile » et le coeur économique du
pays.
La façade méditerranéenne, sur
quatre cent cinquante kilomètres, est à la fois plus étroite et plus isolée. Les
montagnes qui la bordent sont difficilement franchissables. Elle se réduit à une
bande côtière, limitée par un rivage abrupt et sauvage, praticable seulement à
ses extrémités. Mais le monde méditerranéen, au moins dans ses aspects humains
les plus remarquables (cultivateurs et arboriculteurs sédentaires), se prolonge
à la faveur du relief, par-delà les parcours bédouins du Moyen Atlas, jusque
chez les Chleuhs du Haut Atlas ou de l’Anti-Atlas
occidentaux.
Le contact saharien est
moins pesant au Maroc qu’en Algérie ou en Tunisie, grâce à la diagonale de
montagnes. Cependant, la face est et la face sud du pays s’incorporent aux
hautes plaines steppiques ou au socle saharien, et l’obstacle montagnard n’est
pas tel que, de temps à autre, les masses d’air du désert ne se déversent sur
les plaines atlantiques qu’elles réchauffent et dessèchent ; c’est le chergui
.
Entre la Méditerranée, l’Atlantique et le
Sahara
Un relief très
diversifié
Parmi les pays de
l’Afrique du Nord, le Maroc se distingue à la fois par l’altitude plus élevée de
ses montagnes et par la remarquable extension des plaines et des plateaux. Le
Haut Atlas occidental compte plusieurs sommets dépassant quatre mille mètres,
dont le djebel Toubkal (4 165 m) qui est le point culminant de toute l’Afrique
du Nord. En revanche, les surfaces planes ou peu accidentées couvrent près des
deux tiers du pays.
Dans l’ensemble des
montagnes marocaines, le Rif, au nord, est un système à part dont la structure
en nappes s’apparente à celle des unités telliennes d’Algérie. Relativement peu
élevé (2 450 m au djebel Tidighine), le Rif est cependant une chaîne compliquée,
déversée vers le sud, arquée et allongée d’est en ouest. Comme l’Atlas tellien
qu’il prolonge, il contribue à l’isolement du littoral
méditerranéen.
Au sud, le Haut Atlas,
orienté est-nord-est - ouest-sud-ouest, est aussi dans le prolongement des
montagnes algériennes de l’Atlas saharien. C’est un énorme pli de fond
soulevant, entre de grandes cassures, un bloc de roches anciennes, le Haut Atlas
occidental, avec sa couverture secondaire, le Haut Atlas central et oriental.
Cette chaîne rigide élevée, mais franchissable en deux ou trois endroits
(Talremt, Tichka, Tizi-n-Test), tombe sur la mer par des plateaux tranchés
brutalement par la côte.
Le Haut Atlas et
le Rif encadrent une région tabulaire, une meseta . À l’est, l’extrémité
occidentale des hautes plaines oranaises constitue les hauts plateaux du Dahra
au-dessus de la vallée de la Moulouya. À l’ouest, la Meseta marocaine est
soulevée au maximum jusque vers quinze cents mètres dans le Massif central
marocain, et ses roches anciennes sont recouvertes, à l’est, par la masse
calcaire du Moyen Atlas. Dans sa partie orientale, le Moyen Atlas forme une
chaîne plissée, dépassant trois mille mètres au-dessus de la Moulouya
(Blou-Iblane et Bou-Nassere). Cet édifice compact et peu articulé, ce « dos que
le Maroc tourne à l’Algérie » ne laissant entre le Rif et lui que l’étroit
couloir de Taza, crée l’originalité du Maroc atlantique auquel rien, en Afrique
du Nord, ne peut être comparé.
Enfin,
dans l’extrême Sud, la bordure saharienne a été ployée jusqu’à plus de deux
mille mètres en pli de fond dans l’Anti-Atlas, coupé en deux par la percée
nord-ouest - sud-est de l’oued Dra. Au nord, l’Anti-Atlas est séparé du Haut
Atlas par un long sillon interrompu par le volcan tertiaire du Siroua (3 300 m).
Au sud, les crêtes monoclinales du djebel Bani s’enfoncent plus ou moins
régulièrement sous les plateaux désertiques des
hamadas.
Des domaines
bioclimatiques contrastés
La
disposition du relief, les influences conjointes de l’Océan et du désert, la
position du pays en latitude et longitude font du climat marocain un climat
méditerranéen à l’été sec, à la fois contrasté et
nuancé.
Ici encore, le domaine le plus
original est le domaine atlantique. La proximité de la mer atténue les écarts de
température et accroît sensiblement l’humidité de l’air. Des cultures
permanentes en terre sèche existent au Maroc à la latitude de Béchar et des
grands ergs nord-sahariens. Cependant, la latitude et la distance de la côte
imposent des subdivisions. Sur le littoral, au nord de Safi, règne un climat
méditerranéen atlantique de type portugais, avec quatre cents à huit cents
millimètres de précipitations ; au sud, c’est un climat canarien, tempéré,
brumeux pendant la période estivale, mais avec des précipitations de plus en
plus faibles vers le sud. Dans l’intérieur, au nord, les étés chauds et secs,
les hivers frais ou froids selon l’altitude, avec des précipitations supérieures
à quatre cents millimètres, s’étendent jusqu’en bordure du Moyen Atlas ; au sud,
l’été est excessif, aride, et certaines années sont franchement
désertiques.
Le domaine montagnard est
naturellement plus complexe et varié. Les hivers y sont froids et pluvieux, le
gel et la neige fréquents. Les étés sont chauds malgré l’altitude, et les orages
font qu’ils ne sont pas absolument secs. De multiples climats locaux tiennent à
la position en latitude et altitude, à l’exposition et la
topographie.
L’est du Maroc se
caractérise par une sécheresse accentuée (il y tombe partout moins de quatre
cents millimètres d’eau par an) et par des écarts thermiques très sensibles
entre l’hiver et l’été. Le gel et la neige sont loin d’y être inconnus : on
retrouve là les traits du climat de l’Oranie. La région présaharienne exagère
encore ces caractères. Les précipitations, inférieures à deux cents millimètres,
y sont rares et irrégulières, et les écarts thermiques accusés aussi bien d’une
saison à l’autre qu’entre le jour et la nuit. Seule la frange atlantique jouit
de conditions légèrement plus
modérées.
Comme dans tous les pays
méditerranéens, l’obstacle majeur à l’épanouissement de la végétation est la
sécheresse de l’été, à laquelle s’ajoute, au-dessus de mille mètres, le froid de
l’hiver. Sur la côte, cette sécheresse est en partie compensée par les
brouillards littoraux. Mais vers le sud et vers l’est, la moyenne des
températures augmente alors que les précipitations diminuent. Les conditions
défavorables de l’été méditerranéen tendent à occuper l’année entière ; et la
végétation s’appauvrit et se disperse. Bien sûr, des facteurs locaux perturbent
la régularité de cette dégradation. Les plaines atlantiques intérieures
méridionales font déjà figure de demi-déserts. En montagne, au contraire, les
étages élevés, sur les versants humides, conservent loin au sud un manteau
forestier. Une fois de plus, la dorsale diagonale montagnarde sépare nettement
un domaine atlantique d’un domaine oriental et
saharien.
Le problème de
l’eau
Ce rôle permanent de la
montagne se retrouve, en dernier lieu, dans les caractères de l’hydrographie.
Grâce à son altitude, le Maroc, mieux arrosé que le reste du Maghreb, est doté
en son centre d’un véritable château d’eau d’où divergent de grands fleuves
permanents vers l’Atlantique, tels le Sebou, le Bou-Regreg, l’Oum er-R’bia, le
Tennsift, le Souss ; vers la Méditerranée, comme la Moulouya ; et même vers le
Sahara : Dra, Dadès. Cependant, la plupart des cours d’eau marocains sont des
oueds, c’est-à-dire des gouttières intermittentes, à sec en été, gonflées en
automne et au printemps par des crues brutales et passagères.
Ces conditions posent à l’homme un grave
problème d’eau, que la technique moderne s’efforce de résoudre mieux
qu’autrefois : excès d’eau, seulement, il est vrai, dans la basse plaine du
Gharb, et surtout manque d’eau, en partie résolu par une irrigation à laquelle
la plus grande partie du Maroc, le bled seguia , doit la
vie.
Population et activités
économiques
L’explosion démographique
a accompagné le profond changement de la répartition du peuplement, favorable
aux régions basse-atlantiques. La puissance de la conurbation atlantique
(Casablanca-Rabat), pivot de l’organisation territoriale, s’est affirmée en même
temps que le Maroc s’urbanisait rapidement et modernisait ses structures de
production. Malgré les progrès réalisés - agriculture irriguée, diversification
industrielle -, les bases économiques du pays demeurent fragiles. Le bilan
social est médiocre ; l’aggravation des inégalités sociales menace l’équilibre
de la formation
nationale.
Population et
développement
Forte de 27 millions
d’habitants en 1994, la population est très inégalement répartie sur le
territoire national. Les régions situées au-delà des montagnes atlasiques
forment une périphérie délaissée ; elle n’est parcourue que par quelques groupes
de pasteurs semi-nomades, ou habitée ponctuellement par des ksouriens à l’étroit
dans les vallées du pied de l’Atlas (Tafilelt, Dadès, Draa) qui ne trouvent que
dans l’émigration des ressources propres à assurer leur survie. Le vaste
amphithéâtre montagneux dominant les plaines atlantiques oppose les régions
pastorales du Moyen Atlas, du Haut Atlas oriental et du Plateau central, peu
peuplées, aux montagnes densément occupées du Rif du Haut Atlas occidental et de
l’Anti-Atlas. La forte pression démographique, caractéristique de montagnes
refuges, y a nourri de puissants courants d’émigration. Les bas pays atlantiques
rassemblent, sur un cinquième du territoire, les trois quarts des populations.
L’inversion du peuplement, caractéristique du Maroc ancien, est
effacée.
La dynamique démographique est
caractéristique d’un pays qui se trouvait, il y a quelques années encore, au
plus fort de la transition démographique. Estimé à 5 millions d’habitants au
début du XXe siècle, à 10 millions en 1956, l’effectif de la population
dépassera 30 millions en l’an 2000. La baisse de la mortalité (8 p. 1 000 en
1991), inégale selon les milieux de résidence - les campagnes accusant un
sérieux retard - et selon les groupes sociaux, fut responsable de l’explosion
démographique. La fécondité n’a décroché qu’au milieu des années 1970. Le nombre
d’enfants par femme est passé de 7,2 en 1962 à 4,2 en 1992. La promotion du
statut de la femme citadine, autorisée grâce à l’école et au travail salarié,
explique la différence importante de fécondité entre les villes (2,5 enfants par
femme) et les campagnes (6 enfants). Avec un taux d’accroissement naturel de 2,2
p. 100, le Maroc appartient au groupe des pays les plus prolifiques du monde. La
charge démographique de 520 000 personnes supplémentaires que la société
supporte annuellement met en question la capacité du système politique à créer
les conditions de la mobilisation de la force de travail et de la satisfaction
des besoins fondamentaux des familles.
La
proportion d’analphabètes de quinze ans et plus demeure élevée : 51 p. 100 pour
les hommes et 78 p. 100 pour les femmes, en 1990. Afin de sortir les populations
de l’illettrisme, de sérieux efforts ont été accomplis dans le domaine de
l’éducation. Cependant, la pression démographique a nui à la réalisation des
objectifs. Beaucoup d’enfants scolarisables ne fréquentent pas l’école. La
scolarisation de 80 p. 100 dans le primaire (de 6 à 11 ans) tombe à 30 p. 100
dans le secondaire. Les « évasions » scolaires des jeunes filles à l’âge de la
puberté sont nombreuses.
L’arrivée des
jeunes sur le marché du travail est le problème central auquel est confrontée la
société. Le chômage est un chômage de jeunes - plus de la moitié des chômeurs
ont moins de vingt-cinq ans -, et le sous-emploi s’étend. Les activités du
secteur non structuré (S.N.S.), parcellisées et de large diffusion spatiale,
comprennent autant les petites entreprises de production marchande, fortes
consommatrices de main-d’oeuvre, que les travaux occasionnels de simple survie.
Elles alimentent l’effervescence des quartiers populaires. La population active
occupée du S.N.S. prédomine dans la plupart des branches d’activité urbaine,
particulièrement dans les secteurs du commerce, des services, des transports et
de l’artisanat, avec des proportions supérieures à 70 p. 100. Le poids et le
rôle du secteur informel révèlent l’incapacité de l’économie moderne à mobiliser
la force de travail et la faculté d’adaptation des populations à une situation
de pénurie et de crise. Le S.N.S., en se démultipliant, occupe le plus grand
nombre, mais il ne lui procure que de faibles ressources et le condamne à la
pluriactivité. Plus du tiers de la population vit au-dessous du seuil de
pauvreté, conscient des disparités économiques et sociales accrues et du
fonctionnement d’une société à plusieurs vitesses. Il en résulte une situation
sociale de crise, particulièrement aiguë dans les
villes.
L’urbanisation du
Maroc
Modérée jusqu’à la Seconde
Guerre mondiale, puis rapide, la poussée urbaine s’est intensifiée jusqu’à
devenir explosive. La population des villes est ainsi passée de 420 000
habitants en 1900, répartis dans vingt-sept villes, à 2,9 millions d’habitants
au lendemain de l’indépendance et à plus de 13 millions désormais, résidents
d’environ trois cents centres urbains. La multiplication et la diffusion
spatiale des villes, l’étalement désordonné des espaces urbains révèlent
l’intensité du processus. Celui-ci résulte de la rencontre de la dynamique
démographique citadine avec celle de la migration campagnarde. Ballottée par les
modernisations, mais conservatrice en matière de structures agraires
inégalitaires, la société rurale a alimenté de puissants courants migratoires.
Ils représentaient, en année moyenne, 45 000 personnes (années 1950), puis 125
000 personnes (années 1970) et enfin 271 000 personnes en
1987.
L’armature urbaine est assez bien
équilibrée. Au sommet de la hiérarchie, deux villes millionnaires : Casablanca
(3 millions d’habitants), métropole captatrice de tous les pouvoirs économiques,
et Rabat-Salé (plus d’un million de citadins), capitale politique et
administrative. Les villes de second rang conservent des rôles régionaux actifs
à l’image des anciennes cités historiques de Fès et de Marrakech, des centres de
Meknès, d’Oujda et Tanger. Un troisième niveau de villes provinciales structure
le territoire. Tétouan, Kenitra, la capitale du Rharb, Safi, Agadir à la tête du
réseau du Souss ont dépassé les 200 000 habitants, tandis que Beni Mellal,
Khouribga, centres dynamiques des plaines et plateaux du Centre-Ouest,
Mohammedia, Laayoun, capitale économique des provinces sahariennes, et désormais
El Jadida, Nador ainsi que plusieurs autres centres (Ksar el-Kebir, Taza) ont
franchi le seuil des 100 000 habitants. Une vingtaine de villes de plus de 100
000 habitants, regroupant plus de 70 p. 100 des citadins, et un nombre
équivalent de centres de 50 000 à 100 000 habitants dominent une constellation
de villes petites et moyennes (entre 230 et 250, selon les critères retenus), en
moyenne très dynamiques. Désormais, le contrôle du territoire par les villes est
total. L’intégration des économies régionales dans la sphère de l’économie de
marché, l’élargissement du cadre d’intervention de l’État, la diffusion des
innovations et de nouveaux modes de consommation ont pleinement participé à
l’urbanisation des espaces et des sociétés
régionales.
Le domaine aride compte plus
d’une trentaine de petites villes ; les remises des travailleurs émigrés et la
promotion administrative ont généré de multiples flux d’échanges commerciaux et
de services. Les montagnes, traversées par la route, parcourues par les
marchands ont vu naître quelques centres commerciaux, aux noeuds routiers ou le
long des « pénétrantes ». Le réseau urbain des bas pays n’a pas cessé de se
renforcer. Demeure le contraste entre la moitié septentrionale, plus riche et
solidement structurée par plusieurs armatures urbaines régionales
(Chaouïa-Tadla, Rharb-Saïs...), et la zone, au sud de l’Oum er-Rbia,
insuffisamment organisée d’où n’émergent que quelques gros foyers urbains :
Marrakech, Safi et la conurbation
gadirie.
Au centre du dispositif spatial,
dominant le réseau urbain, ordonnant toute la vie du pays, la conurbation
atlantique rassemble quatre citadins sur dix. De forme rubanée, s’étendant sur 2
000 kilomètres carrés, elle englobe deux villes millionnaires, une capitale
régionale, une ville industrielle, des cités satellites, de vastes zones
résidentielles périurbaines, des espaces industriels et consacrés aux loisirs,
des ceintures maraîchères et constitue une zone métropolitaine d’environ 5
millions d’habitants dont le poids gauchit toute l’organisation de l’espace.
Les transformations de l’économie :
l’agriculture
La place du secteur
agricole se mesure à sa contribution à la formation du produit intérieur brut
(17 p. 100), à sa part dans l’emploi national (autour de 35 p. 100) et à sa
participation dans les échanges (un quart de la valeur des exportations). Cette
dimension comptable est ambiguë, car fonctionnent deux agricultures aux
caractères distincts. L’agriculture vivrière, zone de bour (culture sèche) ou de
petite hydraulique, caractérisée par la pauvreté des moyens de production et la
médiocrité des rendements, fut négligée par l’État bien que regroupant la
majorité des surfaces cultivées et des hommes. L’agriculture moderne, dynamique
et performante, est l’objet de toutes les attentions de l’État moderne qui
favorise la grande hydraulique, les cultures d’exportation, les productions sous
contrat... L’agriculture vivrière « néo-traditionnelle » occupe les trois quarts
de la surface cultivée des plaines et des collines. La médiocrité des
rendements, comparativement aux potentialités des milieux régionaux, s’explique
autant par la faiblesse et les irrégularités des précipitations - près de 90 p.
100 des terres sont en agriculture pluviale - qu’en raison de la persistance de
méthodes de travail et d’organisation de l’exploitation, de faible niveau
technique. La fragilité économique et sociale des exploitations tient aussi à
l’inégale répartition de la surface agricole utile. 5 p. 100 des exploitants
contrôlent 40 p. 100 des terres melk , 57 p. 100 des foyers ruraux sont
propriétaires d’exploitations de moins de 5 hectares, très morcelées, cinq ou
six parcelles en moyenne, tandis que le quart des exploitants ne possèdent pas
de terre. Les conditions du maintien de rapports sociaux de faible efficacité
économique sont réunies, capitalisme de rente et fréquence de contrats de
métayage (bel khobza ).
Les cultures
vivrières sont dominées par les céréales qui
occupent plus de 5 millions d’hectares. La production, vulnérable aux aléas
climatiques, enregistre des variations brutales et amples ; au cours des années
1980, elle a chuté à 20,5 millions de quintaux (Mq) et s’est redressée pour
atteindre 79,4 Mq. Les céréales de printemps, autres que le maïs (4,3 Mq), n’ont
pas réussi leur percée et n’occupent que des superficies restreintes : sorgho et
riz, environ 21 000 hectares. Parmi les céréales d’hiver, l’orge, cultivée sur
les marges défavorables du bour, occupe les plus grandes superficies (47 p.
100). Le blé dur, adapté aux traditions culturales du monde paysan, cède la
place au blé tendre. La progression de celui-ci tient aux progrès techniques
(rationalisation des méthodes de culture, utilisation d’intrants, diffusion de
nouvelles variétés) comme aux changements dans les habitudes de consommation que
favorise le soutien des prix à la consommation de la « farine blanche ». Le blé
tendre est cultivé en association, sur les riches terres agricoles du Saïs, du
Rharb et des plaines de la Chaouïa et des Doukkala. Les rendements sont plus
élevés sur les terres irriguées, dépassant 25 quintaux à l’hectare contre 14 en
moyenne. Les légumineuses (fèves, pois chiches, lentilles, etc.) cultivées sur
les espaces les plus « traditionnels », soumis aux rigueurs climatiques,
n’occupent qu’une superficie réduite (environ 500 000 ha) pour une production de
3,5 Mq.
