"Une base pour l'étranger: telle fut la fonction
historique de Casablanca (...) Sans l'étranger, Casablanca serait sans doute
resté un tout petit village, tout au plus un souk important". F. Joly
1. Une brève histoire de la ville
Casablanca est une ville récente.
Elle est contemporaine d'un choc (plus que d'une rencontre) de cultures et de
sous-cultures. Ce qui ne veut pas dire que cette ville n'ait pas d'ancêtre
fondateur. Les historiens s'accordent à nommer "Anfa" le site ancien de la
ville. Aujourd'hui, Anfa désigne un quartier résidentiel de luxe. Mais on
retrouve évoqué le nom d'Anfa dans des textes du XIème siècle, faisant remonter
ainsi sa fondation (par les Zénètes) à la même époque que celle de Salé . Léon
l'Africain la mentionne également comme une petite ville, qui, au XVème siècle,
pratiquait la course. En représailles, les Portugais, à la fin du siècle,
décident de l'attaquer, 50 navires et 10 000 hommes à la charge. Les habitants
d'Anfa, n'étant pas en mesure de défendre la ville, la désertent définitivement
pour Rabat et Salé. La ville sera détruite et restera inhabitée pendant trois
siècles.
En 1770, le sultan de l'époque décide de reconstruire cette
place pour la préserver d'un débarquement de Portugais qui venaient de perdre
alors la ville de Mazagan (El Jadida). La ville est appelée Dar El Beida
1. D'emblée, le sultan Mohamed Ben 'Abdallah la dote d'une
mosquée, d'une medersa et d'un hammam pour la peupler en premier lieu de troupes
militaires: la ville dès sa fondation attire une population non citadine,
originaire de diverses contrées du Maroc, ce qui se reflétera notamment dans
certaines constructions 2.
S'il installe ses troupes, le sultan souhaite aussi faire de ce petit port un
lieu de commerce international. Ce qui lui fait préférer le monopole espagnol de
l'exportation de grains à celui des Génois. Cette vocation commerciale, bien
qu'insufflée dès la naissance à la Maison Blanche et procédant d'une volonté de
l'État marocain (Makhzen) de s'ouvrir au commerce maritime, rencontrera
beaucoup de difficultés, à l'image des vicissitudes de l'histoire marocaine du
XIXème siècle. Il faudra attendre 1831 pour que Dar El Beida renoue avec la
vocation pressentie, mais cette fois-ci c'est Gênes qui est destinataire des
principales exportations marocaines. Le volume des activités commerciales reste,
somme toute, mineur ; en 1836, 3% des exportations maritimes du Maroc transitent
par le port de Casablanca 3. Dès la seconde moitié du XIXème siècle, la ville commence à
prendre place en tant que comptoir européen en Afrique du Nord. La France, par
l'entremise de sociétés marseillaises, et l'Angleterre (qui a introduit le thé
au Maroc) sont les principaux partenaires économiques. La France importe
massivement de la laine de la Chaouïa et des céréales, l'Angleterre s'intéresse
à la laine et au coton pour sa manufacture textile : dès la fin du XIXème
siècle, des familles commerçantes de Fez s'installent comme représentantes de
maisons mères à Manchester. En 1906, Casablanca est le premier port
d'exportation du Maroc et la ville se peuple en conséquence ; de 700 habitants
en 1836, elle passe à 25 000 en 1907 4. Le
Maroc est encore théoriquement un pays souverain, mais à Casablanca, le contrôle
économique est entre les mains des entrepreneurs français et anglais ; ils
détournent l'interdiction de la propriété immobilière par l'entremise
complaisante d'autorités locales (caïdales) ou par l'association avec des
Marocains (protégés 5)
du pays Chaouïa. La mainmise économique est d'autant plus accentuée qu'elle
bénéficie de la coopération de certaines familles bourgeoises de Fez et de Rabat
qui viennent commercer à Casablanca et qu'elle est encouragée par le Makhzen.
Avant l'instauration officielle du Protectorat, existent les premiers signes du
Casablanca des années 30 et 40. Présence d'étrangers dynamiques et des premières
grandes familles citadines migrantes, exode de populations pauvres de la
Chaouïa, des Doukkala, Tadla, du Souss et du Drâ suite aux années de sécheresse
de la fin du XIXème siècle, la petite ville a ses aires périphériques de huttes
(nouala) 6.
La Chaouïa est dès la naissance de
Casablanca la première région d'émigration et ses tribus sont les premières à
mener la révolte dans la ville. Par deux fois déjà, et à des moments symboliques
de la crise de l'autorité makhzenienne, les tribus bédouines entrent en
rébellion et tentent d'assaillir Casablanca ; en 1794 et en 1795, les tribus
s'étaient révoltées dans tout le pays Chaouïa et avaient attaqué Dar El Beida,
qui avait été défendue et sauvée par les Espagnols. En 1907, la mainmise
française 7 sur Casablanca ne semble plus faire de doute. L'émeute générale
paraissant imminente, la France et l'Espagne se mettent d'accord pour dépêcher
des troupes à Casablanca afin d'assurer la sécurité de leurs ressortissants. Et
le débarquement des hommes du Galilée en août 1907 provoque une rébellion
sanglante 8. Il faudra alors s'enfoncer de plus en plus dans les plaines
côtières pour "pacifier" les tribus de la Chaouïa. Tout le Maroc est entré en
dissidence ouverte (siba), alors que l'autorité politique est en
décomposition ; le frère du souverain régnant prend alors la tête du pays, mais
la siba s'est généralisée, et Moulay Hafid pour imposer à tout prix son
autorité, n'a d'autre alternative que d'en appeler, comme son frère, à l'aide de
la France. Le 30 mars 1912 est signé le traité de Fez, par lequel la France
s'est imposée en douceur, quoiqu'inexorablement, au Maroc; c'est désormais l'ère
du Protectorat 9. C'est donc par les villes que le colonialisme pénètre au
Maroc.
Le contexte socio-politique du Maroc est indissociable de
l'histoire de Casablanca, car la population marocaine de la ville vient de
toutes les régions, des crêtes du Rif aux confins du Drâ. Elle a vécu
tous les soubresauts économiques et politiques que le Maroc a traversé, et sa
venue à Casablanca, outre la conséquence épisodique des années de sécheresse,
s'explique pour une part par les péripéties historiques qui allaient amener le
système colonial. Dar El Beida devient Casablanca, par l'infitah
économique que les acteurs économiques et les grandes banques françaises
(Schneider, Banque de l'Union Parisienne, Banque de Paris et des Pays-Bas)
décideront.
2. Casablanca à la veille du Protectorat
La cité d'avant le
Protectorat français n'est qu'une petite ville, répartie en trois quartiers
distincts :
- la médina, aujourd'hui vieille ville (medina
qadima) de Casablanca, c'est le site qu'a choisi de ressusciter le Prince en
1790, en fortifiant les murs qui donnent sur la mer par une place des canons
(sqala). Située sur la partie Est et Nord-Est de la ville, la médina recueillait
bâtiments administratifs (tribunal, douane, consulats étrangers) et demeures
citadines (résidences du Gouverneur, des Européens, des fonctionnaires et
principaux commerçants de la ville). La topographie de cette partie musulmane de
la ville est conforme au type urbain de la médina arabe, à savoir des ruelles
plutôt que des rues, des impasses plutôt que des places, et une structure
compacte, concentrique plutôt que celle linéaire ; or, notre médina est
contemporaine, précédant de justesse l'urbanisation récente...comment donc
expliquer la référence, en tous cas médiévale, du modèle citadin, d'autant que,
rappelons-le, son édification n'a pas été le fait d'une population citadine ? La
seule explication historique de cette coïncidence serait que la médina du siècle
dernier se serait faite sur les vestiges de la cité portuaire d'Anfa, sur le
suivi des traces de la ville précédente. Dans ce cas-ci de l'hypothèse
historique, nous aurions alors à faire à une cité d'essence traditionnelle,
constituant pour la première et dernière fois une référence historique à la
ville démesurée d'aujourd'hui. Ainsi pour André Adam, la vieille médina
représenterait donc le noyau ancien de la ville d'Anfa.