L’élevage conserve une place
éminente, intéressant près d’un million d’agriculteurs-éleveurs. Les ovins (14
millions de têtes, en 1990) sont élevés sur les parcours des plateaux et des
montagnes, tandis que les caprins (5,3 millions de têtes) sont nombreux dans les
provinces méridionales, le Rif et l’Oriental. L’élevage bovin (3,3 millions de
têtes) souffre, comme les autres secteurs, de bas rendements consécutifs au
caractère extensif et complémentaire : races locales et pacages sur les bours et
les montagnes (Moyen Atlas et Plateau central). Dans le cadre du plan laitier,
l’État a pris des mesures d’encouragement à la production : races bovines
sélectionnées, développement des cultures fourragères, mise en place de réseaux
de collecte de lait et de coopératives. Néanmoins, faute de les étendre au monde
des petits éleveurs, le potentiel d’élevage demeure sous-utilisé. Aussi, la
production de viande et de lait est-elle devenue déficitaire depuis 1974. Les
faiblesses structurelles de l’agriculture vivrière contribuent, avec la pression
démographique, l’urbanisation et les transformations de la consommation
alimentaire, à creuser le déficit alimentaire. En 1990, 1,35 million de tonnes
de blé furent importées pour une valeur de 1,4 milliard de
dirhams.
Le gouvernement a misé sur la
grande hydraulique - une soixantaine de barrages régularisent 9,5 milliards de
mètres cubes - et a confié aux offices régionaux de mise en valeur agricole
l’équipement de neuf périmètres irrigués et l’encadrement des agriculteurs. Deux
sont situés en région aride et semi-aride : Tafilelt et Draa ; les autres
appartiennent aux régions à régime pluviométrique plus favorable. Les périmètres
- équipés de grande hydraulique - du Tadla (environ 100 000 ha), du Rharb (80
000 ha), de basse Moulouya (65 000 ha) et des Doukkala (60 000 ha) sont les plus
étendus. Comme la petite et la moyenne hydraulique fournissent un apport
complémentaire d’environ 120 000 hectares, le Maroc possède, au début des années
1990, un patrimoine imposant d’environ 850 000 hectares
irrigués.
La grande hydraulique a
démontré, sur le plan technique, un savoir-faire remarquable dont témoignent les
barrages-réservoirs, les damiers réguliers des périmètres et l’ordonnance des
paysages. Pourtant, le coût exorbitant des aménagements - 70 p. 100 des
investissements publics agricoles - et des charges, comme le système
d’incitation à la modernisation (subventions aux intrants, crédit, mesures
fiscales, etc.), socialement très sélectif, ont remis en question le bien-fondé
de la stratégie de développement. Parmi les principaux griefs, on retient le
contrôle renforcé de l’État (du technicien) sur les zones riches et la
déresponsabilisation du fellah, la dépossession des petits agriculteurs au
profit des « gros », progrès technique et injustice sociale allant de pair. La
participation effective des usagers, la revitalisation des structures paysannes
intermédiaires et un nouveau statut social pour le fellah requièrent une «
nouvelle donne hydraulique ».
Les
cultures industrielles (betteraves, canne à sucre et, secondairement, coton)
ainsi que l’agrumiculture et les cultures maraîchères ont bénéficié des aides et
des encouragements de l’État, tant en amont de la production (financement et
équipement des réseaux d’irrigation) qu’en aval (organisation des circuits de
commercialisation). Le pays importait, en 1963, la totalité du sucre brut. Le
démarrage de la sucrerie du Beth (Sunab) fut le point d’ancrage d’une production
sucrière nationale. Le plan sucrier était fondé sur la production de sucre de
betterave dans les périmètres du Rharb, du Tadla, des Doukkala, de la Moulouya
et du Loukkos. L’encadrement technique de la production et des prix incitatifs
ont permis d’atteindre 63 000 hectares en betterave sucrière (2,9 millions de
tonnes). Avec des rendements moyens de 50 tonnes à l’hectare (betterave) et de
70 tonnes à l’hectare (canne à sucre), pour une production totale de 4 millions
de tonnes, le Maroc satisfait les deux tiers de ses besoins. Les oléagineux ont
connu des progrès spectaculaires. La culture du coton est pratiquée
exclusivement dans le périmètre du Tadla (15 000 ha en moyenne) ; celle du
tournesol, dans le Rharb jusqu’en 1987, a gagné d’autres régions. Les agrumes
couvrent une superficie d’environ 70 000 hectares dont les trois quarts sont
situés en périmètres irrigués : Rharb, Souss Massa, Haouz et région Beni Mellal.
La production, spécialisée dans les variétés tardives (Maroc-late, clémentines)
de 1,4 million de tonnes, en 1989, est destinée pour plus de 50 p. 100 à
l’exportation sur les marchés de l’Union européenne. Les cultures maraîchères
couvrent des superficies supérieures à 170 000 hectares dont 20 000 en primeurs.
Malgré les aides de l’État et les investissements du capital financier, les
exportations rencontrent des difficultés, en raison des concurrences externes,
notamment celle des États méditerranéens de l’Union européenne. Néanmoins, elles
demeurent un poste important de
recettes.
L’agriculture fonctionne,
ainsi, à plusieurs vitesses et génère, tant les déséquilibres internes,
techniques et culturels sont puissants, de violents contrastes de niveaux de
vie, difficiles à réguler. Or les choix politiques récents de désengagement de
l’État risquent d’aggraver les dysfonctionnements. Que deviennent les projets de
développement rural intégré situés dans les zones de bour (projets
Fès-Karia-Tissa, El Hajeb, Oulmes-Rommani...) et les ambitions d’assurer la
transition des campagnes « vivrières » vers les formes modernes d’organisation
de la vie rurale, si les soutiens et les actions de l’État s’effacent pour
laisser le champ libre aux seuls mécanismes du marché
?
Le secteur minier et
énergétique.
Le sous-sol marocain
recèle les plus riches réserves de phosphates du monde, estimées à 60 milliards
de tonnes. Elles constituent la première richesse du pays. La production
annuelle, autour de 20 millions de tonnes, provient principalement des gisements
des Ouled Abdoun et des Ganntour. Le monopole d’exploitation et d’exportation
est confié à l’Office chérifien des phosphates (O.C.P.) qui emploie 30 000
personnes. Le groupe O.C.P. poursuit la réalisation de divers projets parmi
lesquels figurent l’extension des zones de production de Khouribga et de
Benguerir, l’exploitation des gisements de Sidi Hajjaj et de Meskala. La société
Phosboucraa, dans laquelle l’O.C.P. détient 65 p. 100 des parts et l’Espagne 35
p. 100, exploite les phosphates sahariens (gisement d’oued Eddahab). La
transformation et la valorisation des phosphates sont le principal objectif,
malgré l’extrême vulnérabilité de cette matière aux variations des cours ; ce
but est atteint pour plus du tiers de la production totale. Le complexe
industrialo-portuaire de Jorf Lasfar, port inauguré en 1982 - capacité de
transit prévue de 42 Mt -, a bénéficié des trois quarts des investissements
réalisés par la puissance publique, dans le domaine de la chimie, durant les
vingt dernières années. Grâce à la mise en fonctionnement des unités de
production de Maroc-Phosphore III et IV, le Maroc dispose, désormais, d’un outil
de production extrêmement puissant. Le phosphate et ses dérivés constituent le
principal poste des exportations (83 p. 100 des recettes). Les autres gisements
miniers sont de faible importance. La production de minerai de fer (région de
Nador) et de pyrrhotine (Kettara) a chuté, celle de minerai de plomb
(Aouli-Mibladène) et de zinc (Touissit) régresse, celle de minerai de cuivre
(Bleïda et Bou Gaffer) et de manganèse (Imini)
stagne.
Dépourvu de pétrole et pauvre en
charbon (les mines d’anthracite de Jerada fournissaient 526 000 tonnes en 1990),
le Maroc est tributaire de l’étranger dans le domaine énergétique. Sa dépendance
quasi totale pour le pétrole représente une lourde charge, accaparant jusqu’à 50
p. 100 des recettes d’exportation. La production énergétique appelée sur le
réseau de l’Office national d’électricité a été de 9 371 gigawattheures en 1990,
assurée pour près de 85 p. 100 par les centrales thermiques de Mohammedia,
Kenitra et Jerada. Afin de réduire la dépendance pétrolière, le Maroc poursuit
la mobilisation de son potentiel hydraulique et envisage une optimisation de la
recherche dans les domaines du pétrole, du gaz et du charbon et le recours à
l’énergie nucléaire.
L’industrie marocaine
Les plans de
développement n’ont eu de cesse d’encourager l’industrie, évoquant l’ardente
nécessité de promouvoir les exportations de produits manufacturés -
participation plus active aux marchés de sous-traitance internationale - sans
négliger, pour autant, les industries de substitution dans les secteurs des
biens d’équipement et intermédiaires, d’encourager la création des petites et
moyennes entreprises, terreau des emplois industriels peu capitalistiques, et la
régionalisation de l’investissement. L’appareil productif demeure de taille
modeste, inégalement étoffé et mal réparti géographiquement, en dépit des
efforts consentis et de codes des investissements favorables. L’industrie
manufacturière ne contribue que pour 17 p. 100 à la formation du P.I.B. et
emploie 335 000 actifs du secteur structuré. Cependant, nombre de petites
entreprises ressortissent à la petite production marchande, employant une
abondante main-d’oeuvre faiblement qualifiée, souvent exploitée et
sous-payée.
La progression des emplois,
qui n’étaient que de 100 000 en 1967, n’a pas atténué les contrastes régionaux.
La conurbation atlantique regroupe les deux tiers des unités de production et
près de 70 p. 100 de l’emploi industriel. Le pôle casablancais, incluant
Mohammedia et la couronne périurbaine, composée des petits centres industriels
de Dar Bouazza, Bouskoura, Mediouna, Tit Mellil, Ain Harrouda, rassemble 62 p.
100 du total. Les autres foyers industriels paraissent, par contraste, de très
faible poids. Seuls émergent Tanger, désormais deuxième ville industrielle (20
000 emplois), spécialisée dans le textile et la confection, et Fès (16 000
emplois). Safi (chimie), Meknès (agroalimentaire), Marrakech et Agadir (6 000
emplois) sont les autres foyers de quelque importance. Malgré les tentatives de
déconcentration de l’appareil productif - trente-cinq zones industrielles crées,
et instauration de dispositions juridiques et financières favorables aux
provinces -, l’industrie échappe peu à l’emprise casablancaise. Guère plus de 10
p. 100 de la main-d’oeuvre industrielle trouve un emploi dans les moyennes et
petites villes. À l’exception des périphéries de Casablanca et de Rabat-Salé,
n’apparaissent sur la carte que les petites constellations industrielles du
Rharb, du Tadla, des Doukkala et du
Souss.
L’industrie marocaine présente une
structure sectorielle assez diversifiée, mais déséquilibrée. Les entreprises
productrices de biens de consommation finale, peu capitalistiques, utilisant une
main-d’oeuvre attachée à des postes de travail sans qualification, sont les plus
nombreuses. Les industries agroalimentaires, celles du textile, de l’habillement
et du cuir occupent plus de 60 p. 100 des actifs du secteur répertorié. Les
industries agroalimentaires souffrent d’une trop grande dispersion, de déficits
d’organisation et de gestion, de l’inadaptation des équipements et des
infrastructures, à l’image de la pêche dont l’armement est dépassé. L’État a
concentré ses efforts sur l’industrie sucrière. La construction d’une quinzaine
de sucreries (7 dans le Rharb, 3 dans le Tadla) a permis de satisfaire la
demande intérieure en sucre raffiné. Les industries du textile et de
l’habillement emploient plus du tiers de la main-d’oeuvre. Longtemps concentrée
dans la zone Casablanca-Mohammedia, l’industrie textile (fils, tissus, etc.) a
essaimé à Fès (usines intégrées de la Cofitex et de la Cotef), à Oued Zem et à
Kasba Tadla où fonctionnent deux filatures de coton. Les ateliers de confection
et de bonneterie, structurés ou informels, se sont multipliés dans un certain
désordre. S’ils rencontrent de notables succès à l’exportation, encore que se
dressent de multiples obstacles à la pénétration des marchés extérieurs, ces
secteurs supportent de lourds handicaps : dépendance à l’égard de l’étranger,
insuffisance de l’intégration industrielle, faible valeur
ajoutée...
Les industries métallurgiques,
en l’absence de complexe sidérurgique (simple laminoir à Nador), occupent une
place modeste. L’État a avancé un projet de développement des activités
énergétiques : raffinage de pétrole et production électrique. L’effort principal
a porté sur la réalisation d’une seconde raffinerie de pétrole et d’un complexe
des huiles lubrifiantes à Mohammedia, tandis que la production électrique a
bénéficié de l’entrée en service de deux importantes centrales thermiques à
Mohammedia et à Kenitra.
Le secteur de la
chimie constitue la base de l’industrie marocaine : transformation des
phosphates en acide phosphorique et engrais. Après Maroc-Chimie, Maroc-Phosphore
I et II à Safi, l’effort s’est focalisé sur Jorf Lasfar. Dans le cadre du plan
cimentier et pour répondre à une demande en progression, le secteur du ciment a
connu une forte impulsion du fait de l’extension des capacités de production des
unités d’Agadir, Temara, Tanger et Tétouan, de la réalisation des projets
Lafarge II et de la cimenterie de
l’Oriental.
Les activités tertiaires
Le réseau
des transports permet de bonnes relations interrégionales et internationales. Le
réseau ferroviaire a peu évolué depuis l’indépendance ; une seule liaison
nouvelle, Nouasser-Jorf Lasfar, ouverte en 1987, a enrichi le réseau, long de 1
893 kilomètres, dont 974 électrifiés. Douze millions de voyageurs et 29 millions
de tonnes (dont 68 p. 100 de phosphates) ont été acheminés en 1990. Les projets
de l’Office national des chemins de fer concernent plus le renforcement des
grandes lignes qu’un élargissement du champ d’action ; l’axe Marrakech-Laayoun,
long de 900 kilomètres et d’un coût considérable, relève encore de l’intention
politique.
Le réseau routier à grande
circulation est infiniment plus complexe, dense et de qualité : 60 000
kilomètres de routes, dont la moitié revêtue. L’ouverture de nouvelles voies à
grandes circulation et de pistes carrossables permet une meilleure circulation
des hommes et des marchandises. Le désenclavement régional a contribué, avec le
resserrement des réseaux administratifs (41 provinces et 18 préfectures), à la
diffusion des éléments de progrès : école, dispensaire, etc., et à l’intégration
des sociétés rurales dans les réseaux d’échanges
mercantiles.
Les échanges du Maroc avec
l’extérieur s’effectuent presque exclusivement par la voie maritime.
L’infrastructure portuaire se compose de huit ports de desserte nationale et
internationale, d’une dizaine de ports à caractère régional. En 1990, Casablanca
(16 Mt) n’assurait que 42 p. 100 du trafic, suppléé en partie par Mohammedia,
port pétrolier (5,9 Mt), et Jorf Lasfar (5,6 Mt). Safi (4,7 Mt), grâce aux
phosphates, échappe à la médiocrité du trafic des autres ports. Tanger demeure
le seul port de voyageurs (plus de 1,1 million de passagers) emprunté par les
travailleurs marocains à l’étranger lors de retours temporaires au pays et par
les touristes.
Le transport maritime
s’élève à 38 Mt en 1990 ; les importations en représentent près de la moitié,
les postes principaux étant les produits énergétiques, les céréales, le soufre
brut ; les exportations portent encore, pour l’essentiel, sur les produits bruts
d’origine minérale et les biens alimentaires, même si des progrès notables ont
été accomplis dans le domaine des demi-produits (engrais et acide phosphorique).
La valeur des importations a progressé rapidement, creusant le déficit de la
balance commerciale, estimé à 22 milliards de dirhams, en
1992.
Les remises des travailleurs
marocains à l’étranger ainsi que les recettes touristiques représentent deux
postes essentiels de la balance des paiements ; 1,2 million de Marocains
résident à l’étranger, parcourant un espace migratoire de plus en plus vaste qui
s’étend à toute l’Europe, à la Méditerranée orientale et à l’Amérique du Nord.
La diaspora marocaine alimente un flux financier qui n’a cessé de grossir tout
au long des années 1980 : 13 milliards de dirhams en 1987 contre 1 milliard en
1973. En dix années, les recettes touristiques ont été multipliées par six (plus
de 10 milliards de dirhams). Le nombre des entrées était estimé à près de 3
millions en 1990, dont la moitié en provenance de l’Algérie voisine. L’Europe
(1,2 million de touristes) est traditionnellement le premier marché touristique
marocain. Les pôles les plus fréquentés demeurent le Sud (région d’Agadir : plus
de 20 000 lits) et le Tensift (Marrakech : plus de 16 000 lits). La qualité de
l’accueil est satisfaisante ; en témoigne la densité du parc hôtelier et du
réseau des transports aériens. Plusieurs aéroports de classe internationale
fonctionnent : à Casablanca (Mohammed-V), Agadir, Marrakech,
Tanger...
Les progrès réalisés, au cours
des années d’ajustement structurel, dans la maîtrise des déficits des finances
publiques sont notables : le déficit a été ramené à 3,3 p. 100 du P.I.B. en
1990. Cependant, la situation demeure très fragile, tant l’endettement extérieur
est élevé (plus de 26 milliards de dollars) et le rééchelonnement de type
latino-américain permanent. Jusqu’ici, le Maroc a fait face. Il le doit au
dynamisme et à l’abnégation de son peuple. Celui-ci a besoin d’espoir et de
justice sociale. L’amélioration des conditions de vie matérielle et démocratique
est une tâche nécessaire et urgente ; elle implique une meilleure répartition
des revenus, une autre politique
sociale.
3. Un changement politique « immobile »
En 1956, deux forces politiques, le roi
et l’Istiqlal, paraissaient habilitées, pour avoir incarné et animé le
nationalisme marocain, à revendiquer la conduite des affaires publiques et à
faire prévaloir leur propre conception dans l’élaboration des nouvelles
institutions constitutionnelles. Aussi les premières années de l’indépendance
sont-elles dominées par une lutte d’influence dont l’enjeu est le contrôle de
l’appareil d’État et la conquête du leadership politique. La monarchie sort
victorieuse de cette confrontation en faisant adopter, par référendum en 1962,
une Constitution à sa mesure, et ce après avoir contribué à l’effacement
progressif de l’Istiqlal au profit d’un réseau de clientèles locales lui
assurant le contrôle du monde rural et d’une force publique placée sous son
autorité. Le fonctionnement du nouveau mécanisme constitutionnel va rapidement
être bloqué sous l’effet de la politisation excessive des institutions
parlementaires et de leur incapacité à résoudre les tensions sociales attisées
par les défaillances ou l’immobilisme de la politique économique de
l’État.
L’explosion de violence qui
survient à Casablanca, en 1965, sonne le glas de cette expérience parlementaire,
et la proclamation de l’état d’exception ouvre une période d’autoritarisme qui
conduit à la concentration totale du pouvoir entre les mains du roi, et à une
certaine traditionalisation dans l’exercice du pouvoir. Désavouant les partis et
réhabilitant les procédés traditionnels de l’influence politique et religieuse
de la monarchie chérifienne, le roi va gouverner en s’appuyant sur un réseau
d’élites administratives, rurales et économiques, dont le loyalisme est la seule
condition qui garantisse leur prospérité économique et leur prestige social.
L’absolutisme royal devient la trame d’un système qui s’accommode d’une
corruption intensive, d’une répression sélective et d’un enrichissement
outrancier - à seule fin d’entretenir son propre fonctionnement. En 1970, le
pouvoir va jusqu’à pérenniser ce système en l’inscrivant dans un texte
constitutionnel qu’il élabore et fait adopter par référendum. La fiction
institutionnelle ne pourra, cependant, trop longtemps résister au poids de la
dégradation économique et sociale du pays causée par des années d’inertie et de
corruption au sein de l’appareil d’État. À trois reprises, de 1971 à 1973, le
régime se voit attaqué par un de ses plus fidèles alliés, l’armée, dont les
tentatives de putsch et de subversion vont échouer. L’alerte aura pourtant suffi
à obliger le Palais à réévaluer la situation et à tenter de renouer avec les
forces politiques.
À partir de 1972
commence une nouvelle période, dominée par l’ouverture vers les partis
d’opposition et par la recherche d’un équilibre neutralisateur dont le Palais
puisse tirer le plus grand profit. En 1972, le roi fait adopter une nouvelle
Constitution, d’inspiration plus libérale et plus démocratique que la
précédente, et qui va largement dans le sens souhaité par les partis de
l’opposition. La politique d’ouverture bute toutefois sur leur refus de
participer au gouvernement de conciliation nationale proposé par le roi après le
coup d’État manqué de l’été de 1972. Pour renouer le dialogue, Hassan II renonce
à se placer sur le terrain strictement institutionnel en décidant de repousser
les élections prévues par la Constitution. En revanche, il recrée indirectement
dans le champ économique les conditions d’une mobilité qu’il ne réalise plus
dans la manipulation du jeu politique traditionnel. La mise en oeuvre du plan
économique 1973-1977, orienté vers une croissance plus soutenue et une plus
grande justice sociale, en constitue la trame principale, où s’inscrivent des
mesures d’accompagnement telles que la « marocanisation » du commerce et de
l’industrie, la récupération des terres étrangères et la refonte du code des
investissements. Cette stratégie de relance et d’intégration du champ économique
dans le domaine politique va lui assurer une nouvelle emprise sur des élites
sociales qu’il ne contrôlait plus depuis les
complots.
Mieux encore que ces réformes
économiques et sociales, c’est une menace extérieure qui va permettre au roi de
créer les conditions d’une unité nationale. La décolonisation du Sahara
espagnol, coïncidant avec la mort du général Franco, va offrir au Maroc
l’occasion d’échapper à un partage inégal du Sahara qu’il n’avait pas su
remettre en cause ni avant l’indépendance de l’Algérie, ni après la guerre des
Sables de 1963. Après une négociation ambiguë et une bataille juridique peu
convaincante, le roi reprend l’initiative avec la Marche verte qui constitue un
succès politique majeur sur le plan tant interne
qu’international.
Le consensus sur le
Sahara et l’intégration du champ économique dans le domaine politique vont
permettre à Hassan II d’engager le régime dans une démocratisation formelle,
limitée aux élites et étroitement contrôlée, avec la complicité de l’ensemble
des acteurs du système politique marocain. En effet, différées en raison de
l’affaire saharienne, les élections locales et nationales qui se tiennent
respectivement en septembre 1976 et en juin 1977 voient le succès d’un mouvement
d’électeurs, les Indépendants, impulsé et favorisé par le profond courant
monarchiste et nationaliste qui s’est cristallisé autour de la Marche verte. Un
nouvel équilibre politique s’instaure sur un fond d’unitarisme, qui tend à
neutraliser les surenchères et les clivages internes au profit d’une
mobilisation nationale en faveur de l’enjeu saharien. Le parti de l’Istiqlal,
après une cure d’opposition d’une quinzaine d’années, revient au pouvoir en
étant associé au nouveau gouvernement conduit par Ahmed Osman, beau-frère du roi
et président du Rassemblement national des Indépendants (R.N.I.). Ainsi se
trouve mise en place une formule politique qui tend à asseoir l’exercice du
pouvoir sur des bases plus stables et plus rationnelles sans pour autant
affaiblir le leadership du roi.
Le
nouvel équilibre politique à
l’épreuve.
Pressions locales et dépressions
économiques
Cette nouvelle formule
politique, issue d’un long processus de démocratisation, ne va pas tenir les
promesses qu’on pouvait en attendre. L’équilibre institutionnel et politique que
l’affaire du Sahara a largement contribué à instaurer va paradoxalement
s’effriter sous l’effet des prolongements du conflit. Les heurts entre les
Forces armées royales (F.A.R.) et les commandos du Front Polisario se font de
plus en plus fréquents, créant ainsi un véritable état de guerre au Sahara. La
prolongation de cet état de tension entraîne un accroissement considérable des «
dépenses de souveraineté » (elles triplent en trois ans et passent à 2 milliards
de dirhams pour les équipements militaires en 1978), qui va peser lourdement sur
les finances du pays, déjà affectées par la stagnation des recettes
phosphatières et une inflation endémique. Les autorités sont amenées à réviser
leurs options économiques et à observer une pause dans la politique de
développement. Le plan quinquennal 1978-1982 est reporté au profit d’un plan
triennal de transition (1978-1980) que le roi justifie au nom d’une mystique
nationaliste et unitaire, et par un appel solennel à la « paix sociale
».
Cependant, loin d’entraver la crise,
les nouvelles orientations économiques ne font qu’accentuer le malaise social
des couches salariées et entretenir l’attentisme désabusé des milieux
d’affaires. Parallèlement à la perte du contrôle militaire et à la dégradation
de sa position diplomatique, le Maroc connaît, en 1979 et 1980, une vague de
conflits sociaux dans des secteurs de plus en plus nombreux. Ces mouvements,
soutenus par la Confédération démocratique du travail (C.D.T.), se politisent au
contact des retombées de la révolution iranienne et amènent le pouvoir à réagir
par la manière forte. La police intervient, faisant quelques morts et plusieurs
blessés, procède à de très nombreuses arrestations et investit les locaux de la
C.D.T. et de l’Union socialiste des forces populaires (U.S.F.P.). Les journaux
de ces derniers sont suspendus, 500 enseignants sont licenciés et plusieurs
responsables syndicaux arrêtés et déférés devant les tribunaux. Le nouveau
Premier ministre, Maati Bouabid, nommé en mars 1979, s’efforce de renouer le
dialogue avec les syndicats et de concilier une économie de guerre avec une
politique de progrès social. Les salaires des employés du secteur public et
privé sont augmentés, une enveloppe de 100 milliards de centimes est réservée au
programme de développement et d’aménagement régional, des mesures d’économie
d’énergie et de nouvelles restrictions d’importations sont décidées pour réduire
le déséquilibre de la balance des
paiements.
L’adoption d’un collectif
budgétaire en octobre 1980 est mal accueilli par l’opposition, qui se montre
très critique à l’égard de mesures qualifiées de « palliatifs à court terme ».
Même au sein de la coalition majoritaire, on n’hésite pas à souligner les
incohérences ou les insuffisances de la nouvelle politique économique par
rapport aux exigences de la situation de guerre. Sur le terrain, la pression
omniprésente du Polisario entraîne d’importants changements dans le dispositif
militaire des F.A.R., et pousse le Maroc à adopter une stratégie plus offensive
et de grande envergure.
Isolé sur le plan
diplomatique et contesté sur le front social, le roi a cependant veillé à
renforcer l’image consensuelle et libérale du régime : en effet, les résultats
spectaculaires des référendums des 23 et 30 mai 1980 sur les réformes
constitutionnelles (modifications des règles de la succession dynastique et
prorogation du mandat de député de 4 à 6 ans) prennent l’allure d’un véritable
plébiscite (99,71 p. 100 et 96,74 p. 100 de oui) illustrant « la parfaite
symbiose du roi et du peuple » ; ils apportent un démenti catégorique au
prétendu désarroi ou à la lassitude supposée du peuple face à la guerre du
Sahara. Par ailleurs, durant l’été de 1980, quelque 3 000 enseignants et agents
de la Santé publique, suspendus après les grèves de 1979 à Casablanca, sont
autorisés à reprendre leurs fonctions, une centaine de prisonniers politiques
sont libérés et plus de 300 personnes
graciées.
En dépit de leurs effets
positifs sur les plans psychologique et symbolique, ces mesures n’ont pas
empêché le développement de certaines tensions politiques au sein de la majorité
et dans les relations entre le pouvoir et l’opposition. Au-delà des chiffres
officiels et de l’optimisme affiché en haut lieu, les dernières consultations
ont révélé une forte poussée de l’électorat de l’opposition que le R.N.I. était
appelé à neutraliser faute de pouvoir la canaliser. Mais cette formation
hétérogène et invertébrée, que l’ancien Premier ministre A. Osman devait
transformer en un parti digne de ce nom, s’est épuisée en querelles stériles et
s’est caractérisée par l’absentéisme de ses députés, sans se soucier de
parachever son implantation locale ni de consolider la tenue et la diffusion de
sa presse. Plus ou moins favorisée par le ministre de l’Intérieur, une première
rupture intervient en décembre 1980 et donne naissance à deux groupes : d’un
côté, les Indépendants libéraux fidèles à A. Osman, qui sont représentatifs de
la bourgeoisie industrielle et commerçante, souvent liée au capitalisme
étranger, et qui souhaiteraient mettre fin à une guerre incertaine et coûteuse ;
de l’autre, les Indépendants démocrates, rassemblés autour de Abdelhamid Kacimi,
qui prétendent se distinguer par des attaches rurales et une plus grande
sensibilité au sort des couches sociales les plus
déshéritées.
Entre le pouvoir et
l’opposition socialiste, les relations se sont progressivement dégradées,
l’U.S.F.P. dénonçant les « incohérences » et les « atermoiements » de la
diplomatie du Palais, et se montrant très critique vis-à-vis du fonctionnement
démocratique des institutions aux niveaux local et parlementaire. En outre, dans
le procès sur l’affaire d’Omar Benjelloun, elle a tout mis en oeuvre pour
infirmer la thèse officielle concluant à l’assassinat du leader socialiste par
des membres d’une association de Frères musulmans, la Jeunesse
islamique.
Tensions politiques, ruptures du consensus, dissensions
partisanes
En 1981, les flottements de
la position marocaine dans le conflit saharien vont accentuer les clivages
politiques internes et provoquer une véritable rupture du consensus national. En
effet, alors même que le Maroc a redressé la situation militaire et amélioré sa
position diplomatique, le roi propose au sommet africain de Nairobi un
référendum contrôlé qui, selon lui, ne pourra être que positif... Le Polisario
est pris de court, et la question de l’admission de la République arabe
sahraouie démocratique (R.A.S.D.) est habilement contournée, mais l’U.S.F.P. ne
manque pas de souligner les contradictions implicites d’une telle proposition et
les menaces que fait peser ce compromis sur la « marocanité » des territoires
sahariens. Autant de raisons qui lui paraissent justifier la consultation du
peuple marocain sur l’« intégrité territoriale » de son pays. Ressenti comme une
offense personnelle, ce communiqué entraîne l’arrestation de cinq membres du
bureau politique de l’U.S.F.P., dont trois seront condamnés à un an de prison
ferme pour « incitation au désarroi » et « atteinte aux citoyens dans leur
attachement à la personne du souverain ». Une réaction qui permettrait de
confirmer l’étroitesse des capacités d’expression de l’opposition, et de mesurer
l’équivoque des fondements mêmes du consensus saharien. En effet, on n’oublie
pas, dans les rangs de l’U.S.F.P., que le Sahara aurait pu être réintégré dans
la foulée de l’indépendance si la monarchie avait aidé l’armée de libération du
Sud à poursuivre sa percée, et si elle avait développé une « guerre populaire »
de type algérien au lieu de s’employer à la désarmer et à la dissoudre dans une
armée vouée au service exclusif de la dynastie et à la mise au pas de toutes les
forces concurrentes ou suspectes. À l’inverse, pour les partis de la coalition
majoritaire, le roi ne peut faillir au rôle historique de « réunificateur du
royaume » qu’il s’est assigné, et rien ne permet de douter du succès de sa
stratégie fondée sur la persévérance diplomatique et le réalisme
politique.
Dans cette épreuve de force,
chaque partie peut se trouver de bonnes raisons pour reprocher à l’autre d’avoir
rompu le consensus : pour le roi, il lui faut d’une part justifier la répression
qu’il a fait subir à l’U.S.F.P. après les graves émeutes de Casablanca (juin
1981), dont il lui attribue en partie la responsabilité ; d’autre part,
accentuer la marginalisation politique de cette dernière et saper le crédit
populaire incontestable qu’elle a su reconstituer à la faveur de la
libéralisation et avec l’aide de la C.D.T. Quant à l’U.S.F.P., son tribut à
l’unanimité ne lui a rien apporté sur le plan politique et elle n’a pas su
endiguer les débordements de sa base militante, qui lui reproche son manque de
combativité sur le plan économique et social. En fait, ce schisme dépasse
l’affaire saharienne proprement dite pour concerner le projet global de société
autour duquel de très fortes tensions se sont cristallisées, en raison même du
poids financier de la guerre et de son discrédit dans certaines couches de la
population.
Les tragiques émeutes de
Casablanca survenues en juin 1981 symbolisent à cet égard un point de rupture du
pacte communautaire sous la poussée d’injustices trop flagrantes, et sous
l’effet de contradictions sociales engendrées par les incohérences, les échecs
ou les défaillances de l’État dans sa conduite politique du développement. Bien
que le roi ait reconnu plus tard la responsabilité du régime dans ces
événements, il n’a voulu en retenir que les visées déstabilisatrices et les
atteintes à la cohésion nationale, comme pour mieux justifier la dureté et
l’ampleur de la répression menée à l’encontre de
l’opposition.
Arrestations et
inculpations en masse, procès en série, fermeture de locaux, interdiction de
journaux, c’est toute la panoplie policière et judiciaire qu’a déployée le
gouvernement à l’encontre de la C.D.T. et de l’U.S.F.P., accusés d’avoir été les
instigateurs du soulèvement populaire. Une longue série de procès s’ouvre dans
les grandes villes du pays, même dans celles où aucune violence n’a été signalée
: les poursuites visent indistinctement les manifestants et les militants
syndicalistes et politiques. Les verdicts sont sévères et reflètent la volonté
du pouvoir, notamment du ministère de l’Intérieur, de briser l’influence
politique de l’opposition socialiste. La préfecture de Casablanca, qui abrite
3,2 millions d’habitants, est découpée en cinq nouvelles préfectures de manière
à assurer, sous couvert d’une gestion plus efficace, un contrôle renforcé de la
population, en même temps qu’est décidé un plan de promotion des zones rurales
et des quartiers populaires des
villes.
Cette soudaine et violente
flambée sociale n’est pas sans effet sur l’évolution des dissensions internes du
R.N.I. dont l’éclatement, déjà consommé au niveau parlementaire, va se traduire
par la création, en juillet 1980, d’un nouveau parti, le Parti national
démocratique (P.N.D.). Le Palais prend appui sur ce parti dont le discours à
consonance populiste lui permet d’accréditer, auprès des couches populaires
urbaines et rurales, la politique de rigueur et d’austérité imposée par
l’aggravation des déséquilibres économiques et financiers. Le nouveau
gouvernement de novembre 1981, toujours conduit par Maati Bouabid, leur fait une
très large place, au détriment des anciens Indépendants qui en sont écartés. Le
roi confie à ces derniers la « lourde et importante mission » de devenir une «
opposition constructive » pour les deux années de la législature, qui est
prolongée jusqu’en 1983. Dans le même temps, il condamne comme «
anticonstitutionnelle » l’attitude de l’U.S.F.P. dont les députés se sont
retirés du Parlement pour protester contre l’application, à l’actuelle
législature, de l’allongement du mandat parlementaire approuvé par le référendum
de mai 1980.
Alors que le processus de
démocratisation paraissait bloqué à la fin de 1981, les premiers signes d’un
retour à la démocratie apparaissent dès le printemps de 1982 : Abderrahim
Bouabid et les deux autres dirigeants socialistes sont graciés par le roi en
février, tandis qu’en avril l’U.S.F.P. et la C.D.T. sont autorisés à rouvrir
leurs locaux. La perspective des échéances électorales de 1983 n’est pas
étrangère au renouveau de la vie des partis, marqué par la tenue des congrès du
parti de l’Istiqlal en avril et du P.N.D. en juin
1982.
Pour les deux partis, il est en
effet urgent de réactiver la vie politique nationale sur de nouvelles bases, en
exploitant, pour l’Istiqlal, le terrain laissé à droite par la scission du
R.N.I. et, pour le P.N.D., le « vide politique » laissé par les vieux partis
traditionnels issus du mouvement national. Arslane El Jadidi, secrétaire général
de ce nouveau parti et ministre de l’Emploi, a invité les 10 000 congressistes
réunis à Casablanca à s’organiser pour jouer pleinement ce rôle de contrepoids
et à militer dans les trente-six bureaux fédéraux déjà installés dans les
provinces du pays. Bien que le cercle dirigeant compte beaucoup d’hommes
d’affaires, l’idéologie de ce parti échappe au clivage droite-gauche pour se
rattacher à une ligne réformiste et centriste, conforme aux aspirations des
couches sociales qu’il prétend représenter. Se disant solidement implanté dans
les campagnes, il défend un programme de lutte contre l’exode rural, et pour
l’aménagement du territoire. Lors de la session d’automne, les treize députés de
l’U.S.F.P. décident de participer de nouveau à la vie parlementaire en raison de
la gravité de la situation intérieure, et pour éviter de prolonger une
marginalisation qui ne pourrait que lui nuire pour les prochaines consultations
électorales. En retour, le parti d’A. Bouabid attend du gouvernement qu’il lui
restitue ses moyens, notamment qu’il autorise la reparution de sa presse, et
qu’il libère ses militants socialistes et syndicalistes toujours emprisonnés,
parmi lesquels le rédacteur en chef d’Al Mouharrir et le secrétaire général de
la C.D.T.
Vers une démocratisation contrôlée du
régime
1983-1984 : le renouvellement d’une majorité
électorale
Depuis les dernières
consultations électorales de 1977, l’évolution du contexte politique a conduit à
l’effritement de la majorité entre la gauche et le Palais, sur un fond de crise
économique et sociale alourdi par les menaces de complot militaire
périodiquement ravivées par les incertitudes de la lutte armée et diplomatique
pour la préservation du Sahara. Une certaine mise à jour des forces politiques
semblait donc s’imposer au pouvoir, afin de lui permettre de ressourcer sa
légitimité et de renouveler l’expression politique de ses soutiens. Ce sera
l’objectif principal des consultations de juin 1983 pour l’élection des 15 500
conseillers communaux et municipaux et de septembre-octobre 1984 pour la
désignation de la nouvelle Chambre des représentants. Dès janvier 1983, Maati
Bouabid, Premier ministre en exercice, est officieusement chargé de créer une
formation politique, l’Union constitutionnelle (U.C.), dont la vocation est de
conquérir la génération d’après l’indépendance et de mobiliser les larges
fractions de la population, tenues jusqu’ici à l’écart du jeu politique,
notamment « les jeunes, les cadres du secteur public ou privé et les membres des
professions libérales ». Cette création vise à briser le monopole politique des
caciques du nationalisme et à rassembler les clientèles sensibles à la
modernisation et aux idées de la droite libérale des démocraties occidentales :
sécurité, désétatisation de l’économie, privatisation du secteur public,
enseignement finalisé, bref un discours aux accents néo-libéraux qui fait de la
libéralisation de l’économie le ressort principal de la relance qui est
elle-même la clé du progrès social. Cette initiative entraîne une certaine
émulation dans les rangs de la fraction conservatrice du Mouvement national : le
parti de l’Istiqlal et le Mouvement populaire n’entendent pas laisser rogner
leur implantation territoriale, ni leur capital idéologique par des créations
artificielles de partis de circonstance. Le P.N.D. se montre très amer de ne
plus être considéré comme la pièce maîtresse de la future coalition majoritaire
et le R.N.I. très critique à l’égard de cette nouvelle forme d’atomisation de la
vie politique nationale.
Dans les rangs
de la gauche, le débat sur le principe de la participation aux élections s’en
trouve ranimé ; l’U.S.F.P., qui a retrouvé des conditions plus normales
d’existence, veut « se battre sur tous les fronts » et opte pour une stratégie
de mobilisation électorale, ce qui va susciter une opposition très vive du
courant radical et de violents affrontements au sein de son comité
central.