- le mellah,
situé au Sud et Sud-Ouest de la ville, accueillait la population juive
marocaine. Il n'en subsiste actuellement qu'une petite partie, contiguë à la
médina. La tendance des migrations de juifs d'Azemmour, de Rabat, et d'autres
villes côtières, amorcée au siècle dernier a connu une accélération particulière
durant le premier tiers du XXème siècle. Longtemps avant la création d'Israël,
les juifs marocains ont quitté leurs terroirs d'origine, attirés par les
activités mercantiles des villes portuaires et les possibilités qui en
découlaient ; leur rôle traditionnel d'intercesseurs 10
entre acheteurs européens et commerçants musulmans a trouvé là un terrain de
prédilection, d'autant que le droit de protection 11 était susceptible de les concerner directement. Le mellah
de Casablanca n'a bientôt plus suffit, car dès 1926, Casablanca devient la
première ville juive du pays 12 ;
La médina (intra-muros) et les quartiers qui lui sont contigus (ancienne médina
extra-muros) recueillent alors une population mixte, formée d'israélites et de
musulmans, qui n'habite pas encore les quartiers européens, et qui fait bon
ménage jusqu'en 1947-1948. Après cette date, la migration vers Casablanca n'est
plus qu'une étape pour Israël, le nouvel État proclamé en Palestine : le
mouvement déclenché par la colonie de peuplement ainsi constituée aura pour
conséquence d'absorber une des plus anciennes populations du Maroc. En termes de
flux migratoires et de mouvement dans la ville, la migration des juifs marocains
vers Casablanca a précédé celle de leurs compatriotes musulmans, et celle vers
Israël devance le départ de la population européenne.
- le quartier de
bidonvilles n'existe pas encore, mais la baraque se retrouve sous sa forme
initiale, c'est-à-dire l'habitation rurale. C'est le quartier des tnaker
13
où vit au Nord et Nord-Ouest de la ville la majorité de la population
marocaine, dans quelques maisons en terre, des cabanes en roseaux et une
multitude de huttes (nouala). L'espace de la ville est aéré par beaucoup de
jardins et de vergers. Les tnaker accueillent les populations migrantes. La
ruralité de cette zone d'habitat 14
est évidente, tout autant que son imminente prolétarisation : le
quartier industriel naissant à Roches Noires appelle une main-d'oeuvre bon
marché, non qualifiée qui sera encadrée par les ouvriers espagnols, italiens,
français... Avant donc la mise en place d'une politique d'urbanisme, la ville
équivaut à l'ensemble de trois quartiers (medina-mellah-tnaker), plus la zone
réservée aux Européens constituée de camps militaires (1907) et le souq. Mais
très vite ce noyau sommaire de ville va s'étendre, spéculation aidant 15,
enclenchée par les débuts de l'industrie et l'arrivée de plus en plus nombreuse
d'Européens.
3. Urbanisme colonial ; l'approche Lyautey
Le premier acte
d'urbanisme colonial à Casablanca est l'agrandissement du port, l'année même de
l'instauration du Protectorat. Cette décision est prise par Lyautey, et le choix
ne doit pas beaucoup à la géographie du site casablancais mais surtout à l'essor
du grand capital français au Maroc. Le projet doit aboutir à un port de 140
hectares avec deux jetées longues de plus de 1500 mètres. Le choix du port
indique une fois encore l'option strictement capitaliste 16 de la France dans la construction de la ville; en effet,
malgré la présence à Casablanca de la plus importante communauté française du
Maroc, c'est Rabat qui est choisie pour le siège (politique) de La Résidence
17. Le transfert de la capitale politique du royaume de Fès à
Rabat va de pair avec le choix de la capitale économique casablancaise. L'axe
Casablanca-Rabat va en outre s'étendre jusqu'à la région du Gharb par la
création de Port Lyautey (aujourd'hui Kénitra), destiné à abriter une base
militaire. C'est à partir de ce moment là que le Maroc va connaître un
déséquilibre structurel, étant donné la concentration croissante de population
sur une superficie représentant moins de 1% du territoire national.
Cette division des villes selon l'activité économique, la décision
politique et l'impératif militaire présente une symbolique de première
importance ; jusqu'à nos jours cette question de primat de statut (politique sur
l'économique) des villes fait problème, bien au-delà d'une classification
socio-culturelle des villes en cités hadaria et makhzania : même
la population étrangère à Casablanca en arrive à se révolter en 1913, du
désarroi provoqué par le délabrement d'une petite ville mal lotie, constamment
en chantier, et sans hygiène publique...
En 1914, la première
législation en matière d'urbanisme est promulguée par décret (dahir), elle
précédera en cela la réglementation française qui ne verra le jour qu'en 1919
(Loi Cornudet).
3.1. Le plan Prost
Avec le protectorat, il fallait désormais
construire pour la population européenne, en même temps qu'ordonner le bâti déjà
existant. Lyautey choisit l'expérience de l'urbaniste Prost 18 pour concevoir le plan d'urbanisme de Casablanca. Ce plan
devait obéir au principe que Lyautey recommandait sur la question des villes au
Maroc : fort de son expérience algérienne, d'un sens esthétique marqué par
l'exotisme orientaliste et de la nécessité impérieuse d'administrer efficacement
les villes marocaines, il tenait fermement à maintenir une ségrégation des types
d'habitat, de manière à ce que coexiste au sein d'une même ville, deux cités,
l'européenne et l'indigène. Ce principe lyauteyen, selon lequel il fallait faire
évoluer de manière duale deux sociétés culturelles, s'argumentait de facto par
un respect de la culture autochtone 19. Il trouvait également une solide argumentation dans le
courant culturaliste de l'urbanisme. Mais le fameux respect, invoqué dans la
conjoncture du moment colonial, avait une valeur démonstrative incontestable
20 ; l'action poursuivie devait aboutir à transformer l'élite
traditionnelle en l'attirant autrement que par la répression à la civilisation
du "progrès". En un sens cela réussit, mais la réaction attendue fut tout à fait
différente de celle escomptée 21;
au lieu d'être subjugués, les Marocains étaient révoltés, et allaient lancer le
mouvement de lutte national qui, à l'instar du fait colonial, partait de la
ville. Néanmoins, ce principe d'urbanisme colonial au Maroc impliquait une
stratégie géo-culturelle de première importance.
Prost appliqua la
consigne de la "séparation complète des agglomérations européenne et indigène"
dans son plan, mais dans sa réalisation n'y réussit pas. Il décida de fixer
définitivement l'emplacement des zones 22 d'activités et de résidence : le commerce et l'industrie
allaient avoir leurs quartiers implantés à l'est tandis que les quartiers
résidentiels seraient localisés à l'ouest. Entre les deux pôles de la cité
moderne devaient se situer les zones d'habitat de la population musulmane. Comme
la médina ancienne était déjà saturée, des quartiers extra-muros s'étendaient
vers l'ouest en même temps que l'axe de la route de Marrakech était occupé par
une quantité de commerces et d'ateliers d'artisanat. En 1917, Prost envisageait
de construire une nouvelle médina (medina jadida) proche du palais dont
le roi projetait la proche construction. L'emplacement de cet ensemble est un
vaste terrain privé 23 dont la cession allait accélérer l'édification de cette
partie de la ville. Mais, hormis le quartier du roi (derb sidna) 24,
l'aménagement de la ville a surtout concerné les quartiers d'habitat européen.
D'un point de vue d'ensemble, le plan Prost projetait l'aménagement d'une ville
sur un domaine de 1000 hectares, prévu pour une population de 150 000 habitants.
Ce qui avait paru hors de proportion en 1914-1918, allait bientôt s'avérer
insuffisant ; dès 1921, Casablanca atteignait une population globale de 97 000
habitants dont 62 000 Marocains.
En 1923, Prost quitte le Maroc. Ses
options resteront pour autant valables du point de vue du Service de
l'Urbanisme. Mais sur le terrain casablancais, la conjoncture de l'entre- deux
guerres marquée par la crise économique de 1929, et le déferlement des petits
paysans vers la ville, rendront rapidement caduques les prévisions de Prost. Au
niveau des extensions prévues par le plan Prost, rien n'aura été respecté : la
spéculation sur les terrains gèle l'espace intermédiaire entre des lotissements
situés en bordure de mer et l'intérieur des terres. Il s'en suit alors une
dispersion des lotissements privés. D'où un accroissement démesuré et chaotique
de la ville 25.
L'entre-deux guerres voit s'amplifier la tendance à
l'exode rural, couplé, jusqu'en 1936, principalement à la colonisation agraire
(menée de manière extensive 26) et à la construction des villes nouvelles ; les petits
propriétaires terriens voient leur terres expropriées, rassemblées et
constituées en vastes domaines qui transforment une agriculture de subsistance
en instrument de production à grande échelle. S'ils ne se convertissent pas en
ouvriers ruraux ou au métayage, ils émigrent massivement en ville où
l'édification de quartiers européens nécessite une main-d'oeuvre abondante et
bon marché. D'où l'emplacement des bidonvilles "spontanés" qui se situent en
général près des lieux nouvellement construits. Condamnés par la loi (dahir du 8
juillet 1938) les grands bidonvilles, tels ceux de Ben M'sik ou Carrières
Centrales, sont issus de déplacements puis regroupements des petites zones
d'habitat précaire 27 ; pis encore, ces grands ensembles de bidonvilles sont eux
mêmes déplacés par les autorités publiques, suivant que la ville s'étend (Karyan
Ben M'sik quatre fois jusqu'à l'Indépendance) ou se densifie (Karyan Centra
quatre fois également). Ainsi, par exemple, le premier emplacement du bidonville
de Ben M'sik se trouvait dans les années 20 en lieu et place du quartier des
Habous.
De 1936 à 1952 le mouvement vers la ville prend encore plus
d'importance, en raison des années de sécheresse (1936, 1937, 1939 et 1945) et
de la reprise de l'investissement urbain après la seconde guerre mondiale 28
. Que reste-t-il du plan Prost ? "Sa marque ne s'étend guère au-delà du
périmètre 1920 d'une ville qui depuis a multiplié par 6 sa population..." 29
3.2. La vision d'Écochard
"Si l'on en juge par ses ambitions, son aspect social et sa vision globaliste des problèmes, le plan Écochard était un chef-d'oeuvre." M'hamed Dryef, Édification d'un État moderne.
4. De la ségrégation spatiale à la hiérarchie sociale; mouvements de
modernisation
Après l'indépendance politique obtenue en 1956, les
migrations internationales des populations européenne et juive marocaine sont
désormais inéluctables et irréversibles. Les villes du Maroc déplacent leur
centre de gravité (ce que n'avait pas pris en compte l'aménagement d'Écochard,
puisque celui-ci travaillait sur une ville coloniale), et par là même, la
ségrégation spatiale promue par l'urbanisme colonial va se transformer en
ségrégation sociale promue par le niveau de vie. Les Européens quittent
définitivement les quartiers qui leur étaient proposés, et l'élite citadine
marocaine les remplace dans ces logements d'un nouveau type ; les juifs
marocains sont de plus en plus nombreux à émigrer et donc à vider le mellah et
la vieille médina, bidonvillois et migrants ruraux s'entassent dans la médina
jusqu'à taudification. Parallèlement à ces mobilités multiples de population, le
courant de l'exode rural prend de plus en plus d'importance. Le paysage social
de la ville s'ancre comme auparavant dans une hiérarchie d'habitat et de
quartiers. Le développement séparé des communautés durant le Protectorat
relevait essentiellement d'une option politique ; sur le terrain, cela se
traduisait par un éclatement physique de la ville, un assemblage discontinu de
quartiers plus ou moins achevés. Mais à l'Indépendance, la mise en place d'un
nouvel ordonnancement social au sein de la ville va finalement traduire une
détermination économique. Cette transformation touche également, et c'est
d'autant plus marquant, les villes traditionnelles du Maroc. Le cas d'une cité
historique comme Fès est à cet égard révélateur 37.
Certes, l'élite marocaine avait commencé à investir les quartiers
résidentiels de villas (le Polo) avant 1956, mais le phénomène n'était pas
général. On trouvait encore les notables casablancais bien implantés à Derb
Sultan, au quartier habous, aux alentours immédiats du palais royal. La conquête
par étapes (C. I. L., Anfa) des quartiers en direction de Aïn Diab s'est faite
au fur et à mesure de la conséquente fortune de ces nouveaux demandeurs de
logement. L'attraction manifeste d'un nouveau genre de vie s'impose dans des
attitudes nouvelles face au travail (dans les quartiers de type européen), au
déplacement dans la ville (la voiture), à la conception de l'habitat (le confort
moderne). La médina, délaissée par ses premiers habitants ayant opté pour des
migrations interurbaines, enfle alors en densité humaine, sous la pression, déjà
ancienne à Casablanca, de nouveaux arrivés en ville. Le bidonville (qui a par
ailleurs représenté un bastion de la résistance armée) se sature par une
parcellisation intensive, ou se développe en petits quartiers (douars) sur
d'autres sites, dans les poches de quartiers résidentiels.
4.1. 1956-1970 ; l'aménagement conjoncturel
Les travaux pionniers
de M. Naciri ont indiqué clairement la voie pour une meilleure compréhension de
l'administration territoriale au Maroc. Quel est l'historique des rapports entre
une masse d'usagers et une poignée de professionnels de l'aménagement, ou plus
précisément comment faire l'histoire des relations entre politiques
rurales/urbaines et société globale ?
De l'indépendance à nos jours, le
monde rural aussi bien que les villes marocaines ont été traversés par des
crises, marquées par des événements traducteurs de mouvements sociaux.
La priorité donnée dès les premières années de l'Indépendance au monde
rural permet, selon la conception de ce type d'aménagement, de freiner l'exode
rural en s'attachant le plus possible à fixer les populations sur place. A
l'indépendance, le fait marquant de la décennie 50 en matière d'urbanisation est
le développement de l'habitat sous-intégré, habitat du plus grand nombre et des
plus pauvres. L'État marocain considère que la solution à apporter au problème
de l'habitat précaire constitue un investissement improductif en termes de
croissance économique. En fait, les dimensions du problèmes se révèlent être
quelques-unes des conséquences majeures du développement colonial
(déstructuration du monde rural, désintégration des villes marocaines), et le
jeune État indépendant n'est alors aucunement préparé à maîtriser la croissance
urbaine.
En 1965, Casablanca connaît une émeute qui inscrit désormais le
mouvement urbain dans un type nouveau de dynamique sociale. Celle-ci met en
scène des acteurs sociaux nouveaux (les jeunes), issus du processus de
modernisation du pays, à propos d'une cause également nouvelle (l'enseignement),
fruit de la politique de développement économique et social. A l'origine, les
jeunes entament une grève concernant des revendications relatives à
l'enseignement. Ce mouvement urbain est finalement très vite réprimé, mais il
induit une réorientation de l'aménagement du territoire, en vue d'une meilleure
concordance entre planifications rurale et urbaine. La prise de conscience est
d'autant plus marquée, que le manque de considération des coûts sociaux de
l'urbanisation (qui a prévalu, en partie, dans les choix d'une priorité de
l'aménagement rural, peu de temps après l'indépendance) trouve écho dans les
résultats du recensement de 1971 : le taux de croissance annuel moyen de 1960 à
1971 est de 3,5 % pour Casablanca, quand celui de la même période pour
l'ensemble du Maroc atteint 4,3 %, faisant passer le taux d'urbanisation de
29,15 % (1960) à 35,2 % (1971) 38.
La décennie 70 39 voit la création d'un ministère de l'habitat et de
l'urbanisme, et cette période permet à l'État marocain de mettre en place une
politique du logement à partir de son assiette foncière. Elle est destinée
principalement aux couches moyennes, porteuses selon lui d'une force motrice du
développement. Mais cette politique, aussi ambitieuse soit-elle, une fois ses
réalisations traduites en nombre de logements fournis, ne touche en fin de
compte qu'une partie de la catégorie sociale moyenne 40. Pourquoi ? Malgré le fait qu'il y a eu parallèlement une
assez forte accession à des terrains proposés par l'État, ce sont les premiers
arrivés qui sont les premiers servis, et les "clandestins" sont les habitants
qui n'ont pas pu bénéficier de lots de terrain. Ensuite, l'accès aux modes de
financement officiels n'a concerné qu'une fraction des couches moyennes, la
upper middle class. Enfin l'acquisition officielle d'un terrain ou d'un
logement construit passe par une procédure longue et complexe 41,
et qui ne peut en conséquence toucher une majorité des couches moyennes, la
lower middle class. Celle-ci et la upper poor class préfèrent
passer par d'autres filières de construction, pour des questions de financement,
de disponibilité de terrain sur le marché, ou de contournement de la procédure
d'autorisation en particulier pour les travailleurs émigrés. La rapidité du mode
d'accès au logement, et la facilité du mode de financement démontrent une
adaptation certaine aux conditions socio-économiques urbaines.