Le Parti du progrès et du
socialisme (P.P.S.) se rallie à la même position tout en appelant à l’union de
la gauche autour d’un programme de réformes économiques et sociales mis au point
lors de son IIIe congrès. L’Organisation arabe démocratique et populaire
(O.A.D.P.), résurgence de la Gauche radicale (Mouvement du 23 mars) et nouvelle
venue sur la scène politique marocaine, se déclare également prête à affronter
les compétitions électorales. En revanche, l’U.N.F.P., qui a réaffirmé dans son
IVe congrès ses options pour des changements radicaux et l’instauration du
socialisme, renouvelle, comme elle le fait depuis 1976, son refus de participer
à des élections dont elle dénonce la « constante » falsification par l’«
appareil administratif ». Le redécoupage électoral donne lieu à quelques
changements qui restent sans incidence sur les écarts de représentation
villes-campagnes, mais dont les plus importants concernent les deux principales
agglomérations de Casablanca et de Rabat pour des raisons d’équilibre politique.
La campagne est marquée par les interventions à la R.T.M. (Radio-télévision
marocaine) des leaders des six partis, une innovation dont l’impact s’est révélé
non négligeable pour une formation comme l’U.S.F.P. longtemps vouée au silence
et à l’opposition semi-clandestine. Très animée sur le terrain, la campagne
menée par les partis politiques privilégie des thèmes d’intérêt national, dans
les limites assignées par le roi, notamment le respect et la défense des
institutions sacrées, tandis que les candidats « neutres » font une campagne
locale, à l’image de leur capital social personnel ou de leur statut de notable.
Les résultats traduisent par rapport à 1976 à la fois un certain respect des
équilibres globaux plus ou moins déterminés par le pouvoir central et une
profonde instabilité de la carte électorale du pays, qui illustre la volonté du
Palais d’éviter l’enracinement des partis. La très forte poussée des « neutres »
qui obtiennent le plus grand nombre de voix (21,13 p. 100) et de sièges (22,19
p. 100), notamment dans les communes rurales, illustre cette volonté du pouvoir
de tempérer l’emprise électorale des partis. L’U.C. réussit une percée en
enlevant 2 731 sièges, devançant ainsi le parti de l’Istiqlal (2 605 sièges,
16,83 p. 100) et le R.N.I. (2 211 sièges, 14,26 p. 100). L’U.S.F.P., qui a
enregistré ses meilleures performances à Rabat, Fès et Marrakech aux dépens de
l’Istiqlal et du R.N.I., ne recueille que 538 sièges (3,46 p. 100), tandis que
le P.P.S. n’obtient que 19 élus, soit 0,12 p. 100. Loin de tirer profit de son
long passage au gouvernement, l’Istiqlal se voit privé, du fait d’une dispersion
géographique de ses élus, du contrôle politique de certains de ses fiefs
électoraux. Les changements profonds dans l’implantation géopolitique des partis
traditionnels sont justifiés dans les milieux officiels au nom de la règle
légitime et bénéfique de l’alternance, tandis que du côté de l’opposition ils
sont perçus comme le fruit d’un scrutin plus ou moins manipulé et qualifié de
véritable « supercherie électorale ». Cette dénonciation rituelle va jusqu’à
provoquer la convocation du Parlement et l’audition du ministère de l’Intérieur
qui s’est attaché à plaider la « stricte neutralité » de son
administration.
Après avoir fait adopter
un projet de loi organique modifiant la composition et l’élection de la Chambre
des représentants, le roi annonçait le report des élections législatives prévues
en septembre après la tenue du référendum sur le Sahara. La législature
s’achevant officiellement en octobre, un dahir est publié pour combler le vide
juridique et permettre au roi, sur la base de l’article 19 de la Constitution,
d’exercer le pouvoir législatif, sans recourir à l’état
d’exception.
Devant les incertitudes
répétées d’un référendum au Sahara, le roi annonce la constitution d’un
gouvernement d’union nationale, destiné à consolider l’accord de tous les partis
et dont la direction est confiée à Karim Lamrani, proche du roi et directeur de
l’O.C.P. (Office chérifien des phosphates). Les responsables des six partis sont
nommés ministres d’État sans portefeuille, et l’U.S.F.P. reçoit en outre le
ministère de la Coopération. Faute d’accord sur les préalables de la
consultation sur le Sahara, l’objectif est révisé et l’échéance des élections
législatives est une nouvelle fois repoussée, à la suite des graves troubles
intervenus en janvier 1984 dans plusieurs villes du Maroc. Reportée une première
fois au mois de mars, la date de ces élections est finalement arrêtée au 14
septembre, après que le pays eut connu une période critique de tensions sociales
et politiques. Pour assurer une certaine objectivité du scrutin, le gouvernement
procède à une révision des listes électorales et à un redécoupage des
circonscriptions destiné à corriger les disparités démographiques les plus
flagrantes. Douze partis prennent part à la compétition, au cours d’une campagne
animée mais encore marquée par le poids unanimiste de la ratification
référendaire de l’union maroco-libyenne ; les résultats font apparaître, par
rapport aux précédents scrutins, un assez faible taux de participation, mais
consacrent le maintien, par-delà les différentes sensibilités, de l’équilibre
global des forces politiques. L’U.C. confirme sa percée électorale en enlevant
83 sièges et consolide sa prépondérance politique au sein de la coalition
majoritaire dont elle constitue la clé de voûte, tandis que l’Istiqlal accuse un
net recul d’autant plus notable qu’il présentait le plus grand nombre de
candidats.
Devancé par le Mouvement
populaire, il semble payer le prix de sa compromission gouvernementale et de
certaines de ses options ministérielles, tandis que l’U.S.F.P. enregistre une
assez forte progression en enlevant 34 sièges. Bien que faible, la
représentation du P.P.S. est doublée (2 sièges) tandis qu’un député de
l’O.A.D.P. est symboliquement élu, ce qui traduit une certaine volonté du régime
d’intégrer tout parti d’opposition, dès lors qu’il en accepte les principes
fondamentaux et les règles informelles. La plupart des leaders des partis sont
élus, mais les surprises n’ont pas manqué, avec l’échec de quelques
personnalités politiques notoires (deux ministres) et des succès
particulièrement significatifs comme l’élection de Mustapha Karchaoui, ancien
rédacteur en chef d’Al Mouharrir , et de Jo Ohanna, israélite, ancien compagnon
de Mehdi Ben Barka, qui a rallié l’U.C. Les élections au scrutin indirect vont
contribuer à corriger certains déséquilibres dans l’opposition, l’Istiqlal
parvenant à rattraper son retard, et à conforter certaines positions avancées,
au sein de la majorité.
Au total, en
dehors de quelques constantes, la topographie géopolitique du pays enregistre
des changements notables par rapport à l’implantation traditionnelle des partis,
en raison de certains déplacements de voix liés à la fois aux zones de
turbulences sociales et à la stratégie de déracinement des partis implicitement
poursuivie par le Palais. Le personnel politique parlementaire s’en trouve
profondément renouvelé, tout en appartenant pour l’essentiel aux mêmes
catégories sociologiques que celui de la Chambre précédente. En termes de
majorité, la composition politique de la nouvelle Assemblée offre une plus
grande plasticité du fait des combinaisons susceptibles de s’articuler autour du
noyau central de l’U.C.
Hégémonie royale et nouveau
Makhzen
Le nouveau Parlement, dont la
représentation pluraliste tient lieu pour l’extérieur de véritable label
démocratique, reste cependant confiné dans les limites étroites que lui
assignent à la fois ses compétences constitutionnelles et le rôle politique
dévolu par le roi. En effet, conçue dans l’esprit du régime pour exercer les
fonctions traditionnelles de « consultation, conseil et assistance »,
l’institution parlementaire sera essentiellement appelée à soutenir les
initiatives royales et à mettre en forme législative les grandes réformes
gouvernementales décidées par le roi dans le cadre de la politique d’ajustement
engagée depuis 1983 : modernisation du système fiscal, aides aux
investissements, privatisation de certaines entreprises publiques, réforme de
l’enseignement. Les critiques plus ou moins vives de la majorité, les réticences
et les profonds désaccords de l’opposition n’en seront pas pour autant absents,
notamment dans les débats consacrés aux implications sociales de la rigueur
financière et de la libéralisation de l’économie commanditées par les organismes
internationaux. Utilisées comme « clignotants », ces divergences vont permettre
au roi, artisan principal de cette politique, d’adapter certaines réformes comme
la T.V.A. aux structures de l’économie marocaine, ou encore d’alléger les
contraintes excessives dictées par le F.M.I. et la B.I.R.D. Ainsi s’expliquent
la réduction progressive, et non l’arrêt, des subventions aux biens de
consommation, le report des augmentations des tarifs des services publics et
l’entassement des rapports successifs sur la réforme du secteur public. En écho
à ces critiques, le roi entend même prendre du champ par rapport aux consignes
d’austérité imposées à l’État marocain par ses créanciers internationaux mais
dont le coût social peut menacer la stabilité du régime : la politique
budgétaire en porte la marque en maintenant une certaine progression des crédits
d’investissements et une réduction modérée des dépenses de personnel ; certaines
dotations ministérielles sont même augmentées (Défense nationale, Éducation,
Collectivités locales), et des avantages spécifiques en matière fiscale sont
accordés à des secteurs clés tels que l’agriculture (exonération d’impôts
jusqu’en 2000) et l’immobilier.
Aucun
changement notable n’interviendra dans la composition du gouvernement dont la
direction sera de nouveau confiée à K. Lamrani, avant d’être attribuée en 1986 à
Azzedine Laraki. Les partis issus du mouvement national en sont écartés au
profit des formations de la nouvelle majorité parlementaire et d’un grand nombre
de ministres « techniciens » dont le loyalisme monarchique est la principale
garantie de la cohésion interne de l’équipe. En dépit des permutations de
portefeuilles et de quelques créations de nouveaux postes, les formules
gouvernementales traduisent une assez grande stabilité du personnel ministériel
; elles consacrent notamment la montée en puissance du ministre de l’Intérieur
qui a vu s’accroître ses attributions en héritant également du ministère de
l’Information. Grâce à une présence très active sur le terrain, relayée par un
réseau de valeurs sûres et compétentes installées dans des sites institutionnels
stratégiques, Driss Basri a su affirmer son autorité administrative et
politique, et renforcer son crédit personnel auprès du roi. En effet, il exerce
une certaine influence sur l’affectation et les mouvements du personnel
administratif d’autorité, notamment le corps des gouverneurs, il assure le
contrôle du secteur très sensible des médias, il intéresse les élus locaux à
l’aménagement du territoire et à la promotion des agglomérations rurales, et il
veille à les associer le plus largement possible aux décisions royales,
consolidant ainsi le loyalisme politique du monde rural, qui a toujours garanti
la stabilité du régime. Connu pour sa parfaite intégrité et servi par son
ouverture sur toute l’élite politique marocaine, il peut jouer un rôle
déterminant, dans une optique de succession dynastique, comme homme de la
transition entre les deux rois et entre les deux
générations.
Il occupe enfin une place
importante parmi les barons du régime qui constituent le « noyau dur » du
Makhzen et qui à ce titre participent autour du roi à l’exercice réel du
pouvoir. Fonctionnant selon la tradition et profondément enraciné dans
l’imaginaire collectif et le vécu social, ce pouvoir est fondé essentiellement
sur le contrôle des réseaux d’influence politique personnels, familiaux ou
régionaux, et sur la régulation des circuits d’acquisition et de distribution
des richesses. En pleine extension à la fin des années 1980, le Makhzen a
largement contribué à façonner les contours de la société politique marocaine
par rapport à la proximité du pouvoir royal et à déterminer ses comportements en
fonction des faveurs du roi ou de l’ampleur et de la fidélité de son propre
dévouement. Érigé en véritable mode de gouvernement, contrôlant les mécanismes
officiels ou y suppléant largement, le système Makhzen donne tout son sens à la
« démocratie hassanienne », apparente et formelle, que corroborent la faible
autonomie du gouvernement et le rôle politique limité du Parlement. Il justifie
en revanche l’importance des nombreux symboles utilisés dans le jeu politique du
monarque pour s’assurer une maximisation des pouvoirs tout en évitant la
création de forces « antisystème ». Dans les autres secteurs, économique et
administratif, il implique une présence active du souverain ou du clan familial
et allié dans le contrôle des entreprises lucratives et stratégiques, ainsi
qu’une maîtrise par personnes interposées des postes de responsabilité et des
circuits de décision. La logique du système induit même le processus régalien
d’accumulation de richesses à la fois financières et foncières que les mesures
de marocanisation de 1973 ont facilité par l’intermédiaire des règles de
contrôle et de manipulation du secteur
privé.
En voulant éviter que se
développent les germes d’une autonomie ou d’un leadership possible, le Makhzen a
tendance à étendre son contrôle sur les segments de la société les plus
significatifs. Ainsi en est-il du parrainage de toutes les professions libérales
soigneusement effectué sous couvert de réorganisation et d’unification de leurs
ordres, et du contrôle par le Palais de la plupart des associations
socioculturelles créées en 1986 dans chacune des régions. Cette extension du
Makhzen n’épargne pas le fonctionnement même de l’État dont il régule les
processus et les objectifs de modernisation, de manière à digérer les mutations
sociales et à maintenir les rapports d’allégeance que le roi entend faire
prévaloir dans ses relations avec la
société.
Une stabilité sous tension : menaces politiques et contraintes
sociales
Facilité par la complicité plus
ou moins active de la plupart des acteurs politiques et largement servi par un
contexte d’unanimité nationale, ce mode de gouvernement a pu jusqu’ici écarter
ou éliminer des alliances qui pouvaient se révéler dangereuses et gérer les
contraintes du système social en préservant la stabilité à court terme. Le
savoir-faire politique du roi y a beaucoup contribué, par son souci constant de
rester à l’écoute de la demande sociale et d’y répondre soit par des réformes «
discours » à vocation essentiellement idéologique, soit par des mesures « alibis
» dont les effets d’annonce permettent d’évacuer les véritables réformes. Jouant
également de la polyvalence de sa légitimité, le roi a su utiliser, suivant les
circonstances, les ressources du chef de l’État, du chef de Makhzen ou du
commandeur des croyants pour réduire ou éliminer les oppositions résolues au
régime. Après les soulèvements urbains de janvier 1984, le pouvoir entame une
série de procès qui débordent le cadre des manifestants et aboutissent à de
sévères condamnations suivant des procédures de justice qui suscitent une
profonde indignation de la part des associations internationales de défense des
droits de l’homme. La dureté des conditions de détention déclenche une véritable
escalade de grèves de la faim dont les conséquences parfois dramatiques
entraînent une vive réprobation dans les rangs mêmes de l’opposition. L’image
d’un Maroc ouvert et tolérant s’en trouve lourdement hypothéquée, en dépit des
remises de peine accordées à d’anciens prisonniers politiques et de certaines
mesures symboliques de libération prises périodiquement par le roi, qui
entérinent généralement des ralliements individuels aux fondements du régime et
à la cause nationale du Sahara. Cette clémence n’exclut pas le déploiement d’une
étroite surveillance policière à l’égard des formations de la gauche légaliste
(U.S.F.P., P.P.S.) ni la pression constante de l’appareil judiciaire sur les
organisations clandestines de l’extrême gauche, telles que Ila Al Amam,
ouvertement hostiles au régime et à la guerre du Sahara. Cette vague de
répression policière et judiciaire n’épargne pas davantage les mouvements
islamistes tels que le Mouvement de la jeunesse islamique marocaine accusé, avec
la complicité de l’Algérie, de vouloir renverser la monarchie et le Mouvement
moudjahidin accusé d’avoir distribué des tracts subversifs. Quant à Abdessalam
Yassine, emprisonné depuis 1983 pour ses écrits pernicieux et impertinents, il
est relâché à la fin de 1986 sans pour autant que sa revue soit autorisée à
reparaître. La liberté d’action dont il dispose témoigne de l’efficacité du
système hassanien à affronter la menace du fondamentalisme de contestation et sa
capacité à en contenir l’expansion. Pour soustraire le mécontentement social à
l’influence islamiste, le roi a su en effet, dès 1984, marquer le champ
religieux de son emprise personnelle de commandeur des croyants, en interprétant
voire en sollicitant les textes coraniques et en associant les oulémas à la
défense de l’orthodoxie religieuse. Une quarantaine de postes de caïds ont été
créés pour les lauréats de la faculté de la chari‘a afin d’assurer dans chaque
province et préfecture le contrôle des mosquées et des prônes qui s’y font. En
outre, le roi a mis en chantier, grâce à une souscription nationale fortement
encouragée, la construction à Casablanca de la plus importante mosquée d’Afrique
qui porte son nom et qui a été inaugurée le 30 août 1993, après sept ans de
travaux...
Si l’islam apparaît comme l’un
des facteurs nouveaux susceptibles de remettre en cause le monopole du pouvoir
politique détenu par le souverain, la menace semble de courte durée et contribue
paradoxalement à renforcer son emprise sur la classe politique dans la mesure où
il paraît encore plus capable que quiconque d’y faire face. En revanche,
l’évolution économique du pays à compter des années 1980 fait apparaître de
sérieux déséquilibres dont le développement menace les capacités du système à
contenir la dialectique politique et sociale par un jeu subtil de compensations
matérielles et d’allocations symboliques. Le Maroc s’endette lourdement et
accroît ses importations de céréales, la population urbaine atteint le seuil des
50 p. 100 d’une population qui a doublé depuis l’indépendance, le chômage des
jeunes et des diplômés s’amplifie au fil des ans, et les inégalités sociales se
creusent au sein des couches populaires rurales et des classes moyennes urbaines
en plein essor démographique.
Consciente
des limites de la logique néo-patrimoniale du système et des risques de rupture
sociale que comporterait son maintien, la monarchie prend, en 1986, plusieurs
initiatives destinées à assouplir le champ politique intérieur et à laisser se
développer certains « espaces de sociabilité ». Des fonds publics importants
sont attribués à la presse nationale des formations politiques et syndicales,
des mesures sont prises dans le sens d’une régionalisation plus poussée du
royaume, et une Organisation marocaine des droits de l’homme (O.M.D.H.), proche
de l’opposition, est autorisée à se constituer. Dans le même temps, plusieurs
associations régionales sont créées, dirigées par des hommes de confiance ou
très proches du Palais, et dont les objectifs déclarés d’action sociale et de
développement culturel ne sont pas totalement dénués d’arrière-pensées de
clientélisme politique.
La crise du politique
En 1987,
certaines convergences apparaissent dans le discours des partis d’opposition sur
la problématique institutionnelle et la démocratisation du régime, l’U.S.F.P.,
l’Istiqlal et le P.P.S. rejoignant ainsi les préoccupations du R.N.I. en faveur
de la réanimation du Parlement et de la réhabilitation statutaire de
l’opposition. Cette revendication leur paraît d’autant plus urgente et
impérative que la société marocaine traverse une phase critique marquée par le
déclin de l’« institutionnel » que symbolise l’absentéisme structurel des
parlementaires et par la stagnation de l’« idéologique » qu’entretiennent le
fatalisme ambiant de la crise et le poids des contraintes extérieures qu’elle
charrie (dette, facture pétrolière, F.M.I., C.E.E., etc.). C’est aussi, même si
le Maroc en est encore épargné, le meilleur remède contre l’expansion politique
du fondamentalisme qui a tendance à se nourrir tout autant du substrat islamique
de la société que des pratiques absolutistes et autoritaires de
l’État.
Le thème de l’union, longtemps
tombé en désuétude, a également dominé le discours de l’opposition et réactivé
du même coup une vie politique frappée d’apathie et de morosité. L’idée d’un
rassemblement politique est officiellement annoncée par le P.P.S., à l’occasion
de son IVe congrès national tenu à Casablanca du 17 au 19 juillet 1987, où Ali
Yata lance un appel à l’ensemble des forces nationales démocratiques et
progressistes pour dialoguer, se concerter et s’unir afin de réaliser un
programme de salut.
Ce discours sur
l’union qui vise à redynamiser la gauche marocaine est resté sans écho du côté
de l’Istiqlal, tandis que, du côté de la majorité, notamment l’U.C., on s’est
attaché à célébrer tous les avantages de la concertation entre les partis
nationaux pour résoudre collectivement les difficultés du
moment.