4.2. Une période décisive, la décennie 70
La décennie 70 est
doublement importante du point de vue de la question du logement puisqu'elle
voit, en même temps qu'une promotion immobilière encouragée par l'État, la
naissance et le développement d'une urbanisation massive dite "clandestine" sur
un courte période. Les années 70 restent généralement le cadre temporel où a
commencé et s'est achevé un phénomène massif de production de logement par
l'État. Cette période a correspondu, pour les pays du Tiers Monde issus des
indépendances politiques des années 50 et début des années 60, à l'effort de
jeunes États pour asseoir une base sociale à partir de leur action en direction
des couches moyennes de la population. Les politiques sociales ne sont plus
considérées comme improductives, d'autant qu'elles ne concernent pas les plus
pauvres des habitants de la ville. Et si l'effort important qui a été consenti
par l'État s'est révélé insuffisant à conjurer la crise du logement dans les
villes marocaines, c'est d'une part l'ampleur du déficit en logements à combler,
et d'autre part certains choix préférentiels de l'urbanisme officiel qui peuvent
l'expliquer.
La décennie 70 correspond aussi à une période de forte
migration transnationale. La main-d'oeuvre s'exporte sans restriction à
destination de l'Europe ainsi que vers certains pays arabes (spécialement dans
les États bédouins de Lybie, d'Arabie Séoudite et des émirats du Golfe). Et la
présence à l'étranger d'une importante population immigrée n'est d'ailleurs pas
sans incidence sur le cours de l'urbanisation "clandestine". Ainsi dans ces
nouveaux quartiers "non-réglementaires", une part importante des logements est
le fait de travailleurs émigrés. Ceux-ci, à partir du surplus qu'ils dégagent de
leur travail, investissent dans l'habitat soit pour s'assurer un logement
définitif, soit pour bénéficier d'une rente immobilière.
A l'instar de
l'ensemble des villes en développement, Casablanca est devenue mégalopole sans
que son administration n'ait pu prévoir ni maîtriser sa croissance. Ce n'est
qu'au sortir de la décennie 70 que les autorités publiques commencent à mesurer
l'ampleur de l'urbanisation casablancaise et ses implications socio-politiques.
Pour le pouvoir politique, parallèlement à la nouvelle action urbanistique, il
est également devenu impératif de situer Casablanca et son image aussi bien sur
le plan national qu'au niveau international.
5. 1980-1990 : le "nouvel urbanisme"
L'image de marque
casablancaise va être tout de même contrariée par les émeutes de 1981 et 1984.
La fin de la décennie 70 est l'occasion d'une prise de conscience. Pour ce qui
est des bidonvilles, la Banque Mondiale mène au Maroc des études
socio-économiques en vue de proposer la restructuration des principales zones
sous-intégrées. La préoccupation officielle de la Banque est simple ; par une
"solidification" progressive des bidonvilles, il s'agit d'abord de promouvoir le
niveau de vie des populations.
A Casablanca, la nécessité de réorganiser
l'organigramme politico-administratif s'impose de plus en plus du fait de
l'ampleur que prend la ville. Le recensement de 1971 donnait pour Casablanca une
population de 1,5 million d'habitants, et les prévisions pour 1982 sont de
l'ordre de 4 à 5 millions d'habitants.
Au cours des années 70,
l'achèvement de l'autoroute urbaine casablancaise avait finalement créé une
frontière au-delà de laquelle les quartiers populaires ne relevaient plus
tellement de la ville proprement dite, mais plutôt de l'urbanisation
"clandestine", de l'habitat pauvre et anarchique 42. Dix ans plus tard, les autorités publiques réalisent qu'il
est impératif de transformer un paysage urbain éclaté, en intégrant au mieux les
quartiers périphériques et leur population. La gestion urbaine avait été
jusqu'alors marquée par une mauvaise coordination du fait même du découpage
administratif. Comprenant la difficulté d'agir dans le cadre des institutions
existantes, les autorités publiques projettent de réguler l'urbanisation 43 par le biais d'une décentralisation administrative
parallèlement à une centralisation des décisions en matière d'urbanisme.
5.1. Le schéma directeur et l'organisation administrative du Grand
Casablanca
Les émeutes survenues au mois de juin 1981 viennent confirmer
l'urgence de certains aspects socio-politiques de l'urbanisation casablancaise.
Au mois de juillet de la même année, il est fait appel à l'architecte parisien
Michel Pinseau pour la réalisation d'un schéma directeur susceptible de jeter
les grandes lignes du "nouvel urbanisme" 44. Et les résultats du recensement de 1982 révisent à la baisse
les prévisions alarmantes concernant la population casablancaise 45
; avec 2,3 millions d'habitants en 1982, la capitale économique du Maroc
concentre 12 % de la population marocaine pour 50 % de l'activité économique du
le pays 46.
Dès 1981, Casablanca est divisée administrativement
en cinq grandes préfectures (Ben M'sik-Sidi Othman, Aïn Chock-Hay Hassani,
Casablanca-Anfa, Aïn Sebaa-Hay Mohammadi et Mohammedia Zenata 47), et à partir de 1984, la ville est contrôlée au niveau
urbanistique par un centre de contrôle et de décision, l'Agence Urbaine de
Casablanca. Le pari est ambitieux : créer une émulation entre les différentes
préfectures pour une meilleure gestion urbaine et dans le même temps contrôler
de manière la plus absolue possible le développement urbain grâce à la
"structure d'orchestration" de l'Agence urbaine. Le but ultime de cette
restructuration casablancaise est de donner une nouvelle image de la ville,
conforme à celle de l'ordre politique marocain.
Le schéma directeur
proposé par l'équipe Pinseau est un document présentant les grandes options du
développement urbain valables pour une période de vingt ans. 98 000 hectares ont
été retenus pour la croissance de la ville, selon le schéma linéaire
précédemment défini par Écochard. Les points les plus importants de ce document
sont l'extension urbaine vers Mohammedia (plutôt que vers El Jadida),
l'amélioration des transports, la répartition des équipements centraux
(universités, hôpitaux), enfin la mise en place d'un outil de gestion et de
contrôle du développement urbain.
Dans le cadre du rapport justificatif
du schéma directeur de Casablanca, l'identification des problèmes urbains est
tout à fait convaincante. Il est constaté tout d'abord l'insuffisance des
équipements urbains. Le retard des équipements viaires (principalement travaux
de voiries et réseaux d'assainissement) par rapport à l'extension du périmètre
urbain se traduit par un déficit foncier. La pénurie de terrains équipés se
traduit en outre par une densification progressive de l'espace urbain 48. Or cette densification profite essentiellement aux
principaux producteurs du logement : propriétaires fonciers, lotisseurs et
collectivité publique 49. La production insuffisante de logements et l'inadaptation du
mode de financement pour l'accès au logement 50 figurent également parmi les constats relevés dans le rapport
justificatif.
Au niveau des activités urbaines, le schéma directeur
constate la déficience des transports publics 51. Avec une voiture pour 20 habitants et un autobus pour 4 000
habitants, l'automobile et l'autobus assurent chacun 17 % de la mobilité totale.
Et 75 % des déplacements ont pour motifs le travail ou l'école. Près de 50 % des
déplacements scolaires et 25 % des déplacements vers les lieux de travail sont
piétonniers. C'est pourquoi les recommandations du schéma directeur prévoient à
moyen terme la construction d'un métro léger, une solution appropriée pour une
ville qui comptera 4 millions d'habitants en 2000. Pour ce qui est des documents
d'urbanisme, le rapport constate leurs "obsolescence" et "incohérence", d'où la
nécessité de réunifier la réglementation urbaine avec les bons offices de
l'Agence Urbaine.