Porteur d’espoirs pour les
nouvelles classes moyennes en quête de promotion sociale et, dans une certaine
mesure, pour les milieux économiques en attente d’une alternance politique, le
thème de l’union n’a pas pour autant dissipé le malaise interne de la gauche,
entretenu aussi bien par ses faiblesses fonctionnelles actuelles que par
l’héritage pesant et conflictuel de son expérience unitaire. En outre, même si
la classe politique semble prêcher à l’unisson la tolérance démocratique et le
pluralisme partisan, la monarchie manifeste toujours la plus grande fermeté à
l’égard des oppositions plus ou moins affirmées contre les fondements
idéologiques du régime et les principes directeurs de la gestion politique du
pays. Sur la question des détenus politiques, le roi n’a pas pris la moindre
mesure d’élargissement, pas plus qu’il n’a relâché le contrôle policier sur les
groupes islamistes et gauchistes qui ont fait l’objet en juillet 1987 d’une
série d’arrestations...
Déçues par
l’absence de réels changements politiques ou de politique, et confinées dans une
stérile expectative, les formations de la majorité - le Mouvement populaire
(M.P.), le R.N.I. et l’U.C. - traversent également une crise d’efficacité
politique qui les plonge dans une sorte de malaise existentiel et identitaire.
En contrepoint d’une activité législative plutôt atone, les partis de
l’opposition ont dénoncé les entraves à l’initiative parlementaire et reproché
au gouvernement de tenir la Chambre des représentants à l’écart des décisions
importantes en matière de relations diplomatiques et de politique
économique.
Hormis les amendements
communs au projet de réforme des codes des investissements, aucun signe ne
semble déboucher sur une dynamique unitaire ou frontiste, que pouvaient laisser
entrevoir les travaux du congrès du P.P.S. et du comité central de l’U.S.F.P. de
l’été de 1987. Les pourparlers entre l’U.S.F.P. et le P.P.S. n’ont pas abouti,
et les discussions entre l’Istiqlal et l’U.S.F.P., limitées à l’action
parlementaire et syndicale, laissent dans l’ombre les questions de la
reconstitution d’un front et de la participation au gouvernement. Les partis de
gauche suspectent, il est vrai, l’Istiqlal d’être plus préoccupé de son retour
au gouvernement que de stratégie unitaire. La perspective d’une koutlah
électorale (bloc démocratique) s’estompe donc, la plupart des partis, dont
l’Istiqlal et l’U.S.F.P., préparant leur prochain congrès
national.
En matière de coordination,
l’opposition parlementaire a marqué quelques avancées dans le débat qu’elle a
engagé sur le projet de loi de privatisation en plaçant la contestation sur un
terrain quasi exclusivement juridique et en dénonçant le caractère
anticonstitutionnel du projet. Cette stratégie « juridique » lui a permis
d’adopter un discours unitaire qui lui épargne un véritable accord sur les
privatisations, accord qui n’irait pas de soi puisque l’Istiqlal est plutôt
favorable au principe des privatisations, mais en désaccord sur la liste des
entreprises à privatiser, alors que l’U.S.F.P., le P.P.S. et l’O.A.D.P. sont
globalement hostiles aux
privatisations.
Du côté de la majorité,
certains partis ont tenu à se démarquer du gouvernement, notamment l’U.C. qui a
pris la tête de la fronde majoritaire contre le projet de réforme du code des
investissements, relayant ainsi l’opposition du patronat et de certains
entrepreneurs marocains.
Dans le même
temps, le mouvement associatif né en 1985 autour des solidarités régionales a
continué de se développer au point de couvrir la quasi-totalité des grandes
villes marocaines. Le plus souvent dirigées par des personnalités appartenant au
cercle rapproché du roi ou par des ministres, ces associations se destinent
officiellement au développement économique et socioculturel de la région,
notamment en milieu urbain. Leurs activités consistent en l’organisation de
colloques, séminaires, journées d’études, expositions et manifestations sur des
sujets d’intérêt régional ou national, en actions sociales diverses et en
réunions avec l’administration sur des questions d’aménagement urbain. Ces
associations sont structurées en commissions sectorielles, qui servent
d’interlocuteurs aux départements administratifs locaux et centraux concernés
par le développement urbain ; et elles disposent à la fois de ressources propres
déclarées et de ressources invisibles importantes, sous la forme de prestations
(en infrastructures ou en fonctionnaires-adhérents) des administrations
municipales ou provinciales.
Ces
associations semblent aussi remplir une double fonction d’intégration
horizontale et verticale des élites locales urbaines : dans un sens, elles
offrent aux notables urbains des filières d’accès privilégié aux centres de
pouvoir et assurent un poids considérable à leur médiation au niveau local ainsi
qu’à leur influence sur leur clientèle ; de l’autre, elles tiennent lieu de
point d’ancrage et d’agrégation des intérêts de ces
élites.
Ce nouveau type de médiation
notabiliaire, qui peut amorcer un processus de structuration de la société
civile, n’a pas manqué d’inquiéter les acteurs du Makhzen traditionnel et tous
les partis politiques. En effet, ces associations viennent concurrencer les
partis sur un terrain qui leur est familier - celui de la clientélisation de la
société -, et même sur l’échiquier politique national, en créant un vivier
adapté à la constitution de nouvelles formations politiques. La plupart des
leaders les ont donc dénoncées, considérant qu’elles débordent sur le champ
naturel des partis et sont porteuses, autour de solidarités régionales ou
ethniques, de segmentations dangereuses pour la rénovation de la vie
politique.
Le temps du politique
Sur le terrain
des libertés publiques et grâce à l’action conjuguée des trois organisations
nationales, O.M.D.H., Association marocaine des droits de l’homme, Ligue
marocaine de défense des droits de l’homme (L.M.D.D.H.), la défense des droits
de l’homme a marqué certaines avancées dans l’opinion publique et dans le débat
politique national sans pour autant parvenir à infléchir la position des
autorités sur la délimitation des espaces de liberté et le champ de consensus
obligé. Pour les dirigeants, le Maroc n’a pas de détenus politiques, mais
seulement des « traîtres » qui ont commis des délits contre le triangle sacré de
« l’islam, de la monarchie et du Sahara ». Les décisions d’amnistie et les
mesures d’élargissement concernant les détenus continuent de relever du rituel
makhzénien et du fait du prince ; toute infraction à ce balisage officiel est
condamnée lourdement, comme l’a été le directeur du journal L’Opinion avant
d’être gracié sur la requête non pas des associations de défense des droits de
l’homme, mais des chorfa idrissides. Deux revues ont également fait les frais du
raidissement des autorités à l’égard de la presse indépendante : Kalima , jeune
revue à tonalité féministe et au contenu social engagé, a renoncé à paraître
après une suspension et trois saisies en un an ; Lamalif , revue de référence et
d’expression de la gauche intellectuelle marocaine, a disparu également en 1989.
Alors même que les autorités du royaume préparaient avec leurs homologues
français d’importantes manifestations culturelles pour faire de 1990 l’année du
Maroc, le débat sur la question des droits de l’homme était relancé à l’occasion
d’un rapport d’Amnesty International sur des « pratiques de torture contre
certains prisonniers d’opinion et les mauvais traitements contre les personnes
maintenues en garde à vue ». Pour couper court à la violente controverse qui
l’oppose à cette organisation, le gouvernement marocain entend opérer des
concessions pour soigner l’image démocratique d’un État qui veut s’ancrer à
l’Europe occidentale et méditerranéenne. Sans paraître céder sur l’essentiel, le
roi opte pour un traitement « marocanisé » des droits de l’homme en instituant
un Conseil consultatif dont la composition et la mission relèvent d’une certaine
stratégie de contrôle social et d’intégration politique. Ses trente-six membres
sont en effet choisis soit directement par lui soit sur proposition des diverses
organisations nationales, leur rôle principal étant d’éclairer, d’informer,
d’alerter le souverain sur les insuffisances, les excès ou les erreurs qui
seraient relevés au regard du respect desdits droits de l’homme, et de proposer
les mesures destinées à réaliser un « plein État de droit ». Dans les références
assignées à cet objectif, les exigences de « la société internationale
entérinées par des déclarations et des conventions » convergent avec celles de «
l’islam et de la tradition marocaine ». Ce débat n’a pas laissé indifférents les
partis politiques, et notamment ceux de l’opposition, ni les organisations
nationales de défense soucieuses de ne pas laisser le champ libre aux
accusations des associations internationales. L’O.M.D.H. a plaidé auprès du
Conseil consultatif des droits de l’homme (C.C.D.H.) pour une amnistie générale
en faveur de tous les détenus politiques, le P.P.S. et l’U.S.F.P. ont approuvé
et réclamé la plus grande fermeté de l’État contre les agissements illégaux des
agents d’autorité, et la presse nationale s’est employée à dénoncer les
violations ou même à en dresser des inventaires significatifs et éloquents. Le
C.C.D.H. de son côté a publié un rapport concernant l’amélioration des
conditions de la garde à vue et de la détention
provisoire.
Dans la perspective des
élections générales de 1990, les partis politiques d’opposition comme de la
majorité ont réuni leurs congrès nationaux pour redéfinir leurs orientations
programmatiques et se préparer à conforter ou à élargir leurs assises
sociales.
Le Ve congrès de l’U.S.F.P. qui
s’est tenu à Rabat en avril 1989 a mis à nu le clivage qui sépare la ligne
militante et oppositionnelle au groupe parlementaire favorable au dialogue avec
le pouvoir. Ce clivage, qui recoupe d’autres indicateurs sociologiques ou
structurels tels que l’opposition intellectuels-ouvriers et paysans, relations
parti-syndicat, direction plus ou moins personnalisée, recrutement plus ou moins
clientéliste, a largement dominé la teneur et la tonalité critique des débats,
tout en marquant les limites des options politiques et économiques arrêtées par
le Congrès. Les institutions ne sont pas mises en cause en tant que telles, sous
réserve d’obtenir les garanties générales dans le sens de leur démocratisation :
élections libres, révision de la Constitution, renforcement de la séparation des
pouvoirs, extension du champ des droits de l’homme, etc. Sur le plan économique,
les options de l’U.S.F.P. affichent toujours une certaine distance par rapport à
la complaisance du gouvernement à l’égard des recommandations du F.M.I. et de la
Banque mondiale. La politique d’ajustement est condamnée comme étant la cause du
chômage et de la crise sociale, et les mesures d’accompagnement telles que
l’austérité budgétaire et la privatisation sont rejetées comme étant dénuées de
perspectives ou totalement inadaptées à un pays « encore sous-développé ». La
politique de redressement préconisée dans le rapport économique reste fondée sur
le rôle central de l’État, menant une réforme agraire qui porte sur la
redistribution des terres, et une restructuration de l’industrie avec une
relance de l’investissement et de l’emploi
public.
Des clivages de même nature ont
traversé le parti de l’Istiqlal autour de la question de la participation. En
effet, si l’Istiqlal a reconduit lors de son XIIe congrès, tenu en mai 1989, un
dirigeant historique, M’Hamed Boucetta, cette continuité doit être nuancée au
regard du retour sur la scène dirigeante de M’Hamed Douiri, un des leaders du
Parti nationaliste, qui se distingue par une rhétorique « baasiste »
d’ouverture, contre l’appareil du parti et d’attachement à l’islam. On lui doit
sans doute le renforcement du pouvoir des instances locales dans l’organisation
interne du parti, de même qu’un certain durcissement des relations entre
l’Istiqlal et le pouvoir. Les options sur la participation institutionnelle sont
assorties des mêmes réserves que celles de l’U.S.F.P., mais le programme
économique et social se démarque fortement des orientations gouvernementales.
L’assujettissement aux directives du F.M.I. est vivement dénoncé, au profit
d’une politique d’inspiration protectionniste ; la dette doit être renégociée
dans le sens d’un allégement, et le développement économique du Maroc doit
pouvoir s’appuyer sur une plus grande ouverture des marchés des pays
industrialisés aux produits d’origine marocaine.
Le rôle moteur indispensable du secteur
public pour réactiver le secteur industriel et atténuer les déséquilibres
régionaux y est réaffirmé, sans opposition de principe à des « privatisations »
sélectives touchant le secteur concurrentiel et ménageant
l’emploi.
L’autre point fort du programme
qui le distingue de l’U.S.F.P. concerne la référence explicite à l’islam comme
principe de moralisation et de régulation de l’ordre économique et social. Cette
surenchère sur le religieux s’étend à la politique éducative et culturelle qui
doit garantir la primauté de la langue arabe et protéger la société marocaine
contre l’influence des modèles culturels étrangers, véhiculée notamment par la
francophonie.
En dépit des réels efforts
dans la rénovation de leurs discours et de leurs instances dirigeantes, les deux
partis d’opposition parviennent difficilement à dépasser les limites de leur
insertion sociale et les contradictions de leur ligne idéologique : le poids des
référents du passé est encore présent dans le choix des hommes et la définition
des programmes, tandis que leur vocation hégémonique à représenter l’ensemble de
la société a du mal à s’accommoder au principe du multipartisme comme à la
tradition du contrôle de la société rurale par l’administration
makhzénienne.
Du côté de la majorité, les
partis se sont également préparés aux échéances électorales en essayant de
redéfinir une stratégie qui soit adaptée aux enjeux du moment. Dans son IIe
congrès national, l’U.C., qui a reconduit Maati Bouabid à la tête du parti, a
puisé dans la chari‘a islamique les valeurs fondatrices - liberté et
responsabilité de l’individu - de la doctrine résolument libérale de son
programme. Dénonçant le statut quasi féodal de l’État dans l’économie du pays,
qui est la cause véritable du déficit public, de la dette et de l’augmentation
des impôts, l’U.C. prône délibérément la privatisation qu’elle considère non pas
comme une réponse conjoncturelle aux injonctions du F.M.I., mais comme un
aménagement structurel impératif. Dans l’ordre politique, le libéralisme est
également réaffirmé en mettant l’accent sur les droits de l’homme et la
régionalisation. Derrière un discours largement aligné sur les options
politiques du régime se cache en réalité l’amertume d’un parti majoritaire,
marginalisé dans les choix d’un gouvernement où il est sous-représenté, et
inquiet de se voir totalement écarté dans la nouvelle formule politique qui sera
issue des élections. Les autres composantes de la majorité parlementaire
souffrent des mêmes incertitudes, que ce soit le mouvement populaire en mal de
cohésion interne depuis l’éviction de ses leaders historiques Mahjoubi Aherdane
et Abderrahmane Khatib, ou encore le R.N.I. en mal de repères pour choisir entre
un sort lié à la trajectoire personnelle de son président A. Osman et un rôle de
parti d’« avant-garde », défenseur d’une démocratie sociale et économique assez
proche des idées de l’opposition.
À cette
fragilité interne s’ajoute la crainte des composantes de la majorité
parlementaire devant la concurrence rampante des nouvelles associations
régionales dans les actions publiques d’aménagement et de développement local et
dans les compétitions électorales futures. Les appréhensions des différents
partis sont confortées par les mesures de décentralisation qui modifient les
enjeux et les contours des prochaines élections locales : d’un côté, la réforme
globale de la fiscalité locale par la loi du 26 juin 1989 qui tend à accroître
le volume des ressources financières et par là les marges d’autonomie des élus
locaux pour consolider ou élargir leurs clientèles sociales ; de l’autre, le
nouveau découpage communal qui vise à recomposer le profil de l’électorat
beaucoup plus selon une stratégie de regroupements ou d’alliances
socio-politiques que selon des critères de rééquilibrage
socio-démocratique.
Fidèle à une pratique
déjà éprouvée en 1980 et 1983, le roi décidait de reporter de deux ans les
élections générales et de faire approuver cette mesure par un référendum. En
fixant cette nouvelle échéance qui s’adresse en réalité aux Nations unies et à
ses adversaires internationaux, le roi entendait se libérer de toute tension
interne pour renforcer la position du Maroc dans les négociations et la tenue du
référendum saharien. En dépit des positions nuancées des partis d’opposition,
soucieux de disjoindre les enjeux extérieurs et intérieurs du scrutin,
l’opération se révèle unanimiste avec un taux de 98,83 p. 100 de participation
et 99,98 p. 100 de oui. Derrière la dimension plébiscitaire de ce vote, qui
s’inscrit dans le champ consensuel de la politique saharienne, le roi a pu
néanmoins décoder l’appel pressant de certains partis à mettre en oeuvre des
changements institutionnels ou plus directement politiques et des mécanismes
démocratiques qui puissent répondre aux attentes de la société civile marocaine,
à l’instar des processus de démocratisation qui ont gagné l’Europe de l’Est et
d’autres pays du monde.
Largement
éprouvées par la controverse sur les droits de l’homme, les relations entre le
pouvoir et l’opposition ont également connu de sérieuses tensions dans le débat
autour de la politique économique et sociale du gouvernement. Au projet de loi
de finances rectificatif placé sous le signe du désengagement économique de
l’État et situé dans le droit-fil des stratégies néo-libérales, les quatre
partis d’opposition, Istiqlal, P.P.S., U.S.F.P. et O.A.D.P. répondent en
scellant leur alliance par le dépôt, pour la deuxième fois dans l’histoire
parlementaire du Maroc, d’une motion de censure contre la politique du
gouvernement. Malgré le rejet de cette motion, les débats souvent agités et
passionnés vont laisser des traces et dessiner des évolutions plus contrastées
dans le jeu jusqu’ici très feutré des relations politiques entre la monarchie et
l’opposition et dans leur perception respective des enjeux nationaux que le
consensus saharien finissait par dissoudre dans un unanimisme confortable et
pernicieux.
Au-delà de cette procédure
parlementaire, l’opposition a cherché essentiellement à en faire un test décisif
pour sa crédibilité politique et sa capacité d’union pour les prochaines
échéances électorales. Même s’il a feint de négliger ce geste symbolique
d’intimidation à l’adresse du Makhzen, le régime a pris conscience des problèmes
sous-jacents aux critiques répétées de l’opposition, et a paru décidé à faire
des concessions pour apaiser le mécontentement social et atténuer les risques
d’une déstabilisation politique pour une économie en mal d’emplois et de
concours financiers. À preuve, la consultation par le roi des formations de
l’opposition au sujet d’une révision de la Constitution à laquelle l’Istiqlal a
fait plusieurs fois allusion dans son discours sur l’État de droit et la
démocratisation, partagé à quelques nuances près par des partis de la majorité
tels que l’U.C. et le R.N.I. Mise à rude épreuve dans son attitude par rapport à
la position du régime sur l’occupation irakienne du Koweït, l’opposition s’est
efforcée dans cette crise de préserver la dynamique unitaire en utilisant la
thématique du nationalisme arabe à des fins de stratégie politique interne.
L’accumulation des pressions internationales - campagne médiatique sur les
droits de l’homme, publication du plan de paix de l’O.N.U. sur le Sahara - ainsi
que le durcissement des tensions sociales qui se sont surimposées durant toute
cette crise ont également conforté la démarche unitaire de l’Istiqlad et de
l’U.S.F.P. qui se sont engagés à soutenir la grève générale de décembre 1990,
lancée par leurs organisations syndicales apparentées, l’Union générale des
travailleurs marocains (U.G.T.M.) et la
C.D.T.
À l’occasion des événements
tragiques et lourds en pertes humaines qui ont marqué la grève générale à Fès,
Tanger et ailleurs, la vie politique nationale s’est emballée dans le sillage
des débordements de rues et des excès meurtriers et destructeurs de la violence
urbaine ; dans l’enceinte parlementaire où se tient le débat sur l’examen du
budget 1991, la bipolarité mouvement national-majorité s’installe dans toute sa
raideur en livrant à l’opinion à chaud et en direct l’enterrement médiatique du
consensus politique et de la paix sociale laborieusement préservée depuis des
années par l’union sacrée autour du Sahara. Au-delà de la critique contre la
tiédeur des mesures financières au regard de l’ampleur du déficit social
attestée par les dernières émeutes, c’est le système dans sa globalité qui est
dénoncé à travers ses fondements, ses rouages, ses méthodes et ses principaux
responsables, notamment le ministre de
l’Intérieur.
Forts de l’élargissement de
leurs atouts politiques et sociaux, les partis de l’Istiqlal et de l’U.S.F.P.
n’ont pas pour autant cherché à aller jusqu’à la rupture avec le pouvoir. Aucune
de ces formations ne tenait à compromettre, par une démarche radicale
prématurée, tous les acquis sociologiques et structurels capitalisés non sans
mal au terme de leur dernier
congrès.
Dans ses relations avec les
mouvements islamistes, le régime s’est montré décidé à contrôler toute forme
d’expression concurrente de l’orthodoxie fondatrice et à réprimer toute
manifestation jugée attentatoire à l’ordre public. Clandestins, en raison de
leur étroite surveillance, les islamistes marocains n’en sont pas moins actifs
dans les concentrations urbaines et au sein des universités et des lycées. On
estime à une vingtaine environ le nombre des associations religieuses plus ou
moins politisées, depuis la section locale du Parti de la libération islamique à
Tanger jusqu’aux Frères musulmans de Casablanca. Certains livres religieux mis
en vente sur le marché font l’objet de saisies administratives dont les bases
juridiques sont contestées par la presse de l’U.S.F.P. ; le principal mouvement,
Justice et bienfaisance (Al Adl-wa-al-Ihsan), est dissous ; la plupart de ses
dirigeants ainsi que certains membres de la famille du chef de ce mouvement A.
Yassine, qui est mis officiellement en résidence surveillée à Salé, sont
arrêtés. De nombreux militants sont placés en détention préventive dans d’autres
régions du pays. Des procès successifs sont lancés contre le mouvement et les
membres de son Conseil de direction, dont la plupart sont condamnés à des peines
de prison pour création d’une association non autorisée, subversion politique de
la religion et atteinte à l’ordre
public.
Al-Islah , le journal de la
fraction légaliste du Mouvement de la jeunesse islamique de A. Benkirane, est
interdit, témoignant d’un certain divorce politique plutôt que d’une censure
véritable de ses thèses « islamistes » qui sont assez proches de la presse
religieuse officielle. Ce verrouillage politique de la foi musulmane
s’accompagne d’un très gros effort financier décidé par le roi en faveur des
imams, des prédicateurs et de l’ensemble des personnels des mosquées. Il reste
que l’agitation massive et manifeste des islamistes tout autant que la
répression du mouvement ont préoccupé l’opinion et entamé la confiance de la
classe politique marocaine, très inquiète devant la montée en puissance de
l’intégrisme algérien.
L’« effet Golfe »
Face à la crise du
Golfe, le roi a dû gérer avec beaucoup de circonspection les contradictions
liées à l’engagement ambivalent du Maroc dans une opération militaire, « au
service du droit international » et dans une mobilisation de l’« Occident
impérialiste » contre la nation arabe.
Du
côté du pouvoir, on s’est attaché à justifier cet engagement, de manière à ne
pas heurter la sensibilité toujours présente de l’arabisme dans l’inconscient
collectif. Sur le plan juridique, c’est le respect des principes du droit
international affirmés dans la Charte de l’O.N.U. et celle de la Ligue des États
arabes qui est avancé. Sur le plan diplomatique, c’est la fidélité à une
solidarité arabe, maintes fois éprouvée dans la lutte pour la cause
palestinienne et l’organisation des conférences sur la paix au
Moyen-Orient.
Mais les développements
militaires du conflit vont épuiser l’élasticité de la stratégie du « grand écart
» et modifier les attitudes des partis politiques et de l’opposition marocaine,
jusqu’ici enfermés dans un discours de solidarité périphérique qui les
dispensait de choisir clairement leur camp. L’entreprise délibérée de
destruction massive de l’Irak transforme considérablement la perception des
acteurs et des enjeux du conflit. C’est par rapport au binôme Occident-nation
arabe que se positionnent les acteurs marocains et se mobilisent les masses, l’«
effet Golfe » ne pouvant plus être appréhendé à la seule aune du rationnel, mais
relevant également et surtout de l’émotionnel qui induit une réaction unanime
d’identification aux Irakiens et ravive les sentiments d’injustice et
d’humiliation que représente cette guerre pour la nation
arabe.
Devant la montée de la pression
populaire, le roi s’est finalement résigné à autoriser le 3 février une
manifestation de soutien à l’Irak qui a rassemblé à Rabat entre 300 000 et 500
000 personnes, dont 10 000 à 20 000 participants appartenant au mouvement
islamiste.
La très grande habileté du roi
tient précisément à avoir su résister à la tentation répressive et laissé
s’exprimer un populisme idéologique qui, en alignant les dominants sur les
dominés, a préservé au moins fictivement l’unité apparente de la société
marocaine. En cultivant l’unanimisme, les partis eux-mêmes ont cherché, en
contrôlant la crise et en s’adaptant à l’opinion publique, à empêcher tout
débordement populaire. Mais, au-delà, cette crise du Golfe aura servi en quelque
sorte de révélateur institutionnel permettant une nouvelle fois de mesurer les
capacités du régime à gérer ses propres contradictions dans des conflits,
fussent-ils interarabes, et à en maîtriser les enjeux à son propre
profit.
En effet l’État marocain n’en est
pas sorti très affaibli, ni sur le plan de sa légitimité, ni dans ses capacités
matérielles et financières. La brièveté et l’issue du conflit, tout comme le
rôle extrêmement limité de l’intervention des F.A.R., lui ont sans aucun doute
permis d’oblitérer son alignement politique, si ambigu soit-il, sur la
coalition, et de continuer à bénéficier de l’aide extérieure sur laquelle
reposent une grande partie de la solidité du système étatique et la stabilité de
l’ordre socio-politique interne. Néanmoins, pour s’assurer les concours
financiers occidentaux, le régime marocain a dû faire preuve d’une certaine
flexibilité en matière de droits de l’homme, et donner quelques assurances aux
revendications intérieures de l’opposition momentanément éclipsées par la crise,
sur la réforme des institutions et le « renforcement de l’État de droit
».
La démocratisation en question :
changement ou continuité de l’ordre politique
?
La perspective des élections
législatives prévues pour la mi-1992 a décidé les deux formations d’opposition,
Istiqlal et U.S.F.P., à renouer leur alliance et à constituer un front commun
pour l’instauration d’une « démocratie authentique ». Cette réactivation de la
dialectique démocratique nationale tient aux effets conjugués et interactifs de
plusieurs facteurs d’ordre interne et international : les partis d’opposition et
leurs syndicats n’entendent pas laisser se développer cette nouvelle culture de
l’émeute comme régulateur des crises politiques et sociales, ni se répéter des
phénomènes de violence dont ils risquent de ne pas tirer tous les bénéfices, et
qui peuvent faire le lit des islamistes et autres extrémistes. Même si le roi
leur paraît encore, comme à beaucoup d’autres groupes politiques et sociaux, le
meilleur rempart contre la contagion des mouvements intégristes voisins, et
l’arbitre nécessaire entre les luttes d’intérêts et d’influence des clientèles
du système, l’opposition a pris l’exacte mesure du poids idéologique des classes
moyennes urbaines et de leurs profondes aspirations à faire évoluer le Maroc
dans le sens de l’enracinement de l’État de droit, du libre jeu démocratique et
des libertés réelles. Les excès de la propagande officielle savamment organisée
sous la houlette du ministre de l’Intérieur et d’Ahmed Alaoui ont conduit
paradoxalement à des réactions de rejet de l’autoglorification de la personne et
du règne de Hassan II. Une lecture plus critique s’est développée dans les
milieux urbains à l’égard du système Makhzen, associé à la personne et au
savoir-faire du ministre de l’Intérieur Driss Basri. Bien que maîtrisée par le
roi, la crise du Golfe a éveillé la conscience démocratique des masses en
véhiculant une version sociale et pas seulement instrumentale du nationalisme
arabe ; elle n’en a pas moins fragilisé les équilibres traditionnels de la
monarchie et réhabilité a contrario les vertus d’une véritable démocratie pour
pouvoir échapper à de pareils
dérapages.
L’opposition accentue ses
critiques sur l’évaluation déficitaire qu’elle fait du régime depuis de
nombreuses années par rapport aux normes d’un État de droit et d’une démocratie.
Même dans l’affaire du Sahara, elle tend de plus en plus à se désolidariser de
l’option référendaire jugée « dépassée » et dangereuse, et à justifier son
désengagement, devant les manoeuvres et les atermoiements répétés de la
démocratie hassanienne au mépris des conditions du consensus initialement fixées
entre elle et le roi. La question sociale centrée autour de l’emploi ne manque
pas de l’inquiéter au même titre qu’elle préoccupe l’ensemble des acteurs
politiques et des partenaires économiques et sociaux en dépit des bonnes
intentions du pouvoir et des premières propositions d’action mises au point par
le Conseil national de la jeunesse et de l’avenir (C.N.J.A.) pour endiguer la
croissance du chômage et parer aux demandes les plus urgentes des chômeurs
diplômés.
Faisant écho aux projets de
révision institutionnelle annoncés par le roi, l’Istiqlal et l’U.S.F.P. vont
s’engager dans une stratégie d’union centrée sur la réforme des institutions
qu’ils considèrent comme la clé du
changement.
Ces formations entendent
passer de l’opposition critique et concomitante sur les fronts social et
parlementaire à l’élaboration d’un programme commun qui soit crédible aux yeux
d’une opinion publique désabusée par le jeu politique traditionnel, et qui
réponde aux attentes d’une jeunesse en mal de formation, d’insertion et de
reconnaissance.
Sur le terrain des droits
de l’homme, des progrès sont réalisés, allant des gestes traditionnels et
symboliques de clémence aux mesures les plus marquantes dans l’ordre juridique
et les pratiques judiciaires du royaume chérifien. Le Parlement adopta à
l’unanimité une loi réduisant presque de moitié la durée de la garde à vue et
celle de la détention préventive. Le même texte prévoit l’assistance du prévenu
par un avocat durant l’instruction, la possibilité d’accorder la liberté
provisoire sous caution et l’obligation de soumettre l’accusé à une expertise
médicale d’office ou sur demande.
Peu de
temps avant la visite du roi aux États-Unis, deux décisions spectaculaires
interviennent, reflétant la volonté du Maroc de régler définitivement le
douloureux dossier des droits de l’homme. Abraham Serfaty, militant
marxiste-léniniste et fondateur du mouvement Ila al Amam, est libéré de la
prison de Kénitra, où il purgeait depuis dix-sept ans une peine de réclusion à
vie, sans avoir bénéficié d’une grâce ni d’une amnistie. Afin que nul ne donne
l’impression de céder sur le fond et de renier ses convictions, les autorités
marocaines ont choisi une solution juridique pour le moins spécieuse - la «
découverte » de la nationalité brésilienne d’A. Serfaty - pour justifier
l’expulsion vers la liberté du plus ancien prisonnier de conscience du monde
depuis la libération de Nelson Mandela. Quelques jours après, le bagne de
Tazmamert, cette prison « fantôme » qui aux dires des autorités n’existait que
dans l’imaginaire des gens malveillants, était rasé et les détenus qui y
croupissaient depuis 1973 dans des conditions qualifiées d’« effroyables » par
Amnesty International étaient transférés dans des établissements pénitentiaires
à Kénitra et Meknès pour y être « remis en forme
».
En 1992, l’idée du changement
institutionnel paraît acquise dans l’esprit de tous les acteurs politiques et
semble s’imposer de manière évidente comme une nécessité à la fois politique et
juridique. L’intégration effective des forces politiques au système monarchique
ainsi que l’adhésion plus ou moins explicite aux spécificités religieuses et
historiques de la société marocaine fournissent la stabilité politique
indispensable à la mise en oeuvre de changements en même temps qu’elles vont en
définir les limites. Loin de remettre en cause le régime et ses principes
fondateurs, la revendication unanime et prioritaire a porté sur la moralisation
des consultations électorales et le déroulement d’« élections libres, loyales et
crédibles », principale condition à l’approfondissement de la démocratie et à la
consolidation des institutions. La deuxième exigence, encore plus politique,
concernait la constitution d’un gouvernement véritablement représentatif de
forces politiques homogènes et chargé d’appliquer le programme d’action qui lui
a valu la confiance du corps
électoral.
Faisant écho à ces demandes,
le roi annonce une révision de la Constitution sans y inscrire pour autant le
problème de l’autonomie du gouvernement sinon sous la forme de l’« établissement
d’un meilleur équilibre entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ».
L’annonce d’un référendum constitutionnel relance la vie politique et anime les
espoirs d’une ouverture plus marquée du jeu politique. Sitôt le calendrier fixé,
les cinq principaux partis d’opposition (Istiqlal, U.S.F.P., U.N.F.P., O.A.D.P.
et P.P.S.) se sont regroupés pour conjuguer leurs efforts. Ce Bloc démocratique,
qui rappelle la formation d’un Bloc national (Koutlah Watania) à des moments
déterminants (dans les années 1970) de l’histoire marocaine, a aussitôt publié
une Charte nationale définissant le cadre institutionnel et les objectifs de son
action politique : parmi ceux-ci, une réforme constitutionnelle profonde, la
démocratisation et la modernisation des rouages de l’État et la formation d’un
gouvernement représentatif de la majorité
populaire.
Sans aller jusqu’à céder à
toutes leurs revendications, le roi entend offrir à l’opposition des gages
d’ouverture dans la préparation et la sincérité du scrutin. L’âge de la majorité
électorale est abaissé de vingt et un à vingt ans, la présidence des bureaux de
vote, auparavant dévolue au préfet ou à l’autorité locale, est confiée au
président du conseil municipal, et l’éventualité d’une alternance
gouvernementale n’est pas écartée.
Quant
au projet de révision soumis à référendum le 4 septembre, les amendements
apportés vont dans l’ensemble dans le sens des propositions de l’opposition sans
répondre pourtant aux attentes qu’elle jugeait essentielles pour traduire de
véritables avancées démocratiques. Résultat de consultations publiques plus
régulières et plus approfondies que pour ses prédécesseurs, le nouveau texte
n’est pas l’expression d’un consensus sur les aspects structurels de la réforme
des institutions. Tout au plus reflète-t-il une volonté commune des
représentants politiques d’adhérer à un même discours juridique et d’aboutir à
un projet de réformes acceptables et adaptées au climat de consensus que connaît
le pays. Le gouvernement se voit doté d’un nouveau statut juridique, qui lui
confère une certaine autonomie et renforce sa cohésion interne ; la position du
Premier ministre est confortée du fait de son pouvoir de proposition dans la
nomination des autres ministres, mais son rôle de chef de gouvernement n’est
toujours pas reconnu, puisque sa fonction reste limitée à la coordination et non
à la direction des activités gouvernementales. Le Parlement se voit confier
l’investiture du gouvernement, et son pouvoir de contrôle sur l’action
gouvernementale est renforcé par la possibilité de créer des commissions
d’enquête. En matière de libertés et d’État de droit, le projet comporte des
éléments de réformes significatifs : l’affirmation dans le préambule de
l’attachement du Maroc aux droits de l’homme, tels qu’ils sont universellement
reconnus, la création d’un Conseil constitutionnel se consacrant à titre
principal au contrôle de la constitutionnalité des lois, et dont la saisine est
élargie au profit du quart des membres de la Chambre des représentants, la
soumission de la promulgation des lois à un délai de trente
jours.
En dépit des larges concessions
que le projet de révision accordait à ses revendications, l’opposition s’est
montrée divisée sur l’appréciation globale du texte, l’Istiqlal et l’U.S.F.P.
étant même très déçus par ses insuffisances notoires à propos du pouvoir assigné
au gouvernement en tant qu’organe exécutif, et des moyens législatifs conférés
au Parlement. À l’exception du P.P.S. qui, s’estimant satisfait sur le fond, se
prononçait pour le oui au projet de Constitution, les autres partis du Bloc
démocratique décidaient après des débats aussi longs qu’animés la
non-participation au scrutin référendaire. La grogne de la base militante des
jeunes et des syndicalistes a beaucoup joué dans le choix de ce compromis
boiteux, qu’ils ont imposé à leurs dirigeants pour s’opposer à une réforme jugée
trop superficielle et « complice de la monarchie absolue ». Malgré les consignes
de boycottage données par l’opposition, la révision constitutionnelle fut
approuvée à une écrasante majorité le 4 septembre 1992, avec 99,98 p. 100 des
suffrages exprimés, et avec un taux de participation de 97,4 p.
100.
S’appuyant sur des révélations et
des témoignages avérés de truquage, l’opposition a qualifié de « ridicules » les
résultats annoncés, notamment d’un taux de participation jamais enregistré de
mémoire d’expert, et déploré la « perte de crédibilité du processus démocratique
au Maroc dans l’opinion internationale ». L’Istiqlal et l’U.S.F.P. n’ont pas
pour autant remis en cause leur participation aux élections communales prévues
pour le 16 octobre. Ces élections se sont déroulées dans une atmosphère de
relatives transparence et crédibilité, et leur résultat a comporté de nombreuses
surprises. Tout d’abord le franc succès du R.N.I. arrivé en tête avec 22 p. 100
des sièges, bien implantés dans le monde rural et les villes moyennes. Il
précède les sans-appartenance politique (S.A.P.), ces personnalités
indépendantes accusées par l’opposition d’avoir été suscitées par le ministère
de l’Intérieur, qui ne recueillent que 13,9 p. 100 des sièges alors qu’ils
affichaient le plus grand pourcentage de candidats. La deuxième surprise a
concerné l’U.C., premier parti politique de la majorité sortante, qui obtient
13,8 p. 100 des sièges et dont la quasi-totalité des membres du bureau politique
échoue. L’Istiqlal, classé quatrième, perd également du terrain avec 12,50 p.
100, lui qui briguait de 50 à 60 p. 100 des sièges et a pratiquement comme
l’U.C. le même nombre d’élus, alors que le nombre de circonscriptions a augmenté
de 30 p. 100. Autre déçu, le P.N.D. qui, avec un score de 7,6 p. 100, se place
au septième rang des formations politiques alors qu’il occupait le quatrième en
1983 avec 11,90 p. 100 des sièges. Du côté des satisfaits, on trouve les partis
à dominante berbère M.P. et Mouvement national populaire (M.N.P.) que la
concurrence a plutôt stimulés et confortés puisque au total ils remportent 22 p.
100 des sièges contre 12 p. 100 en 1983, avec de bons scores dans leurs terroirs
naturels du Rif, du Moyen et du Haut Atlas. Restent l’U.S.F.P. et le P.P.S. qui
ne réalisent pas dans l’ensemble les scores correspondant à leurs espérances et
à la campagne active qu’ils ont menée. Ils enregistrent toutefois un progrès par
rapport aux précédentes communales, avec 7 p. 100 des élus au lieu de 3,48 p.
100 en 1983 pour l’U.S.F.P., qui dirigera les deux tiers des communes de
Casablanca et de Rabat, et 0,82 p. 100 pour le P.P.S. au lieu de 0,12 p.
100.
Ces résultats ont été diversement
accueillis et interprétés par les autorités et les formations politiques, le
ministère de l’Intérieur se félicitant de la « transparence » des élections et
parlant de « vote sanction visant les élus en place », tandis que l’opposition
dénonçait le dévoiement du jeu électoral par l’achat notoire des suffrages
populaires et la manipulation des listes électorales par les transferts et les
recrutements d’inscrits non résidents dans de nombreuses circonscriptions. En
réalité, ces élections permettent de dégager de nouveaux enseignements sur les
changements latents dans les comportements politiques et les relations au
politique que traduisent certains indicateurs : le taux de participation qui
semble refléter une certaine désaffection, voire un rejet du mode de gestion
précédent des affaires communales, un chiffre qui cache une latence sociale où
l’on peut reconnaître tous les exclus, et les « clients » du C.N.J.A. en quête
d’un emploi et d’un avenir crédible ; le score aussi important qu’étonnant des
S.A.P., soupçonnés par l’opposition de complicité stratégique avec
l’administration, alors qu’on peut voir dans leur élection une manière de
privilégier le « parler vrai », la compétence et une certaine éthique dans
l’exercice de la charge communale.