Enfin, concernant le problème foncier, aspect central
de l'urbanisation casablancaise, il est envisagé la création d'une Agence
Foncière couplée à l'Agence Urbaine. A ce propos, il faut rappeler que le schéma
directeur avait programmé l'équipement de 12 000 hectares de 1982 à 2000, dont
4000 hectares pour la période 1982-1990. Or il nous faut préciser que l'Agence
Foncière en question n'a jamais vu le jour, sa mission ayant été finalement
raccordée à celle de l'Agence Urbaine. Or, en 1990, l'Agence Urbaine n'avait pu
urbaniser qu'un millier d'hectares sur les 4000 recommandés par le schéma
directeur. La faillite dans le domaine foncier est manifeste. Aussi lorsque des
techniciens de l'agence tentent de réfléchir sur les moyens d'atteindre les
objectifs fixés par le schéma directeur, ils aboutissent à un constat gênant
52 : les moyens d'appropriation publique du sol (spécialement le
droit de préemption) ne sont pas efficacement soutenus juridiquement. Bien que
prévue à cet effet, une loi n'a toujours pas vu le jour. De l'aveu même de ses
principaux responsables 53, l'agence, pourtant puissante, se cantonne dans une attitude
passive face à la spéculation. Car en ce domaine, l'Agence Urbaine (qui joue le
rôle d'Agence Foncière) n'a pas réelle autorité en la matière. Au cours de son
existence, elle n'a eu recours que deux fois seulement à la déclaration
d'utilité publique 54 :
la première fois pour la réalisation d'une grande avenue devant relier la grande
mosquée de Casablanca au quartier des affaires, une seconde fois pour dégager un
site de recasement à l'extérieur de l'agglomération casablancaise (Sud-Est de
Dar Bouazza). Mais en réalité ces deux procédures d'expropriation n'ont pu avoir
lieu qu'en raison du caractère (par excellence) transcendantal de l'entreprise :
l'édification d'un des plus grands lieux de culte du monde musulman.
La
donnée foncière est structurellement inscrite dans l'urbanisation casablancaise.
Et la non-ingérence de l'État dans le marché foncier 55 est lourde de conséquences pour ce qui est d'une politique de
l'habitat à moyen et long terme. La crise urbaine risque d'être prolongée, du
fait même des options de l'État en matière d'urbanisme : changer l'image de la
mégalopole, sans maîtrise réelle du sol. En résumant, les Grands Travaux de
Casablanca ont été menés jusqu'ici en trois temps ; édification des nouvelles
préfectures, puis vastes opérations de recasement bidonvillois, et, pour
couronner la ville, construction de la grande mosquée. Dans ces trois chantiers,
on peut voir s'esquisser la nouvelle image (volontairement spectaculaire) que le
pouvoir entend donner à l'urbanisation casablancaise.
Comme notre étude
porte sur la population bidonvilloise de Ben M'sik, nous aurons à nous pencher
plus particulièrement sur l'opération de recasement Moulay Rachid.
5.2. Ben M'sik, réhabilitation d'un quartier périphérique
Pendant
près de cinquante années, le nom de Ben M'sik a été associé au plus grand
bidonville du Maroc, quand à l'origine il désignait un propriétaire foncier.
Aujourd'hui, Ben M'sik est en train de marquer de plus en plus le paysage
casablancais. Depuis les arrêtés municipaux de 1932 et 1938 interdisant
l'installation de baraques dans le périmètre municipal pour les regrouper à
proximité des jardins de Ben M'sik, la population bidonvilloise a été (re)niée
dans son droit à la ville. Il faudra attendre le début des années 80 pour voir
Ben M'sik devenir une préfecture urbaine à part entière et les bidonvillois de
Ben M'sik se voir enfin signifier l'accès au logement. Rappelons tout de même
que la population bidonvilloise représente le quart de la population urbaine de
la préfecture Ben M'sik-Sidi Othman 56.
Depuis, Ben M'sik est pressenti comme l'un des principaux enjeux de l'urbanisme
à Casablanca.
L'actuel projet Ben M'sik fut engagé en 1982, il prévoyait
la création d'une ville nouvelle, Hay Moulay Rachid, devant résorber la plus
grande population bidonvilloise du pays. 13 500 logements doivent être ainsi
fournis à une population de 80 000 habitants. L'apport financier des
bidonvillois est considérable : il correspond aux trois quarts du coût total de
l'opération. La ville nouvelle Moulay Rachid s'étendant sur 350 hectares,
comprend en outre une zone d'espace vert (15 ha), une zone villa (31 ha), une
zone d'habitat collectif (30 ha) ainsi qu'une zone industrielle (35 ha). Des
facultés, un stade sportif, et d'autres équipements socioculturels complètent ce
projet de ville nouvelle. Mais bien qu'ayant débuté depuis près de dix ans,
l'opération Moulay Rachid n'est toujours pas achevée. Pour les concepteurs du
projet, la réussite de ce grand chantier tiendrait dans la reproduction de cette
expérience pour d'autres zones d'habitat précaire. Mais l'heure n'est pas encore
au bilan, même si entre-temps, certaines observations peuvent être apportées
57. Pour nous, ce sont en tout premier lieu les habitants de la
ville nouvelle Moulay Rachid qui auront leur mot à dire, et par là-même,
donneront une mise en perspective de cette opération (toujours en cours).
Enfin, il faut être conscient qu'avec la disparition programmée de
Karyan Ben M'sik, disparaîtra également une partie de la mémoire casablancaise.
Comment occulter cette mémoire d'une ville dans la ville ? C'est qu'au cours de
toute son existence, Casablanca n'aura écrit véritablement l'histoire que durant
une courte période, celle de la lutte pour l'indépendance nationale. Disons
seulement que les karyan ont logé les auteurs anonymes d'une bonne partie de
l'épisode anti-colonial de Casablanca, et qu'ils conservent toujours en leur
sein quelques-unes des archives secrètes de la résistance armée. Il faudra
d'ailleurs écrire un jour l'histoire sociale de Karyan Ben M'sik et Karyan
Centra. Décrire cette histoire comme des annales de pionniers. Pionniers des
petites et grandes migrations (ces réflexes hégiriens), de l'espace de rupture
(l'urbain), de la résistance (anti-coloniale) et de la dissidence
(post-coloniale).
A Ben M'sik, la reconnaissance sociale ira bien
au-delà de la normalisation. La société bidonvilloise clame aussi sa
participation socioculturelle à l'urbain. A cet égard, il est navrant de
constater que certains grands promoteurs de l'urbanisme, convaincus qu'ils sont
les uniques destinataires de la modernité, continuent d'appréhender le monde
bidonvillois dans une vision parasitaire 58 et dépassée. Cette vision péjorative
et déformante de la réalité urbaine constate le sous-développement exclusivement
dans un sens unique, elle épargne dans la lancée l'archaïsme de certains aspects
du système Makhzen. Ainsi de la "vision prospective" d'Abderahman Amrani,
directeur général de la C.G.I., qui, concluant sa présentation de l'opération
Moulay Rachid, déclare que c'est là "l'occasion d'élargir la réflexion aux
problèmes plus généraux de la marginalité urbaine sous les différentes formes
qu'elle peut revêtir (tels les lotissements clandestins qui, depuis une
décennie, connaissent une croissance accélérée)". Toujours à propos de l'habitat
clandestin, Amrani précise dans une note en bas de page que celui-ci a eu un
taux de croissance moyen de 10 % dans la dernière décennie et qu'il reste deux
fois supérieur à la croissance urbaine (réglementaire). Il précise en outre que
le secteur de l'habitat clandestin équivaut au quart de la croissance urbaine
pour la décennie passée et qu'il tend à correspondre à la moitié de la
croissance urbaine pour 1982-1992. Ajoutons également le fait que la population
bidonvilloise de Casablanca représente quelque 10 % de la population urbaine. Et
selon ses recommandations, il faudrait aboutir, "dans une vision prospective, à
enrayer ces phénomènes de déséquilibres urbains avant qu'ils n'atteignent des
ampleurs démesurées et des conséquences économiques et sociales aggravées".
Ces propos auraient pu être tenus par un responsable de l'administration
coloniale des années 30. Mais au seuil du XXIème siècle, comment considérer
"marginal" un secteur immobilier qui assure d'ores et déjà 25 % des logements
produits du Maroc ?
Au-delà du béton armé et de la plus-value foncière
proposés aux derniers karyanistes, à Ben M'sik ce qui se joue concourt fort
heureusement à renouer histoire et culture urbaines. Casablanca a tout intérêt à
se réconcilier avec sa mémoire enfouie à Ben M'sik et Carrières Centrales. A
l'instar de son économie, et de son urbanisation, la ville possède une histoire
parallèle, que l'historiographie officielle continue d'ignorer.