Sitôt
après l’annonce de la tenue des élections législatives, l’opposition a multiplié
les mises en garde à l’adresse du gouvernement pour rétablir un climat de
détente politique et engager un dialogue sérieux sur les conditions de sincérité
du processus démocratique. Forts des leçons du scrutin communal, et inquiets de
l’apparition du malaise social, les partis d’opposition n’entendent pas
participer à ces élections sans être associés à leur préparation et sans obtenir
l’assurance que le futur scrutin ne sera pas « affecté par l’argent ». Estimant
que la commission nationale - où ils siègent avec le gouvernement - chargée de
superviser les opérations électorales ne « remplissait pas convenablement son
rôle », les partis du Bloc démocratique décidaient en février 1993 de suspendre
leur participation. Devant le sérieux et l’intransigeance de leurs
revendications formulées dans un mémorandum, le roi décide de reporter les
élections législatives du 30 avril au 25 juin pour se donner le temps et les
moyens d’offrir au Maroc comme à l’étranger « l’image réelle du pays » au terme
« d’un jour de clarté, de transparence et d’honnêteté ». Le contexte politique
passablement terni par les affaires de Noubir Amaoui, secrétaire général de la
C.D.T. condamné pour « propos injurieux », et du commissaire Tabet, condamné à
mort pour viols, se prête à la recherche d’un accord sur les conditions et les
garanties de la consultation. Un dispositif est mis sur pied par le gouvernement
faisant droit aux principales revendications de l’opposition sur la révision des
listes électorales, le contrôle des votes par les magistrats et l’accès des
partis en lice aux médias officiels. De quoi inviter les partis du Bloc
démocratique, notamment l’Istiqlal et l’U.S.F.P., à faire taire les résistances
internes de leur base militante et de certaines fédérations locales, et à
s’engager dans la compétition électorale avec l’espoir de recueillir les fruits
d’une stratégie d’union fondée sur l’élaboration d’une plate-forme et de
candidatures communes.
Amorcée dans un
cadre juridique relativement équitable et dans un contexte d’ouverture
politique, la campagne électorale s’est déroulée dans un climat idéologique
plutôt consensuel ponctué par des discours programmes assez proches tant dans
leurs objectifs économiques et sociaux que dans leurs références
islamiques.
Combinant les techniques
modernes de la médiatisation du débat politique et les procédés traditionnels du
recrutement électoral clientéliste, cette campagne a été l’occasion d’aborder
quelques grands thèmes de sociétés et autres sujets à risques jusqu’ici passés
sous silence dans l’opinion publique. Plus animée en ville qu’à la campagne,
elle n’a pas toujours permis de mobiliser une jeunesse marocaine partagée entre
sa constante réserve devant l’inanité des jeux électoraux d’une classe politique
qui lui paraît peu représentative du pays réel et son scepticisme sur la
capacité réelle de ses représentants politiques à relever les défis économiques
et sociaux. Les vrais enjeux de ces élections lui paraissent insaisissables, et
difficiles à infléchir dans la mesure où elle a conscience que le pouvoir est
ailleurs, du côté du Palais où se décide la véritable politique du pays.
D’ailleurs, et comme s’il paraissait indifférent aux changements éventuels issus
des urnes, le roi a ordonné à son Premier ministre de préparer à quelques jours
du scrutin un programme économique de développement à moyen et long
terme.
Expression générale de ce
désintérêt ou marque significative de protestation contre le travestissement du
jeu électoral par l’administration, le taux de participation a été faible (62,75
p. 100) et, paradoxalement, l’a été beaucoup plus à la campagne qu’en
ville.
Les résultats de ce premier tour
au suffrage universel direct ont consacré une très nette poussée des deux
principales formations de l’opposition, l’Istiqlal et l’U.S.F.P. qui, à la
faveur des candidatures communes, obtiennent respectivement 43 et 48 sièges.
Tout en devançant les partis de la majorité sortante (M.P., R.N.I. et U.C.) qui
emportent 32, 28 et 27 sièges, l’opposition n’apparaît pas totalement
majoritaire puisque, malgré l’apport des 6 élus du P.P.S. et des 2 élus de
l’O.A.D.P., elle ne parvient à rassembler que 99 députés au regard des 118
députés que peut revendiquer la nouvelle majorité élargie au P.N.D. et au M.N.P.
Ce succès numérique permet néanmoins de crédibiliser la volonté d’ouverture
démocratique du roi, même si de nombreuses et flagrantes violations ont marqué
le vote dans plusieurs régions. Il autorise même certains responsables et
commentateurs politiques à avancer l’hypothèse d’une alternance vers une
nouvelle coalition majoritaire et gouvernementale, dont la Koutlah serait le
noyau dur. Le très large renouvellement du Parlement, où 187 nouveaux élus dont
2 femmes font leur entrée, accréditerait également la tentation du pouvoir
d’opérer un réel changement gouvernemental et d’engager le pays dans une « cure
d’alternance » destinée à combler le déficit social et à accroître la justice
fiscale. L’élection du dernier tiers (111) des députés au suffrage indirect
devenait alors le principal enjeu de ces desseins politiques, puisqu’elle
devrait dessiner la nouvelle configuration majoritaire du Parlement. Au terme de
ce dernier scrutin tenu en septembre 1993, les partis d’opposition ne
totalisaient que 123 sièges, restant assez loin de la majorité absolue de 167
sièges que la majorité sortante pouvait tout juste atteindre avec l’appui des 13
voix des divers droite et indépendants. Grand perdant de ces élections, le
R.N.I., qui avait quitté la majorité sortante et opéré un recentrage vers
l’opposition dans la perspective d’une alternance « socio-démocrate », ne
permettait pas d’envisager avec ses 41 sièges une coalition mathématiquement
majoritaire. En dépit d’un progrès notable en sièges, l’U.S.F.P. demeurant avec
ses 52 députés le plus important groupe parlementaire, le Bloc démocratique
était amené à renouer avec son dilemme historique : refuser de participer à des
élections dont il ne peut maîtriser les règles ni infléchir la signification
réelle qui dans l’esprit du roi les assimile au choix populaire de simples
conseillers du prince, ou bien espérer dynamiser la vie politique et réformer
par avancées successives le système de l’intérieur, au risque de cautionner le
jeu malsain et préfabriqué d’une démocratie formelle distillée à dose
homéopathique. Une première réponse à ce dilemme est apparue du côté de
l’U.S.F.P., sous la forme de la démission d’Abderrahmane Youssoufi, le
secrétaire général qui avait succédé au leader historique de cette formation, A.
Bouabid, décédé en janvier 1992. Présentée comme une protestation contre les «
truquages de l’administration » et « le climat général » des dernières
élections, la démission de cette personnalité très respectée pour son intégrité
et son sens du dialogue signifiait surtout le refus définitif de cautionner une
participation quelconque de l’U.S.F.P., au prochain gouvernement, comme certains
pouvaient encore l’envisager après le dernier scrutin de septembre. La deuxième
réponse, dans le droit-fil de cette prise de position, a été la décision prise
en commun par l’U.S.F.P. et l’Istiqlal de rester dans l’opposition et de
préserver leur unité en refusant toute responsabilité
gouvernementale.
Engagées pour sortir du
blocage et parvenir dans l’esprit de la nouvelle Constitution à former un
gouvernement homogène et adapté à la signification politique des dernières
élections, des consultations entre le roi et les différentes formations
politiques aboutissent à un constat d’échec. Le roi s’est déclaré « consterné »
par les exigences de l’opposition qui souhaitait, outre l’annulation des
élections du tiers des députés au suffrage indirect, détenir le poste de Premier
ministre et les départements stratégiques des Affaires étrangères, de la Justice
et de l’Intérieur : une revendication qui rappelait étrangement le temps des
premières luttes et des tractations décisives de l’indépendance entre la
monarchie et le Mouvement national qui prétendaient convertir leur capital
respectif de légitimité historique en contrôle hégémonique du pouvoir d’État.
Estimant que les revendications ministérielles de l’opposition étaient
infondées, dès lors qu’elles touchaient des domaines d’action relevant et du
pouvoir d’État et de la tradition du Makhzen, le roi décide de reconduire Karim
Lamrani à la tête d’un cabinet essentiellement composé de technocrates. Divers
ministères clés ne changent pas de titulaires, Abdellatif Filali conservant les
Affaires étrangères, Driss Basri cumulant toujours l’Intérieur et l’Information,
tandis que le portefeuille de la Justice est confié à un universitaire
spécialiste de droit pénal Alaoui Machichi. Autres faits marquants, la création
d’un ministère délégué chargé des Droits de l’homme attribué également à un
universitaire, Omar Azziman, co-fondateur de l’O.M.D.H. dont il démissionna pour
protester contre les tentatives de contrôle politique de l’association par
l’U.S.F.P. ; l’entrée au gouvernement d’un représentant de la communauté juive
du Maroc, Serge Berdugo, qui se voit confier le ministère du
Tourisme.
La carte politique du Maroc
issue de ces élections renvoie une image de synthèse qui reproduit assez
fidèlement les caractéristiques profondes de la réalité sociale et les
déterminants complexes du système
politique.
Le profil sociologique, les
contours géographiques, les tonalités idéologiques de la plupart des partis
politiques n’ont pas sensiblement varié : l’Istiqlal et l’U.S.F.P., monstres
sacrés du nationalisme marocain, demeurent toujours aussi urbains et
représentatifs des classes moyennes, le Mouvement populaire reste rural et
berbère, le R.N.I. toujours aussi composite et accommodant... Le second tour de
ces élections au suffrage indirect conserve sa fonction d’accélérateur ou de
régulateur majoritaire pour renforcer ou compenser selon les cas les résultats
au suffrage direct du premier tour. La répartition des tendances politiques
continue de recouper globalement le partage socio-démographique de la population
marocaine, la population urbaine soutenant les options pour un renouvellement
des idées, des structures et des politiques publiques, le monde rural appuyant
plutôt les notables et leur pouvoir traditionnel d’allocation de ressources et
de redistribution d’influence. En fait, les vrais changements ont porté sur le
partage quantitatif des sièges, le renouvellement physique et
socio-professionnel du personnel parlementaire et sur la perception de la
logique électorale : la Koutlah progresse numériquement, le niveau de formation
est dans l’ensemble nettement supérieur et, enfin, l’opinion publique a
davantage intégré et mesuré, vraisemblablement à la faveur du débat
constitutionnel, le nouvel enjeu de la relation entre la majorité parlementaire
et la formation du gouvernement... Sans doute ces changements étaient-ils
eux-mêmes induits par une libéralisation plus poussée et une transparence plus
affirmée dans le déroulement et le contrôle des
consultations.
Au total, si les règles du
jeu ont effectivement changé, on peut se demander sur le fond si leurs effets
innovants ne se sont pas limités à une simple « transition immobile » du système
politique marocain. La consultation des partis politiques par le roi a conduit à
la formation d’un gouvernement directement lié à sa personne et à ses options,
et largement étranger à la majorité électorale, dans la pure tradition de la
prééminence de la monarchie et de la fonction arbitrale du Makhzen. En
s’attachant à privilégier la clientélisation par rapport à la politisation de la
société, et à reconduire les pratiques administratives de contrôle politique, le
pouvoir entretient un jeu subtil certes de manipulation et d’exclusion calculée,
mais qui demeure peu propice au changement des moeurs électorales comme à la
gestation d’une culture démocratique auxquelles aspire une jeunesse nombreuse.
Sans doute devra-t-il méditer le vrai message peut-être à retenir de ces
élections, à savoir le fort pourcentage d’abstentions et de votes nuls qui
symbolise la protestation d’une société civile en gestation contre la
reconduction d’un jeu à « somme nulle » et aux « enjeux préfabriqués
».
4. La « marocanité » du Sahara en suspens 
Conforté par les succès
militaires de sa stratégie des « murs » et accroché à sa position du référendum
défendue à Nairobi, le Maroc a écarté tout espoir d’un règlement équitable et
concerté, que la relance de la dynamique unitaire maghrébine laissait entrevoir.
Pourtant, certains milieux d’affaires voire politiques finissaient, en raison du
poids financier de cette guerre d’usure, par s’accommoder d’une solution de
repli ou d’un accord de partage. Le Polisario continue pour sa part à accroître
l’isolement diplomatique du Maroc au sein de l’O.U.A. et de l’O.N.U. pour
l’obliger à se plier aux résolutions des deux organisations internationales.
Pour en faciliter la mise en oeuvre, deux séries de conversations sont
organisées entre le Maroc et le Polisario, mais sans succès. Des divergences
profondes continuent de les opposer, sur les conditions et la finalité du plan
de paix, le Maroc s’appuyant sur la politique de « marocanisation » du
territoire saharien pour se préparer à accepter un référendum contrôlé et
confirmatif, le Polisario se fondant sur la reconnaissance internationale de «
la réalité étatique » de la République arabe sahraouie démocratique pour faire
entériner par un référendum l’autodétermination du peuple sahraoui. Prenant le
relais de l’O.U.A., l’O.N.U. parvient après de nombreux contacts officiels et
secrets, et au terme d’une mission sur le terrain, à élaborer un plan de paix
qui est remis en août 1988 et qui paraît satisfaire le Polisario et le roi
Hassan II. En effet, la perspective d’une solution référendaire s’inscrit dans
un contexte politique et diplomatique qui paraît d’autant moins préoccupant pour
le Maroc qu’il a acquis définitivement la maîtrise militaire du terrain et
accompagné cette emprise par un effort considérable d’encadrement administratif
et de modernisation économique du
territoire.
En outre, le Polisario,
longtemps récusé comme autorité légitime et perçu essentiellement comme un
appendice algérien du leadership de Boumediene, ne représentait plus la même
menace politique depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec
l’Algérie de Chadli Benjedid et le rapprochement des États maghrébins au plus
haut niveau. Ainsi le roi finit-il par accepter la proposition d’un référendum
selon la recommandation du secrétaire général de l’O.N.U., en août 1988, et par
recevoir à Marrakech une délégation du Polisario, en janvier 1989. Une fois
adopté par le Conseil de sécurité, le plan de règlement global va susciter une
série de critiques au sein de toute la classe politique, et notamment dans
l’opposition qui en conteste les « visées indépendantistes » et « les atteintes
à la souveraineté du Maroc ». Pour les partis de l’U.S.F.P., du P.P.S. et de
l’Istiqlal, ce référendum est devenu « caduc et dépassé », et sa tenue serait
une épreuve difficile pour le régime marocain en raison des incertitudes qui
pèsent sur la coopération du partenaire algérien et des risques de turbulence
psychologique et politique qui peuvent se manifester au sein de l’armée et de la
population sahraouie. Cette surenchère de l’opposition prend une signification
tout autre que la simple reconduction de son soutien : c’est pour elle une
manière de souligner que cette question est « l’affaire personnelle du roi » et
de lui faire assumer l’entière responsabilité du traitement de ce dossier par le
passé comme pour l’avenir. Dans l’esprit du régime, le Maroc doit se servir de
l’idée du référendum, dont il a accepté le principe, pour conforter un état de
fait plutôt qu’apporter une solution à un problème qu’il réfute et encore moins
chercher à faire reconnaître une entité nationale « autre
».
La mise en oeuvre de ce référendum va
buter sur le désaccord entre le Maroc et le Polisario à propos des critères
d’identification de l’électorat sahraoui. Le Polisario exige le respect
scrupuleux du recensement espagnol de 1974 comme « critère unique des votants »
tandis que le Maroc veut y inclure tous ceux qui actuellement vivent au Sahara
et qui sont pour l’occasion d’authentiques Sahraouis. Aucune partie n’étant
prête à accepter une solution qui conduirait à une défaite au référendum, le
plan de paix était réduit à une pure fiction et l’O.N.U. contrainte par « souci
d’impartialité » à repousser l’échéance jusqu’à la conclusion d’un accord sur
les conditions pratiques de la consultation. Inquiétées par les déclarations des
nouveaux dirigeants algériens qui se disaient contraints de respecter la «
parole de leur pays » en tant qu’héritier d’une « pratique politique », les
autorités marocaines ont même envisagé de traiter avec l’Algérie pour négocier
un accord reposant naturellement sur la reconnaissance de la marocanité du
Sahara, assortie de mesures d’autonomie régionale sur le modèle des Länder
allemands. Le secrétaire général du Polisario acceptait même, pour sortir de
l’impasse le plan de paix, d’ajouter aux 70 000 Sahraouis recensés une
fourchette de 1 à 10 p. 100 correspondant aux personnes que la conquête
espagnole de leurs zones de nomadisme avait contraintes à aller se réfugier dans
le territoire marocain ; il refusait cependant catégoriquement d’intégrer comme
le demandait Rabat les 120 000 personnes supplémentaires qui auraient été
déplacées durant la période
coloniale.
Tout en invitant le Maroc et
le Polisario à faire des efforts exceptionnels pour assurer le succès du plan de
paix et à écarter toute provocation, le Conseil de sécurité n’a pu s’opposer à
la décision marocaine d’étendre aux provinces sahariennes le déroulement des
élections locales et nationales. En dépit de deux rencontres entre chefs de
tribus organisées par l’O.N.U. en juin 1990 et novembre 1992 à Genève et de
discussions « directes » tenues au printemps de 1993 à Laayoun en présence du
représentant spécial de l’O.N.U., aucun accord n’a pu se dégager sur la
définition du collège électoral pour l’autodétermination. Devant l’impossibilité
évidente d’organiser le référendum avant la fin de l’année 1993, conformément à
l’ultime échéance adoptée par le Conseil de sécurité, l’O.N.U. s’est résignée à
différer la consultation au milieu de l’année 1994 avec un calendrier détaillé
des pourparlers directs qui devra faire l’objet d’un rapport du secrétaire
général Boutros Boutros-Ghali. Dans cette attente, fort d’un succès militaire
que le Polisario cherche toujours à précariser par des raids isolés et par la
menace constante d’une reprise de la guérilla, le Maroc ne négligera
certainement aucune démarche diplomatique ni aucune argumentation juridique pour
faire aboutir ce plan de paix qui ne doit dans l’esprit de ses dirigeants que se
surimposer à une récupération des « provinces sahariennes » largement engagée
sur le plan économique et consacrée dans l’ordre juridique interne par les
dernières consultations électorales de leurs populations. La marche de 30 000
volontaires du Sud marocain organisée en 1991, sorte de remake de la Marche
verte, le soutien massif de l’État au développement économique de la région et à
la promotion d’une classe d’entrepreneurs locaux, la défense résolue d’une
conception extensive et exclusive de la territorialité marocaine du corps
électoral illustrent la détermination du Maroc à poursuivre une stratégie
d’épuisement psychologique des Nations unies et d’isolement politique et
diplomatique du Polisario. L’usure du temps s’y ajoutant, les ralliements
successifs de responsables sahraouis et non des moindres, comme Brahim Hakim,
ont fortement ébranlé la cohésion interne et la légitimité internationale d’un
mouvement qui a toute raison de redouter au côté d’une Algérie en pleine
incertitude que, avec ou sans référendum de l’O.N.U., le Sahara occidental
devienne marocain.
5. L’économie marocaine à l’épreuve 
Pendant les quinze années
qui ont suivi l’indépendance, les autorités marocaines ont porté la plupart de
leurs efforts sur la reconversion des structures économiques héritées du
Protectorat en vue d’établir les fondements d’une véritable « économie nationale
». Cette politique, axée principalement sur la valorisation des ressources
naturelles et la reprise en main progressive de l’appareil de production, s’est
appuyée sur un interventionnisme étatique important, et a donné lieu à la mise
en place d’un processus de planification à partir des années
1960.
Au terme de cette période, les
plans mis en oeuvre n’ont pas permis de surmonter la persistance d’une très
faible croissance de la production globale, l’aggravation du chômage,
l’insuffisance des taux d’épargne et d’investissement, ni les difficultés liées
à une balance des paiements très
vulnérable.