![]()
NOTES
1
"Le nom provient sans doute d'une haute construction, blanchie à la chaux,
peut-être la maison du caïd, qui servait d'amer aux vaisseaux." A. Adam,
Casablanca, essai sur la transformation de la société marocaine au contact de
l'Occident, op. cité, p. 24.
2
Les troupes militaires installées à Dar El Beida par le sultan étaient des
abids et des chleuhs Haha. Les descendants de ces derniers ont
construit en 1899 la mosquée jama' el chleuh, qui subsiste encore derrière Bab
Marrakech. A la fin du XIXème siècle, eut lieu la première vague d'immigration
de chleuhs et de draouas qui construisirent la nzalet el draoua,
au style vernaculaire des régions du Drâ.
3 L'aperçu historique de Casablanca que nous
présentons ici tire les faits historiques des ouvrages d'André Adam sur
Casablanca, ..., op.cité, et de Jean-Louis Miège sur Le Maroc et
l'Europe..., op. cité.
4 25
000 Marocains dont environ 5000 Juifs et quelques centaines d'européens (570 en
1905 dont 50% d'Espagnols, mais aussi des Français, Anglais, Allemands, 5500 en
1909 dont 2500 Français, 20 000 en 1912 dont 12 000 Français).
5 La
protection (himaya) est une mesure figurant sur les traités contractés
avec les puissances commerciales depuis 1750. Le droit de protection concerne
"certaines catégories de sujets marocains" qui sont alors "dispensés de taxes,
tout comme les gens à leur service". Mais avec l'affaiblissement de l'autorité
du Makhzen au XIXème siècle et le renforcement de l'influence étrangère au
Maroc, ce système va permettre qu'un nombre de plus en plus important de
marocains échappe à la justice, au service militaire et à l'impôt marocains. Les
conséquences de cette politique ont été catastrophiques pour le Maroc. Cf.. C.A.
Julien, Le Maroc face aux impérialismes, ed. Jeune Afrique, Paris, 1978,
p. 31, 32, 33.
6 "On estimait à 6 000, vers 1896, cette
population flottante". A. Adam, Casablanca,..., op. cité, p. 26.
7 Des travaux d'extension du port et la présence d'agents
français à la douane, ainsi que la rumeur d'une arrivée prochaine de troupes
militaires venues en renfort à Casablanca créent un climat de tension dans toute
la région.
8 Parmi la troupe du Galilée, il y eut 2 morts et
19 blessés, et dans la population il y eut 30 juifs morts et 60 blessés, 250
femmes et enfants furent enlevés. On jugea peu important de compter les morts
parmi les musulmans , mais leurs " cadavres empestaient la ville" précise Adam.
Même le non-décompte des morts fournit un indice appréciable sur la façon dont
était considérée la majorité de la population de la ville, population issue du
terroir immédiat...
9 La
France ne vivra de véritable guerre coloniale que dans les années 20 avec la
guerre du Rif, menée par Abd-El-Krim, consacrant la première guérilla
révolutionnaire du Tiers- Monde (Mao aurait vu dans l'expérience de la
République du Rif l'inauguration de la classe historique paysanne, qu'il
privilégiera plus tard par rapport à une hypothétique classe ouvrière, alors
totalement absente du contexte chinois).
10
Le commerce des céréales et des amandes, entre autres, étaient le fait d'une
filière de courtiers juifs (du bled à la médina) qui détenaient un indéniable
savoir-faire en la matière.
11 Conjugué au décret Cremieux qui donnait de
facto la naturalisation française aux juifs d'Algérie, le droit de protection
fut abusivement utilisé par les puissances étrangères ; ainsi, par exemple, les
protégés juifs passèrent de 90 à fin 1859, à 763 en mars 1860.
12
La population israélite de Casablanca était de 5 000 habitants en 1907, elle
allait atteindre son chiffre maximum en 1951, 74 783 habitants : en 1926, elle
représentait 27,2 % de la population marocaine et 18,2 % de l'ensemble de la
population de la ville.
13
La tenkira (tnaker au pluriel) désigne cette petite habitation
rurale accompagnée de son enclos.
14 "Les bidonvillois sont les citadins qui ont le plus de
lien avec le monde rural", A. Lehzam, Structuration et dynamique de l'espace
urbain au Maroc. Genèse et devenir d'une forme d'habitat : le bidonville,
thèse de troisième cycle, Université de Saint Etienne, 1982, p. 233.
15 A. Adam cite le cas d'un terrain acheté 0,05 franc le
mètre en 1908 et vendu à 317 francs en 1913.
16 "Pour le Syndicat Français des Intérêts de Casablanca
" est le titre du...premier plan d'urbanisme de la ville qui a été présenté par
M. Agache en 1914.
17 "La décision que prit Lyautey, en 1913 (...) provoqua
un vif mécontentement à Casablanca" parmi la population européenne, qui ne tarda
pas à se traduire par "une petite fronde contre le pouvoir". Cf.
Casablanca,..., op.cité, p. 30, 31.
18 Avant d'arriver à Casablanca, Prost était lauréat du
Grand Prix de Rome et premier prix du concours international d'Anvers.
19 "Nous avons estimé qu'il fallait faire non des villes
européennes, mais des villes nouvelles en dehors et à côté des villes indigènes.
nous voulions au contraire, éviter d'envahir ces villes, de les déformer, de les
dénaturer...", H. Prost, La vie urbaine, n. 18, 1933, cité par P.
Lavedan, Histoire de l'Urbanisme, Époque Contemporaine, Henri Laurens
éditeur, Paris, 1952.
20 "L'architecture et la planification
urbaine étaient considérés comme des moyens de démontrer la supériorité des
Français comme civilisation, comme nation et comme membres d'une race, et de
prouver cette supériorité aux populations indigènes et aussi aux Français
eux-mêmes". G. Wright, P. Rabinow "savoir et pouvoir dans l'urbanisme colonial
d'Ernest Hébrard" in les Cahiers de la recherche architecturale, n.9,
1982 cité par M. Naciri, "L'aménagement des villes et ses enjeux" in
Maghreb-Machrek, n. 118, oct., nov., dec. 1987.
21 "Si cette attitude a sauvé les médinas de la
destruction, elle a, au contraire, exacerbé les frustrations des Marocains et a
alimenté la vigueur du nationalisme dans les villes traditionnelles". M. Naciri,
"L'aménagement des villes et ses enjeux", op. cité, p. 48.
22 C'est à l'action de Prost au Maroc que l'on doit la
naissance en France du concept urbanistique de zone. Dans les textes, la
première mention de ce terme remonte à 1920. "C'est ici que se trouvent les
textes de zoning légal les plus anciens que puisse offrir la langue française.
Citons seulement l'art. 102 du règlement de Casablanca du 26 mai 1920...", P.
Lavedan, Histoire de l'Urbanisme, Époque Contemporaine, op. cité, p. 274.
23 L'opération avait été monté par
l'administration habous avec un propriétaire de terrain israélite. Ce dernier
cédait à titre de don un de ses terrain à la fondation religieuse , mais de
manière indirecte, c'est-à-dire par l'entremise du sultan. Le terrain fut
réparti en quatre lots pour la construction ; d'un palais pour le roi, d'un derb
(el sultan ) pour le personnel du palais, d'un derb (el hajib ) aménagé par un
chambellan du roi, du derb el habous qui allait attirer l'élite musulmane de la
vieille ville. A propos de derb el sultan, la "Nouvelle Médina s'étant
développée par la suite à partir de ce derb, ces mots finirent par désigner - et
désignent encore pour les gens du peuple - la nouvelle agglomération musulmane
tout entière, par opposition à la médina (ancienne), d'une part, et à la ville
nouvelle, d'autre part.", A. Adam, Casablanca, ..., op. cité, p. 70.
24 Et là encore, la réussite architectural de ce quartier
était synonyme urbanistique de "Protectorat". Quand bien même la longue et
coûteuse construction de la cité Habous par Prost n'allait toucher en fin de
compte que 5000 habitants, alors que la ville en abritait d'ores et déjà plus de
100 000.
25 "L'organisation du désordre : (...)
(l'addition des lotissements privés détermine l'aménagement général de
Casablanca)", M. Écochard, Casablanca le roman d'une ville, Éditions de
Paris, 1955, p. 59.
26 "Lyautey était partisan de la grande colonisation
par des sociétés capitalistes, à même de mettre rapidement en valeur le
potentiel productif du pays, de préférence à une petite colonisation qui
risquait à ses yeux de peser, comme en Algérie, sur les rapports entre coloniaux
et autochtones", M. Naciri, "L'aménagement des villes et ses enjeux", op.
cité, p. 48.
27 "L'administration, souvent peu
consciente de l'évolution profonde dont les bidonvilles n'étaient qu'un signe,
s'attaque au problème sous les aspects traditionnels de sa fonction : la police
et l'alignement (...) On numérote les baraques, on crée des rues centrales et
des transversales qui coupent des blocs réguliers." M. Écochard, Casablanca,
le roman d'une ville, op. cité, p. 51.
28 "La paix s'accompagne d'un nouvel afflux d'Européens et
de Marocains, d'un afflux aussi des capitaux qui viennent chercher refuge au
Maroc contre la politique "socialisante" de la Métropole. La menace soviétique
qui pèse sur l'Europe occidentale, puis la guerre de Corée, précipitent cette
immigration de capitaux (...) Malheureusement, l'importance de ces capitaux
dépasse les possibilités d'investissement créateur ; beaucoup ne sont employés
qu'à l'achat de terrains et le prix de ceux-ci atteint de nouveau des taux
prohibitifs." A. Adam, Casablanca,..., op. cité, p. 51.
29 (1955), M. Écochard, Casablanca le roman d'une
ville, op. cité, p. 50.
30 "En trente ans, de 1920 à 1950, la population urbaine
du Maroc est passée de 1/10 à 1/4 de l'ensemble, évolution que la population
urbaine de la France avait mis 150 ans à parcourir, de 1700 à 1850, cependant
que Casablanca absorbe le tiers de cette population urbaine." A. Adam,
Casablanca,..., op. cité, p. 104. Précisons que le gros de l'urbanisation
touche les villes du littoral atlantique, particulièrement l'axe
Casablanca-Kenitra (tendant à devenir un axe El Jadida-Kenitra), qui, en 1982,
regroupait près de 39 % de la population urbaine du pays (16 à 17 % de la
population totale sur une surface de 2000 km2, soit 0,28 % de la superficie
totale du pays). Cf.. J. F. Troin, "La conurbation littorale marocaine,
composantes actuelles et réalité future" in Maghreb-Machrek, n. 118,
oct., nov., déc. 1987, p. 71-85.
31
En particulier sa préfiguration de la voie (autoroute) Casablanca-Rabat : "je
savais que je fixais le grand axe qui devait ordonner le reste", M. Écochard,
Casablanca, le roman d'une ville, op. cité, p. 85.
32 "Ces zones sont schématiquement les zones de résidence
à habitat de type européen, les zones d'habitat de type marocain ouvrières ou
artisanales, et les zones d'implantation industrielles." M. Écochard,
Casablanca, le roman d'une ville, op. cité, p. 91. Les zones définissent
des centres de 30 à 40 000 habitants. Ces centres regroupent des "unités de
voisinage" en ordre de 4 à 5. Ces unités représentent des quartiers de 6 à 9 000
habitants. Quant à l'organisation des quartiers ainsi définis, elle relève des
quatre fonctions de la Charte d'Athènes : Habiter, Travailler,
Cultiver le corps et l'esprit et Circuler.
33 "Nous avons proscrit les termes de quartier marocain
ou quartier européen pour les remplacer par ceux de "quartier d'habitat de type
marocain", "quartier d'habitat de type européen", marquant ainsi, non pas une
catégorie de population, mais les caractéristiques différentes de l'habitat." M.
Écochard, p. 72.
34 Les équipements dont il s'agit sont destinés à "une
ville "moderne", pour la "ville telle qu'elle sera" au stade le plus avancé de
son développement, même si, à ce jour, la "ville telle qu'elle est" ne "mérite"
pas ou ne peut se "payer" un équipement normal, selon les normes techniques des
pays développés."; s'ils sont installés sommairement, ils sont obligatoirement
provisoires, à condition de bien prévoir leur transformation et de fixer
judicieusement leur localisation définitive au sein de l'armature urbaine. cf.
G. Massiah, J. F. Tribillon, Villes en développement, essai sur les
politiques urbaines dans le tiers monde, Ed. La Découverte, Paris, 1988, p.
104-106.
35 "Cet urbanisme a le très grand mérite de jeter des
fondations suffisamment dimensionnées pour supporter son essor et le
développement consécutif de l'habitat.", Villes en développement,..., op.
cité, p. 105.
36 "La logique de la démarche est ambitieuse. Pour s'y
conformer il faudrait que l'urbaniste soit le prince de la cité (...) Cette
urbanodictature ressemble trop à une utopie. A moins que l'on ne puisse tabler
sur une croissance économique très forte. C'est sans doute là la clé de la
doctrine". Villes en développement, ..., op. cité, p. 105, 106.
37 Le cas de Fès est important car il permet de bien
comprendre la spécificité du modèle traditionnel de citadinité, modèle élitiste
et qui historiquement a disparu. Dans cette perspective, Berque a très bien
décrit les mutations sociologiques de la cité hadaria. Naciri apporte lui aussi
des développements utiles sur la citadinité traditionnelle, notamment en
commentant la définition proposée par Berque : une famille est citadine dans la
mesure où elle réunit en son sein trois activités, l'étude, le négoce et
l'artisanat. J. Berque, Fès, le destin d'une médina, De l'Euphrate à
l'Atlas, tome 1, Sindbad, Paris, 1978, p. 380-415. M. Naciri, "Regards sur
l'évolution de la citadinité au Maroc", in URBAMA, Tours, 1985.
38 Source : Population légale du Maroc, Recensement de
1971, p. 5-16. A ajouter à cela, les résultats de l'enquête de consommation des
ménages menée en 1970-71 qui révèlent une forte inégalité sociale ("18,8 % de la
population est responsable de la moitié de la Dépense Nationale") et, qui,
comparée à celle menée en 1960, démontre un abaissement des niveaux de vie du
plus grand nombre. Le Plan de 1973-77 admet que "la part des dépenses de
consommation revenant aux 10 % des ménages les plus riches est passée de 25 à 37
% alors que celle des 10 % les plus pauvres est tombée de 3,3 % à 1,2 %". A.
Cherkaoui, Indicateurs socio-économiques du Maroc, une mesure qualitative du
niveau de développement, SHOOF publications, Casablanca, 1980, p. 219. Plan
de Développement Économique et Social 1973- 77, volume I, p. 14, cité par A.
Cherkaoui, Indicateurs..., op. cité, p. 220.
39 Précisons tout de même qu'au début des années 70
(1971 et 1972), deux tentatives de coups d'état échouèrent et que si elles ne
mettaient pas en relief des mouvements sociaux, elles posaient en tous cas la
question cruciale de l'armée. Le problème sera par la suite évacué dans
l'investissement de l'armée dans la zone du Sahara occidental, juste après sa
récupération en 1976 avec la Marche Verte. L'administration et l'aménagement de
ce vaste territoire par l'armée se justifiait d'autant plus que débutait la
guerre avec le front Polisario qui opérait à partir de ses bases en territoire
algérien. Le conflit étant entré depuis quelque temps dans sa phase de
résolution, l'on peut raisonnablement se poser la question du sort de l'armée
(en terme de corps social et politique), une fois la région remise à une
administration marocaine strictement civile et cela en temps de paix.
40 C'est au travers de l'urbanisation que les couches
moyennes révèlent leur importance, leur diversité d'origine, de statut et de
stratégie. Pour M. Naciri, l'urbanisation "clandestine" constitue leur "champ
d'action". La création de vastes quartiers "de constructions en "dur", qui ont
l'apparence de maisons normales, mais dont la précarité relève du statut
juridique du sol, de l'absence des équipements collectifs, de la localisation
périphérique et, finalement de cette situation extérieure aux normes de
l'urbanisme officiel qui les fait qualifier de "clandestines"", correspond à la
"seconde vague d'urbanisation" intervenue à l'ère post- coloniale au Maroc (la
première vague correspondant à celle de "l'habitat sous-intégré", concept que
Naciri a en premier défini et dont il a proposé la méthodologie). Cette forme
d'urbanisation, à l'instar de celle de l'habitat sous-intégré, a pris elle aussi
naissance à Casablanca avant de se généraliser à la plupart des villes
marocaines. Naciri conclue que "l'habitat "clandestin" est bien une forme
d'urbanisation produite par et pour des couches sociales moyennes". M. Ameur, M.