Ainsi assiste-t-on, à partir
de 1968, à une volonté réelle d’accroître le dynamisme de l’économie, ne
serait-ce que pour mieux prendre en compte la pression démographique de plus en
plus sensible. Le plan 1968-1972 et davantage encore le plan 1973-1977 portent
la marque de ce volontarisme, à peine teinté d’égalitarisme social, et
accompagné d’une stratégie de développement centrée sur des objectifs de
croissance maximale. Si les résultats des premières tranches annuelles
témoignent d’un développement réel, l’année 1977 va cependant reproduire les
traits structurels des années passées, notamment le déficit alimentaire,
l’augmentation du taux d’endettement et la hausse des prix, aggravés par les
effets pervers de la crise économique des pays capitalistes et le poids
financier de la guerre du Sahara.
Pour
réduire l’ampleur des déséquilibres, un plan triennal de stabilisation est
adopté pour la période 1979-1980 visant à maintenir en priorité les équilibres
financiers. Cette politique qui conduit les pouvoirs publics à abandonner
l’option industrialiste du plan précédent ouvre une période de désinvestissement
et de récession, sans que les équilibres s’améliorent pour autant. L’État est
submergé par le gonflement de ses charges courantes et doit continuer de
financer son déficit en recourant au marché financier international. De 1977 à
1980, l’endettement du pays passe de 3,9 millions à 7,1 millions de dirhams.
Pour rompre avec cette thérapeutique de pause, un plan quinquennal ambitieux est
adopté en 1981, qui prévoit un taux de croissance annuel de 6,5 p. 100 et qui
est placé sous le signe de la « relance économique et de mobilisation de toutes
les ressources et potentialités tant humaines que matérielles
».
Le plan de relance 1981-1985 : un projet ambitieux, des résultats
limités
Tout en s’inscrivant dans une
perspective de développement à long terme, ce plan de relance mise sur un
important effort d’investissement (130 milliards de dirhams sur cinq ans) tant
public que privé, principalement dans les domaines de l’industrie et de
l’énergie. Le développement de ces secteurs reste fondé sur la valorisation des
phosphates et la promotion des exportations de biens de consommation. Les
objectifs prioritaires visent à l’amélioration des conditions de vie de la
population rurale, à la réduction du déficit alimentaire avec l’aménagement et
la mise en valeur des zones bour , au redressement de la balance commerciale et
à la stabilisation du chômage. Les résultats des deux premiers exercices ont
très vite témoigné de l’incapacité de ce schéma de développement à impulser une
véritable relance comme à assainir une situation financière des plus difficiles.
En 1981, les déficits du budget et de la balance des paiements accusent de très
fortes progressions par rapport à 1980, tous les indices de la production sont
en baisse sensible, l’investissement public recule, et le P.I.B., pour la
première fois depuis 1986, enregistre un pourcentage négatif (- 1,6 p. 100). Le
besoin de financement extérieur du pays atteint la somme critique de 14,2
milliards de dirhams, et les réserves de change ne représentent plus que seize
jours d’importations. En 1982, les indicateurs économiques qui sont tout aussi
préoccupants amènent les autorités à réviser en baisse les objectifs de
croissance (de 6,5 à 4 p. 100) et à adopter une plus grande rigueur budgétaire
et financière. Les fondements du modèle de financement - liés essentiellement à
la maximisation des exportations - se sont révélés inopérants, certains secteurs
tels que les phosphates, le textile et les agrumes étant de plus en plus exposés
à la concurrence internationale ou à un rétrécissement du
marché.
1983-1992, une économie sous tutelle : financement de la dette et politique
d’ajustement
En 1983, devant
l’aggravation patente des déficits du commerce extérieur et de la balance des
paiements, le gouvernement finit par céder aux recommandations de la Banque
mondiale et du F.M.I., en faisant adopter en août un plan d’austérité assorti de
quelques mesures sociales destinées à limiter la hausse des prix des denrées
alimentaires de base. Le Maroc s’engage sous la tutelle sévère et exigeante du
F.M.I. dans un « programme d’ajustements structurels économiques et financiers »
qui lui permet d’obtenir des facilités de prêts et surtout le rééchelonnement de
sa dette extérieure qui atteint 13 milliards de dollars à la fin de 1983. En
corollaire de ce soutien financier, le Maroc va prendre une série de mesures
d’assainissement et de restructuration de l’économie dans le droit-fil des
orientations néo-libérales du F.M.I. qui sont une restauration des équilibres
financiers impliquant une réduction importante des dépenses publiques, la
promotion des activités exportatrices seules à pouvoir rapporter les devises
nécessaires au paiement de la dette, une privatisation de l’appareil productif
et bancaire et une insertion plus poussée dans le marché mondial par une
libéralisation totale des importations. Les premières mesures seront d’ordre
budgétaire et monétaire : réduction des investissements de l’État et des
créations d’emplois dans la fonction publique, pression sur les salaires, baisse
des subventions à la consommation, contrôle rigoureux de la masse monétaire,
relèvement des taux d’intérêt, poursuite de la dépréciation du dirham, etc. Dès
1984, et parallèlement à cette action de stabilisation, les autorités marocaines
amorcent une restructuration de l’économie visant à en « augmenter la
rentabilité et l’efficacité » ainsi que le « potentiel d’exportation ». Entre
1984 et 1990, le système fiscal subit d’importantes modifications avec
l’instauration successive de la taxe à la valeur ajoutée, de l’impôt sur les
sociétés, de l’impôt général sur le revenu et d’un nouveau dispositif de
fiscalité locale ; la fiscalité douanière fait également l’objet de divers
aménagements, et les codes d’investissement sont
révisés.
Avec un montant estimé en 1989 à
20 millions de dollars, l’acuité du problème de la dette semblait infirmer
l’efficacité de la thérapeutique de l’ajustement structurel et justifier les
impératifs de « pause » ou de « correction » dans les développements économiques
et sociaux de cette politique, demandés aussi bien par le patronat marocain que
par la Banque mondiale elle-même.
Les
réformes entamées à l’égard du secteur public se traduisent par le désengagement
de l’État des entreprises de caractère industriel ou commercial et par
l’introduction d’une logique de marché dans le fonctionnement des autres. Une
liste de cent douze entreprises privatisables est établie en 1989 avec un
calendrier et un dispositif réglementaire pour leur cession au secteur privé. La
libéralisation des prix et celle du commerce extérieur ont été instituées dans
le même esprit d’efficacité et de redynamisation des politiques industrielles et
commerciales. L’exportation a bénéficié de mesures particulières de promotion et
d’incitation en direction notamment des « investisseurs étrangers », avec la
suppression de la condition de marocanisation ainsi que la levée du contrôle de
l’Office des changes pour le transfert des capitaux et revenus. La politique
agricole n’a pas échappé au mouvement de privatisation et de désengagement de
l’État, de même que les secteurs de l’éducation et de la santé dont les niveaux
supérieurs ont été progressivement cédés au secteur privé ou gérés selon la
logique du marché. Cette politique de rigueur monétaire et financière a conduit
à une sensible réduction de l’effort d’investissement de l’État et à un
ralentissement du rythme de croissance qui s’est situé à une moyenne de 4 p. 100
entre 1983 et 1989. Compte tenu de la croissance démographique (2,4 à 2,6 p. 100
par an), le revenu par tête s’est à peine accru de 1 à 1,5 point en moyenne
annuelle, et la situation de l’emploi en a été affectée négativement. Si
l’inflation a pu enregistrer une baisse notable, passant de 8,8 p. 100 en
moyenne entre 1983 et 1986 à 2,7 p. 100 entre 1987 et 1989, les autres
déséquilibres sont demeurés inquiétants, notamment la balance des paiements avec
un service de la dette extérieure qui, malgré divers rééchelonnements,
continuait en 1989 à représenter 42 p. 100 des recettes fiscales et 30 p. 100
des recettes d’exportation de biens et
services.
Bien que jugée satisfaisante au
vu de ses résultats chiffrés en 1991 et d’une forte croissance due à une
campagne agricole exceptionnelle, l’économie nationale reste fragile, et le
Maroc continue d’être classé parmi les pays à risque important pour les banques
internationales et les investisseurs étrangers. Le poids de sa dette extérieure
qui demeure très lourde (21,1 millions de dollars en 1991) y contribue
largement, d’autant que d’autres incertitudes demeurent : la faible diversité de
ses produits exportés, notamment, au point que la perte d’un gros marché sur les
phosphates ou une mauvaise saison agricole suffisent à creuser le déficit
extérieur et à ralentir la croissance ; la montée persistante du chômage et des
inégalités sociales qui ont ranimé en 1991 le débat sur les coûts sociaux et les
effets pervers de la politique d’ajustement structurel. Cette politique a en
effet creusé les écarts de revenus et de statut entre citadins et ruraux, petite
bourgeoisie et bourgeoisie nationale, secteur productif et secteur informel, en
même temps qu’elle a renforcé l’assise financière et les appétits
d’enrichissement des groupes et/ou grandes familles
marocaines.
En 1992, l’activité
économique marocaine a connu le plus profond creux conjoncturel de son histoire
d’après l’indépendance. La tendance dépressive s’est progressivement propagée et
a affecté par ricochet à travers les revenus les évolutions des principales
composantes de la demande, notamment de la
consommation.
La sécheresse et la baisse
des exportations constituent les facteurs exogènes qui ont principalement
déterminé ce repli conjoncturel, mais les orientations de la politique
économique ont aussi affecté la physionomie générale de
l’économie.
En effet, au cours de 1992,
cinquième et dernière année d’un plan économique et social tombé dans l’oubli et
totalement absent des discours officiels, l’action des pouvoirs publics s’est
inscrite dans le prolongement du programme de l’ajustement structurel. Elle a
privilégié l’assainissement de la situation financière et la sauvegarde des
équilibres macro-économiques par rapport à la croissance immédiate. Les options
de rigueur budgétaire induites de ces choix ont entravé la marche normale de
nombreux secteurs. Par ailleurs, l’option en faveur de l’ouverture sur
l’extérieur qui s’est traduite par une grande libéralisation des importations a
réduit la part du marché intérieur pour certaines activités
industrielles.
Le produit intérieur brut
a connu une nette régression de l’ordre de 3,5 p. 100 contre une croissance
notable de 5,1 p. 100 en 1991. La production agricole, gravement touchée par la
sécheresse, a connu une sérieuse décrue (- 30,4 p. 100) qui a fait passer la
contribution de l’agriculture dans la structure du P.I.B. de 20,6 p. 100, en
1991, à 14,8 p. 100.
Pour le secteur
industriel, la plupart des activités ont été affectées par un retournement de
tendance au second semestre. L’activité du bâtiment et travaux publics a
poursuivi son mouvement à la baisse, et la valeur ajoutée du secteur à fléchi de
3,5 p. 100 en volume. Le ralentissement de l’activité a entraîné une très nette
détérioration du niveau de vie des ménages, de plus de 6 p.
100.
Le ralentissement relatif des
dépenses publiques associé à l’amélioration sensible des recettes ordinaires a
contribué à redresser la situation des finances publiques avec une réduction
substantielle du déficit global du trésor dont le ratio par rapport au P.I.B. a
été de 1,7 p. 100 : seul point de satisfaction dans ce bilan assombri par le
recul de l’activité, le ralentissement de l’inflation avec une variation de
l’indice du coût de la vie de 4,9 p. 100 après une tendance haussière de 8,2 p.
100 en 1991.
Poursuivant la logique de la
stratégie d’ouverture de son économie sur le reste du monde, le gouvernement
marocain a décidé en janvier 1993 la convertibilité du dirham, conformément aux
dispositions de l’article 8 des statuts du F.M.I. Cette décision n’a pas manqué
de soulever de nombreuses interrogations, à la lumière des faibles performances
externes de l’économie nationale en 1992 : le déficit commercial s’est aggravé
en passant de 22,4 millions de dirhams à 28,9 millions, et le taux de couverture
a enregistré un recul considérable : à peine 53,8 p. 100 au lieu de 62,4 p. 100
en 1991.
Les avoirs en devises ont
continué de progresser, mais à un rythme en nette décélération, et toutes les
sources de générations de ces devises - recettes phosphatières, recettes des
transferts des résidents marocains à l’étranger, recettes de tourisme, gains de
rééchelonnement - ont semblé quelque peu tarir. Par ailleurs, la décision de ne
plus rééchelonner le service de la dette extérieure oblige à repenser sur de
nouvelles bases la dynamique des finances
extérieures.
Le sixième accord conclu
avec le Club de Paris le 27 février 1992 est en principe le dernier de la longue
série entamée en 1983. Il a permis au Maroc de bénéficier d’un sursis non
négligeable, sans pour autant le dispenser d’avoir à rembourser entre 1992 et
2000 au titre des obligations de sa dette extérieure un montant de 2,5 millions
de dollars en moyenne par an.
Si la fin
du rééchelonnement ne signifie pas la nécessité de la politique
d’assainissement, la convertibilité du dirham n’est pas en soi un gage absolu de
succès pour la réinsertion du Maroc sur le marché financier international. La
décision a certes une portée qualitative importante, autant pour les opérateurs
non résidents que résidents, mais le Maroc peut-il se permettre d’avoir une
monnaie à valeur externe sans que son économie, tributaire de facteurs tels que
la pluviométrie et la dynamique des marchés extérieurs, soit dotée de structures
productives suffisamment solides ? En outre, peut-on concevoir une
convertibilité sans un véritable marché des changes ? Si l’ajustement des années
1980 a fait retrouver à la politique économique une certaine crédibilité, il
n’est pas sûr que l’économie marocaine puisse faire face aux exigences nouvelles
imposées par l’abolition des frontières économiques et l’aiguisement des
concurrences commerciales.
La structure
régionale des échanges extérieurs a traduit une aggravation des déficits avec
ses principaux partenaires tels que l’Europe et l’Asie, alors que les
transactions avec l’Afrique et l’Union du Maghreb arabe (U.M.A.), malgré la
proximité et les affinités historiques, demeurent faibles sinon en régression.
En dépit de la hausse des recettes des R.M.E. et du tourisme, la balance des
paiements a présenté un solde déficitaire dont l’évolution sera affectée par les
charges du paiement de la dette et les aléas des concours extérieurs
(investissements privés étrangers : 4,3 millions de
dirhams).
La situation financière des
entreprises a souffert du climat de morosité et de contraction généralisé de
l’activité économique et des difficultés de trésorerie induites de la politique
de désencadrement du crédit mise en oeuvre depuis 1990. Les créations d’emplois
ont pâti de cet essoufflement de la production, notamment dans le secteur
industriel qui a non seulement vu son essor des années 1980 se ralentir mais qui
en outre a perdu de très nombreux postes, dans la branche du textile et du cuir
principalement. Seuls le bâtiment, les travaux publics et les services ont créé
l’essentiel des offres d’emploi, atténuant ainsi la pression endémique d’un
chômage qui touche surtout les jeunes diplômés et tend à s’installer comme un
phénomène structurel.
1993-1994 : une croissance
incertaine
Avec une seconde année de
sécheresse en 1993 et un environnement économique international toujours dominé
par les tendances récessionnistes, l’activité économique marocaine a connu dans
l’ensemble des secteurs une certaine stagnation. Le secteur agricole, soumis de
nouveau à de sévères conditions climatiques, a enregistré une baisse de la
production de 8,5 p. 100, et les activités industrielles et minières ont marqué
un important repli dû principalement à la contraction de la demande tant interne
qu’externe. Seules les industries agro-alimentaires ont connu une évolution
soutenue. Cette tendance à la baisse du secteur industriel s’est confirmée dans
la régression du montant des investissements agréés et s’est traduite par la
chute des exportations des produits manufacturés et des biens d’équipement.
Selon les dernières estimations, la croissance se situerait en 1993 au taux de
0,6 p. 100. Sur le plan financier, si l’exécution du budget semble contenir le
déficit dans des limites acceptables, la situation des comptes extérieurs reste
en revanche une source de préoccupation, le déficit commercial devant approcher
le chiffre de 29 millions de dirhams. Le rythme d’inflation se stabiliserait
pour atteindre un taux moyen de 5 p.
100.
Les perspectives de reprise pour
l’année 1994 demeurent d’autant plus incertaines qu’elles sont largement
soumises à l’impact de facteurs exogènes comme la redynamisation de la
production mondiale et du commerce international, et le rétablissement de
conditions climatiques favorables. Elles sont également subordonnées aux
nouvelles orientations de l’actuel gouvernement qui entend se lancer dans la
réalisation d’une croissance forte et soutenue axée le plus possible sur la
création d’emplois, tout en poursuivant les objectifs de résorption des
déséquilibres macro-économiques et du déficit budgétaire. Si la dernière loi de
finances porte la marque de ce volontarisme politique, notamment à travers les
mesures fiscales d’encouragement de l’activité productive, elle ne saurait à
elle seule fonder le succès du scénario de reprise que les décideurs marocains
entendent afficher dans une campagne de médiatisation soigneusement orchestrée.
Sans doute le Maroc peut-il se prévaloir des bons résultats de la décennie
d’ajustement structurel pour prétendre se classer, avec le regain actuel de
confiance internationale et même nationale, parmi les pays intermédiaires en
développement et au premier rang des partenaires de l’U.M.A. Sans doute
également la proximité européenne de son espace et l’affirmation soutenue de sa
vocation méditerranéenne le prédisposent-ils à en faire une zone privilégiée
d’accueil des investissements étrangers, notamment européens. Sa longue
tradition d’ouverture, qui a enraciné dans les esprits comme dans les
comportements un attachement au libéralisme, explique sans doute la volonté du
Maroc d’inscrire le développement de son économie dans une logique régionale
concentrique englobant le Maghreb, l’Europe du Sud et le Nord-Ouest
africain.
Le resserrement de ses
relations avec l’Espagne, qui est désormais son deuxième partenaire commercial
et financier, est le premier indice de cette position gouvernementale qui fonde
également de sérieux espoirs dans la réalisation de cinq grands projets : la
liaison fixe Europe-Afrique à travers le détroit de Gibraltar ; le gazoduc
Maghreb-Europe ; le train à grande vitesse transmaghrébin ; la place financière
offshore de Tanger ; le câble à fibre optique
Eurafrica.
Dans cette transition en
profondeur, à laquelle se destine le système économique marocain, d’importantes
zones d’ombre demeurent et de sérieux défis sociaux persistent même si les
dernières enquêtes nationale et internationale ont reconnu une sensible
amélioration des niveaux de vie depuis une décennie. Le coût élevé du crédit
qui, malgré le désencadrement, a favorisé davantage les banques, la
sous-capitalisation des entreprises, le manque d’infrastructures et de
main-d’oeuvre qualifiée, la prédominance dans le tissu productif de petites
unités économiques plus vulnérables aux contraintes liées à l’environnement sont
autant de handicaps pour le secteur privé national et de freins à
l’investissement pour le capital étranger. Selon certains opérateurs et pour de
nombreux économistes, cette politique d’ouverture s’est révélée trop
systématique et trop brutale pour la plupart des entreprises et a pénalisé des
sous-secteurs entiers, contribuant ainsi, autant que les facteurs exogènes, à
aggraver un déficit commercial qui est passé de 9 millions de dirhams en 1988 à
28 millions en 1992. C’est ce qui expliquerait l’intérêt accru que les pouvoirs
publics sont prêts à accorder au rôle stratégique de l’entreprise dans la
dynamique de croissance, et à la réhabilitation d’une certaine éthique dans le
fonctionnement du marché.
Selon l’enquête
de la Banque mondiale de juin 1993 sur le degré de compétitivité internationale
de l’économie marocaine qui recouvrait un échantillon de treize pays à structure
économique équivalente, l’industrie marocaine se place au dernier rang parmi les
pays à faible performance. Comment ne pas y voir un sujet à méditer par les
pouvoirs publics, et une invite pressante à mettre en place une politique
rénovée centrée principalement sur le statut et la culture de l’entreprise, et
visant à mieux cibler l’ajustement, notamment dans sa finalité sociale, pour que
l’économie marocaine puisse passer du statut d’une « économie d’endettement » à
une « économie de marché »
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