Naciri, "L'urbanisation clandestine au Maroc : un champ d'action pour les
classes moyennes", in Revue Tiers Monde , t. XXVI, n. 101, janvier- mars
1985, p. 79-92.
41
Si nous considérons le problème de l'acquisition du logement uniquement par
rapport au système des régimes fonciers, nous trouvons une interférence de
droits juridiques différents quelques fois sur un même support spatial ; droit
colonial (napoléonien), droit coutumier ('urfi, qui concerne plus
particulièrement le droit d'usage -zina -) et droit islamique (chra' ). Cette
"superposition" de régimes fonciers "-qui peut constituer un facteur de blocage
lors des diverses phases du processus de la production foncière et immobilière-
a aussi, parallèlement, donné naissance à des pratiques originales de régulation
des conflits, d'évitement et de détournement essentielles dans l'émergence et le
développement des filières non formelles de la production foncière et
immobilière". Alain Durand-Lasserve, L'exclusion des pauvres dans les villes
du Tiers-Monde, L'Harmattan, Paris, 1986, p. 47.
42 Pour ce qui est de la perception des habitants des
quartiers périphériques (l'autre versant de l'autoroute), on entend couramment
des casablancais dire de ces autres casablancais que "ces gens vivaient derrière
le soleil".
43 "Prônée depuis 1981, la nouvelle politique urbaine
s'inscrit dans une logique politique globale qui réserve une place centrale au
Ministère de l'Intérieur". B. Zyani, "Habitat, contrainte foncière et
développement urbain à Casablanca", Habitat, État, société au Maghreb,
sous la direction de R. Baduel, C.N.R.S., Paris 1988, p. 213-229.
44 "Organiser l'expansion de Casablanca doit donc
être l'objectif du Schéma Directeur, de préférence à une politique qui
consisterait à limiter brutalement sa croissance". M. Pinseau, Schéma
Directeur de Casablanca, Rapport justificatif, Royaume du Maroc, Ministère
de l'Intérieur, avril 1984, p. 11.
45 "De 3,3 % par an, son taux de croissance est inférieur
à celui de l'ensemble du Maroc urbain (4, 45 %). La croissance naturelle y est
encore élevée, mais elle tend à décroître plus vite qu'on ne pouvait l'espérer.
L'immigration rurale ne se porte pas sur Casablanca dans des proportions plus
élevées que sur les autres villes marocaines". M. Pinseau, Schéma Directeur
de Casablanca, Rapport justificatif, op. cité, p. 11.
46 Pour mieux se rendre compte du poids de la capitale
économique du pays, il faut savoir qu'en 1982, Casablanca représentait par
ailleurs 25 % de la population urbaine, 75 % du commerce extérieur, 33 % de
l'énergie totale consommée, 50 % des médecins, 50 % du parc automobile, 66 % des
dépôts bancaires, 50 % de l'industrie textile et 75 % de l'industrie
pharmaceutique. Les chiffres communiqués sont extraits d'une présentation faite
par A. Amrani, directeur général de la C.G.I. (Compagnie Générale Immobilière),
"Grandes opérations d'habitat social à Casablanca", in bulletin de liaison de
l'association Réseau, Paris, n. 8, septembre 1990, 4 pages.
47 Une sixième préfecture sera créée en 1985, Derb
Sultan-El Fida.
48 Ainsi la surface urbanisée par habitant est passée de
46 m2 en 1960 à 39 m2 en 1982.
49 "Les propriétaires fonciers dont elle valorise les
terrains ; les propriétaires de lots qui augmentent leur surface construite et
louent une partie de leurs logements ; la collectivité qui y voit la possibilité
de loger un surcroît de population, sans s'astreindre à la construction de
nouveaux équipements". B. Zyani, "Habitat, contrainte foncière et développement
urbain à Casablanca", Habitat, État, société au Maghreb, op. cité, p.
220.
50 D'après le rapport justificatif, la moitié des
casablancais sont financièrement insolvables pour prétendre accéder à des
logements économiques.
51 "L'organisation de la ville n'est pas
adaptée à la faible mobilité de ses habitants. Au- delà de 2 km les déplacements
à pied sont pratiquement impossibles. Or, le zonage excessif des plans
d'urbanismne appliqués jusqu'à présent a eu pour effet d'éloigner les zones
d'habitat des zones d'emploi, obligeant la population active à des migrations
alternantes trop longues pour des trajets piétonniers". M. Pinseau, Schéma
Directeur de Casablanca, Rapport justificatif, op. cité, p. 12.
52 En juin 1990, un séminaire a réuni au sein de l'Agence
Urbaine des urbanistes marocains et français pour une réflexion commune sur le
problème foncier. Le petit document qui en a résulté donne une idée précise des
enjeux en la matière. Le point de vue français le plus pertinent est celui
soulevé par J.F. Tribillon, qui suggère de redéfinir l'Agence comme un
"intercesseur technique entre la puissance publique et la société civile
marocaine", chargé de "négocier l'opération plutôt que l'ordonner". Quant aux
responsables de l'Agence, leurs interventions tournent autour des moyens
d'action nécessaires pour mener à bien une véritable politique foncière,
notamment en renforçant juridiquement les moyens d'appropriation du sol et en
bénéficiant d'un apport immobilier gratuit de l'État pour constituer un capital
foncier de départ. Cf.. le Séminaire sur les instruments d'un urbanisme
opérationnel pour Casablanca, 4 et 5 juin 1990, Agence Urbaine de
Casablanca, Royaume du Maroc, Ministère de l'intérieur, 59 pages.
53 Selon A. Bouhaya ; "Casablanca débridée s'est
développée en obéissant à une seule règle : la spéculation foncière", et F.
Imanssar ; "la spéculation foncière continue à battre son plein". A. Bouhaya,
"Historique de la planification urbaine de Casablanca", Séminaire sur les
instruments d'un urbanisme opérationnel pour Casablanca, op. cité, p. 15. F.
Imanssar, "La mise en oeuvre d'un urbanisme opérationnel pour Casablanca",
Séminaire sur les instruments d'un urbanisme opérationnel pour Casablanca,
op. cité, p. 57.
54
La D.U.P., dérivée de l'expropriation pour cause d'utilité publique.
55 Selon Brahim Zyani, "l'État se prive toujours de
moyens d'intervention décisifs sur l'espace urbain". Cette attitude s'explique
selon lui par le fait qu'"en réservant une place centrale à l'initiative privée
dans le processus de développement économique et social engagé, l'État se garde
de toucher aux privilèges de la bourgeoisie nationale dans un secteur réputé
très sensible et rebelle à tout interventionnisme étatique". Mais paradoxalement
à cela, si l'État encourage fortement le secteur privé, Zyani constate que ce
dernier ne réalise que 10 à 15 % des logements produits, quant la construction
individuelle (réglementaire) en assure 65 à 70 %. B. Zyani, "Habitat, contrainte
foncière et développement urbain à Casablanca", Habitat, Etat, société au
Maghreb, op. cité, p. 227.
56
A. Rachik, Politique urbaine et espace "bidonvillois" au Maroc. Le cas de Ben
M'sik à Casablanca, D.E.A. de Géographie et Aménagement, Université Lyon II,
juin 1983. Cité par Abdelmajid Arrif, Le passage précaire... op. cité, p.
134.
57 "Ainsi en dépit de la lourdeur du procédé de
recasement et des difficultés qui entourent sa mise en application, la puissance
publique demeure très attachée à cette politique. Le déplacement de la
population vers la périphérie permet un desserrement du tissu urbain
casablancais et une certaine amélioration de l'image de marque de la cité". B.
Zyani, "Habitat, contrainte foncière et développement urbain à Casablanca",
Habitat, État, société au Maghreb, op. cité, p. 221. 58 Cf.. A. Amrani,
Grandes opérations d'habitat social à Casablanca, op. cité, 4 pages.
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